Quelle conversion numérique ?

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Les politiques numériques éducatives ou économiques offrent leur lot de convaincus et de réticents. Il peut être tentant de considérer qu’il reste évidemment à convaincre les plus obtus et les technophobes. Le concept d’une « grande conversion numérique » que décrit Milad Doueihi en effectuant notamment un parallèle avec la conversion religieuse et l’impact culturel qui en résulte, parait alors une possibilité intéressante, voire séduisante. Cette conversion qui oblige le nouveau lettré a maîtrisé désormais aussi bien les lettres anciennes que modernes, mais également le code informatique, mérite cependant une interrogation. En effet, dans cette capacité à examiner les diverses écritures, et leur signification, leurs traces et références, les schémas opérants, de quel type de conversion s’agit-il réellement ?

Quelles conversions numériques ?

Michel Foucault distingue deux types de conversion, pour schématiser rapidement : disons qu’il y en a une « platonicienne » et une autre qui est chrétienne. Chez Platon, la conversion est d’abord est une manière de se détourner des apparences en constatant notamment sa propre ignorance. À partir de là, la conversion consiste à un retour sur soi et à la prise de soi nécessaire à l’amélioration de soi et de sa propre connaissance. La conversion chrétienne est de l’ordre du changement immédiat, du renouvellement de l’esprit qui passe en quelque sorte de l’obscurité à la lumière. Dans les deux types de conversion, il y a le constat d’une nécessité d’un nouveau cheminement vers la vérité. Les deux conversions entraînent aussi la pratique de techniques de contrôle de soi voire d’ascèse. Ce n’est donc pas l’accumulation, que ce soit de richesses ou de connaissances disperses pour « fanfaronner » qui doit être recherchée, mais la qualité intrinsèque de ses actions. Un contrôle de soi peu évident, tant les mécanismes de popularité actuels incitent à l’inverse à rechercher des satisfactions personnelles. Les tentatives de mesure d’influence qui se développent en ce moment sur le web, démontre cette prépondérance.

Parler de conversion numérique finalement signifie que ce choix doit être celui d’une amélioration de soi pour son propre bénéfice, mais aussi pour celui des autres. De plus, cette conversion ne doit pas être une renonciation aux anciennes pratiques, ce n’est pas une rupture dont il s’agit. Il est en effet préférable de rechercher et de redécouvrir des méthodes et des pratiques plus anciennes qui peuvent connaitre des déploiements facilités avec les nouveaux outils. Par exemple, les signets sociaux se révèlent être une forme renouvelée des « lieux communs », ces cahiers utilisés par des étudiants à la fin du Moyen Age et au début de la Renaissance pour prendre des notes durant des cours ou des lectures avec parfois la constitution d’index.

La conversion numérique a commencé avec différents évangélistes et autres prophètes du numérique qui incitent parfois à des changements trop radicaux ou qui privilégient les outils clinquants et autres objets qui ne visent qu’à valoriser son propriétaire.

Il est dès lors actuellement tentant d’envisager une véritable « réforme » plutôt qu’une refondation sans véritable fondement. Du coup, c’est un appel à ce que les enseignants, les parents et les élèves s’emparent des nouvelles thèses numériques en ne cherchant plus le miracle chez ceux qui dirigent l’institution et qui portent le dogme.

1.Milad DOUEIHI. La Grande Conversion numérique, paris, Seuil, 2008

2. Sur cette question, voir Michel FOUCAULT. L’herméneutique du sujet. Cours au collège de France. 1981-1982. Gallimard, Le Seuil, 2001, p.199, sq

Ce billet est inspiré d’un passage de notre ouvrage La formation aux cultures numériques.

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