Homme ou machine ? Qu’est-ce que la culture technique ?

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L’opposition homme-machine est un leurre. Il s’agit plus d’ailleurs d’une association même si elle peut être parfois néfaste, c’est-à-dire relevant davantage d’une dissociation voire d’une prolétarisation qui se manifeste au moins par une perte de savoirs et de savoir-faire. Je reviens ici sur ces aspects en utilisant quelques passages de mon travail de recherche doctoral. La technique est part constitutive de la culture ce que plusieurs chercheurs dans diverses disciplines ont déjà entrepris de démontrer.

Bernard Stiegler rappelle ainsi le caractère éminemment technique de la culture et son rôle prépondérant dans la constitution de la mémoire :

La culture n’est rien d’autre que la capacité d’hériter collectivement de l’expérience de nos ancêtres et cela a été compris depuis longtemps. Ce qui a été moins compris, c’est que la technique (…) est la condition d’une telle transmission. [1]

Pour effectuer cet examen de la place de la technique, un retour sur les travaux de Gilbert Simondon est nécessaire. Il nous semble notamment qu’il faille retenir justement les éléments de passage de la minorité à la majorité en ce qui concerne la culture technique. Gilbert Simondon décrit deux positions dans le type de relations que nous entretenons vis-à-vis des objets techniques : une mineure et une majeure. Ces deux positions doivent être différenciées des deux écueils que souhaite éviter Simondon : la technophobie et la technophilie, positions qui ne sont que les révélatrices d’une non-intégration de la technique à la culture :

Les idées d’asservissement et de libération sont beaucoup trop liées à l’ancien statut de l’homme comme objet technique pour pouvoir correspondre au vrai problème de la relation de l’homme et de la machine. Il est nécessaire que l’objet technique soit connu en lui-même pour que la relation de l’homme à la machine devienne stable et valide : d’où la nécessité d’une culture technique. [2]

Simondon définit la culture technique comme une médiation, c’est-à-dire comme un moyen d’agir dans un milieu. Cela implique un humanisme évolutif et non figé :

De même, les techniques, invoquées comme libératrices à travers le progrès, au siècle des Lumières, sont aujourd’hui accusées d’asservir l’homme et de le réduire en esclavage en le dénaturant, en le rendant étranger à lui-même par la spécialisation qui est une barrière et une source d’incompréhension. Le centre de convergence est devenu principe de cloisonnement. C’est pourquoi l’humanisme ne peut jamais être une doctrine ni même une attitude qui pourrait se définir une fois pour toutes ; chaque époque doit découvrir son humanisme en l’orientant vers le principal danger d’aliénation. [3]

Il s’agit donc de dépasser l’opposition entre culture et technique, opposition toujours actuelle et active :

L’actuelle opposition entre la culture et la technique résulte du fait que l’objet technique est considéré comme identique à la machine. La culture ne comprend pas la machine ; elle est inadéquate à la réalité technique parce qu’elle considère la machine comme un bloc fermé. [4]

De cette opposition entre culture et technique découle une forme de mépris notamment pour ceux qualifiés de techniciens. Ces tensions se retrouvent dans beaucoup de domaines et de métiers. C’est le cas de manière régulière d’ailleurs dans les secteurs de la documentation et des bibliothèques, où il y a opposition entre les tenants de la culture générale et ceux qui plaident pour une meilleure prise en compte des savoirs-faire professionnels notamment en ce qui concerne les concours[5]. Nous remarquons que très souvent outre du mépris, il s’agit tout simplement de méconnaissance voire d’aveu d’incompétence en la matière.

Finalement, l’absence de culture technique s’explique par la difficulté à se trouver à la bonne distance. Il nous parait évident que de plus en plus, la vision surplombante et dominatrice, quasi managériale n’est plus acceptable : l’image de l’homme contrôlant l’ensemble des machinistes dans le film Metropolis de Fritz Lang nous semble être à rebours de la culture technique telle que l’envisage Simondon.

Simondon évoque des pistes quant à la mise en place de cette culture technique notamment au niveau éducatif où il plaide non pas pour une sorte de panthéon des figures historiques de la science et des plus grandes inventions, mais pour la compréhension directe de l’objet technique. Cette culture technique implique l’action, « le faire » non pas dans la seule volonté de reproduire, mais dans celle de comprendre et d’améliorer. Cette volonté de rendre meilleur[6] à la fois l’individu-humain et l’individu-machine et au travers leurs relations de permettre le progrès social, repose sur l’invention :

Comprendre Pascal, c’est faire de ses mains une machine telle que la sienne, sans la copier, en la transposant même si possible (…) pour avoir à réinventer au lieu de reproduire. [7]

Nous avons regroupé dans le tableau ci-dessous les différentes attitudes face à la technique.

