L’archiviste : le gardien doit sortir de ses buts

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Le titre de ce billet joue évidemment sur la métaphore footballistique, ce qui ne manquera pas de faire sourire François Bon qui n’apprécie guère ce jeu de transmission de balle. Mais je trouvais que ça recoupait pleinement mes réflexions et mes intérêts actuels. Je précise d’emblée que Pascal Olmeta ne constitue pas l’exemple de l’archiviste que je souhaite définir aussi.

L’archive a toujours présenté un caractère politique évident en tant qu’instrument de justification historique depuis la preuve d’une lignée noble ou de traces de transactions commerciales et de justificatifs de propriétés jusqu’au développement d’un arsenal de la mémoire servant notamment à justifier la construction d’une identité nationale.

Le projet d’une Maison de l’histoire de France fait peser une menace sur les archives de France à la fois en tant qu’institution qui justement avait fait progressivement fait l’effort d’un passage d’un arsenal de la mémoire à celui de laboratoire de la mémoire. L’inquiétude vient également du fait que la visée politique consiste surtout en une tentative de figer des vérités nationales pour tenter de refonder une identité nationale en perte de vitesse. Clairement, il s’agit d’une erreur politique tant l’idée de nation est déjà celle d’un processus historique qui n’est parvenue à une forme de concrétisation qu’au prix de stratégies qui furent bien souvent celles de la propagande. Ce choix opéré aujourd’hui est probablement lié à un conseiller du prince, dont les références intellectuelles et culturelles semblent ne pas avoir franchi les années 50.

Mais revenons sur l’erreur historique qui est aussi une tragique erreur archivistique. L’archive n’est pas qu’un instrument du passé et ne constitue pas qu’un seul lieu de mémoire.

Jacques Derrida avait parfaitement résumé cet état de fait par une phrase que la plupart des archivistes connaissent bien :

« La question de l’archive n’est pas une question du passé. Ce n’est pas la question d’un concept dont nous disposerions ou ne disposerions pas déjà au sujet du passé, un concept archivable d’archive. C’est une question d’avenir, la question de l’avenir même, la question d’une réponse, d’une promesse et d’une responsabilité pour demain. L’archive, si nous voulons savoir ce que cela aura voulu dire, nous ne le saurons que dans le temps à venir. Peut-être. Non pas demain mais dans les temps à venir, tout à l’heure ou peut-être jamais. » » (Jacques Derrida, Mal d’Archive. Une impression freudienne. Galilée. Paris, 1995, p. 60). 

Par conséquent, l’archive nécessite une culture, une culture de la participation. Nous y retrouvons pleinement les éléments de la culture de l’information en tant que culture citoyenne et technique. Ceux qui me connaissent savent que je vais encore revenir sur la question des hypomnemata. Car les archives sont en quelque sorte des rétentions tertiaires, une mémoire externalisée dont les fins ne sont pas toujours utilisées à des fins culturelles et démocratiques. Or, Derrida le précisait également, cette participation à l’archive du citoyen est la base de la démocratie.

« La démocratie effective se mesure toujours à ce critère essentiel : la participation et l’accès à l’archive, à sa constitution et à son interprétation. »

C’est le processus de l’archivation (définie notamment par Derrida puis Stiegler) en tant à la fois que conservation et sauvegarde, mais aussi description sans oublier sa dimension communicationnelle qui fait de l’archivation autant une conservation qu’une conversation.

Cela implique pour l’archiviste qu’il rentre dans une période post-custodienne où il lui faut sortir de ses buts originels qui concernent la sauvegarde et les règles du respect de la provenance et des fonds pour aller faire débuter son action bien plus tôt. Cette question est évidemment celle de la liaison avec le record management car il s’agit de ne pas attendre que l’archive arrive mais d’envisager la potentialité archivistique en amont même de la création du document parfois.

Il lui faut aussi sortir de ses buts car il faut communiquer et valoriser mais surtout comme le dit Derrida faire participer à l’archive, les individus en tant que citoyen. Cela implique une nouvelle culture de l’information.

Cela signifie pour reprendre la métaphore que l’archiviste doit de plus en plus devenir milieu de terrain et notamment le milieu offensif. Et on retrouve à nouveau les positions de l’architecture de l’information et l’idée d’archithécaire, idée un peu trop vite abandonnée à mon goût. Mais peut-être faut-il tenter alors de transférer pour une fois un concept footballistique : celui du milieu (revoilà le medium et la médiation) de terrain qu’on appelle parfois le milieu organisateur.

En voilà un beau métier pour nos lecteurs de crâne de licorne.

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