Etat Type de relation Type d’individu Type de savoirs Démarche Parallèle informationnel
Etat minoritaire Usage irréfléchi Enfant Intuition Intuitive Usage de l’information via des outils
Etat pré-majoritaire Maîtrise Artisan Habileté Procédurale Maîtrise de l’information
Etat majoritaire Elaboration/amélioration Ingénieur Connaissance Théorique Conceptualisation scientifique
Culture Amélioration technique et sociale Citoyen éclairé Connaissance et distance Associative Stabilité conceptuelle et innovation/culture de l’information

Tableau n°8. Les différents états par rapport à la technique.

L’opposition homme-machine doit donc être dépassée pour un examen bien plus complexe. Il convient donc de se demander si ce ne sont pas les dispositifs sociétaux en tant que mégamachine qui finissent plutôt par s’opposer à l’humain en étant écrasants, trop normalisants ou bien en devenant totalement inefficaces, sclérosés aux prises de décisions d’héritiers du système ou de diverses Cosa Nostra, économiques, politique et même universitaires.

Parfois, les mangas de notre jeunesse peuvent apporter quelques interrogations intéressantes. La figure de Cobra m’a toujours intéressé et les paroles de Paul Persavon, alias Antoine de Caunes nous sont à écouter également. Alors « Homme ou machine », c’est plutôt homme et machine, le secret de Cobra…Une réflexion bien utile, car nous sommes de plus en plus dans l’univers « Zéro » tout autant que dans l’univers « réseau ».

Cobra – Generique
envoyé par valentin73. – Regardez plus de clips, en HD !

[1] Gilbert SIMONDON. Du mode d’existence des objets techniques. Paris : Aubier. 1989., p.102

2 Ibid., p.145

3 Les listes de diffusion biblio-fr et les listes des professeurs-documentalistes sont fréquemment la scène de tels débats. Ainsi sur la liste e-doc, une professeur-documentation recommandait à ceux qui parlaient techniques d’aller le faire ailleurs car elle « n’y entravait rien » (sic)

4 Il ne s’agit pas pour autant de distinguer « les meilleurs »

5 Gilbert SIMONDON. Du mode d’existence des objets techniques. Op. cit., p.107


[1] Bernard STIEGLER. « Leroi-Gourhan : l’inorganique organisé » Les Cahiers de médiologie, n°6, p. 189. p.193

[2] Gilbert SIMONDON. Du mode d’existence des objets techniques. Op. cit., P.32

[3] Gilbert SIMONDON. Du mode d’existence des objets techniques. Op. cit., p.102

[4] Ibid., p.145

[5] Les listes de diffusion biblio-fr et les listes des professeurs-documentalistes sont fréquemment la scène de tels débats. Ainsi sur la liste e-doc, une professeur-documentation recommandait à ceux qui parlaient techniques d’aller le faire ailleurs car elle « n’y entravait rien » (sic)

[6] Il ne s’agit pas pour autant de distinguer « les meilleurs »

[7] Gilbert SIMONDON. Du mode d’existence des objets techniques. Op. cit., p.107

5 réflexions au sujet de « Homme ou machine ? Qu’est-ce que la culture technique ? »

  1. Soren
    Malgré toute l’affection et l’admiration qu’on peut avoir pour Stiegler, quoi de neuf depuis Jack Goody ? Depuis Debray ?
  2. On est plus dans un prolongement qu’une totale nouveauté. Cela dit, Debray et Goody ne nous aident guère à penser le numérique.
    Je ne pense donc pas qu’il faille opposer les auteurs. Toutefois, les écrits de Stiegler m’apparaissent actuellement plus pertinents pour comprendre les évolutions actuelles.
    Après, c’est à chacun de se faire sa propre construction sur ces aspects.
  3. fuwa
    Tout à fait d’accord avec votre position! C’est étrange, vous semblez souhaiter en reprenant Simondon un retour à la conception classique de la technique, où, loin de la détruire, la technique révèle les potentialités de la Nature et ainsi s’inscrit dans la culture des hommes. Une belle image de cette consubstantialité homme/nature/culture/technique est présentée dans le célèbre tableau du Lorrain.
    http://www.insecula.com/oeuvre/photo_ME0000103007.html
    La technique, représentée à l’époque et dans ce tableau par le moulin, loin de rompre les cycles naturels, les brise pour en accroître l’énergie, supplément destiné à relancer les processus naturels. La technique « imite » donc la nature pour suppléer à ses manques, la magnifier et ne faire ainsi qu’un avec homme et culture…

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