Réforme du bac : et si c’était déjà trop tard ?

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J’ai souvent dit sous forme de boutade que lorsque le BAC serait supprimé ou totalement transformé via le contrôle continu, j’ouvrirai une boîte de certification de compétences sur le modèle SAT aux États-Unis.

Je crois en fait qu’il n’y a plus besoin d’attendre, tant finalement la signification même du BAC a évolué. On sélectionne de plus en plus à l’université de manière anticipée. C’est mon cas dans ma filière à l’IUT puisqu’on recrute sur dossiers. Les cris d’orfraie quant au processus de sélection sont à ce titre une gigantesque blague. Il faudrait plutôt s’interroger sur les conditions de la sélection et se demander ce qui est le plus juste au final. De toute manière, l’évaluation et la sélection ne sont pas des sciences exactes.

On est confronté à des indicateurs dont il faut mesurer la confiance. Un bulletin scolaire n’a pas tout à fait la même valeur d’un établissement à l’autre, et une note n’a pas la même valeur d’un prof à un autre. Je précise que c’est également valable pour les référentiels des compétences. On n’a pas tous le même niveau d’exigence selon les compétences. C’est important, car ceux qui ont cru supprimer les aléas des notes par les systèmes des compétences n’ont à ce titre pas tout compris de la complexité du système.

Du coup, on se retrouve dans une situation qui va peu à peu faire sortir l’évaluation du système public, sauf si ce dernier réagit à temps et parvient à inclure des logiques de type blockchain (je dis bien de type, pas question de produire du bitcoin…) pour établir des logiques certificatrices à partir de productions et de travaux réalisés. Or c’est loin d’être évident, car cela signifierait qu’on aurait enfin réussi à développer des portfolios qui se poursuivent durant la scolarité (c’est pour l’instant un serpent de mer depuis plus de 10 ans), et cela signifierait qu’on introduise des mécanismes complexes d’évaluation qui repose sur plusieurs évaluateurs… et des évaluateurs qui ne soient pas uniquement des professeurs.

Bref, ce n’est pas gagné d’autant que les compétences ne sont pas stables. On a tous régressé au fur et à mesure du temps dans pas mal de domaines, par chance on a progressé dans d’autres… pour lesquels on n’avait d’ailleurs aucun diplôme.

Du coup, l’avantage est clairement dans l’optique libérale (voire ultralibérale) qu’on a d’ailleurs involontairement préparée avec nos référentiels de compétences mal maîtrisés. Ce n’est pas faute d’avoir dit à plusieurs reprises notamment suite à l’exemple catastrophiste du B2I qu’il y avait des risques…

Le système classique ne parvient plus à produire des évaluations de confiance, et honnêtement c’est déjà le cas depuis quelques années. On a à l’université des étudiants de BAC généraux avec mention qui ont un niveau d’écriture qui aurait été une barrière clairement éliminatoire pour obtenir le bac il y a 20 ans. L’augmentation forte des mentions au BAC depuis 4-5 ans est une preuve que le diplôme perd de sa valeur, à la fois en matière de savoirs, mais aussi en matière de valeur symbolique et spirituelle.

À ce niveau, on commence à partir sur des certifications Voltaire pour mieux mesurer le niveau de compétences réel en français, et ce n’est pas triste.

Les lycées et peut-être les universités sont en train de perdre leur pouvoir de délivrance non pas du diplôme, mais de la confiance associée au diplôme.

Alors on peut rester à un niveau sociologique de lutte contre les inégalités voire espérer comme Stéphane Beaud que des bacheliers professionnels puissent avoir une vie étudiante, mais on est quand même complètement à côté des réalités actuelles et futures à mon avis. On peut rêver à une université libre et ouverte évidemment voire qui ne délivre aucun diplôme… enfin certains  syndicats souhaiteront qu’on le délivre à tous, mais franchement, cette université-là ne m’intéresse guère. Notamment parce que plus personne ne la financera… et parce qu’elle existe déjà en partie avec la somme des ressources disponibles gratuitement en ligne. On notera d’ailleurs que les universités américaines ont déjà pris de l’avance dans le domaine, pas seulement parce que l’anglais domine, mais aussi parce qu’elles obtiennent des financements plus importants que chez nous (plus d’argent public, plus d’argent privé et plus de frais d’inscription, etc.). Dernier point, il y a depuis longtemps une symbolique forte associée aux universités nord-américaines qui sont sélectives avec des réalités sociales discutables et notamment des effets d’endettement dévastateurs. Un modèle européen est sans doute à redéfinir.

Viennent se joindre à ce jeu, les gros leaders du web qui rentrent dans le jeu de la formation. J’ai commencé à écrire un roman d’anticipation sur le sujet que je dois sortir depuis 5 ans. La réalité va bientôt dépasser la fiction.

On est donc entré dans de nouvelles logiques « certificatrices » qui existent depuis longtemps en informatique (certifications Microsoft par exemple et les certifications Google) et évidemment en langues, mais c’est bien l’ensemble du marché des diverses compétences qui est impacté. L’enjeu est à mon sens pour le public de savoir se replacer et de reprendre le contrôle de la machine en devant en quelque sorte une banque centrale des savoirs et des compétences, même s’il s’agit en fait d’avoir une autorité détentrice de l’authenticité du registre avec des logiques distribuées plutôt que centralisatrices.

Cela signifie probablement aussi sortir des temporalités classiques du temps scolaire. Cela signifie la possibilité de repasser des épreuves plusieurs fois pour augmenter son score. Désolé, mais il faut clairement réintroduire des logiques de performance individuelle dans le système sous peine de voir cette énergie réinvestie dans l’industrie florissante des jeux vidéo. Je n’ai rien contre eux, mais force est de constater que la libido sciendi et les capacités attentionnelles sont en train de partie ailleurs que dans la sphère scolaire.

Cela signifie aussi de travailler les formes de production qui permettent de mesurer les compétences, en se rappelant clairement que la compétence mêle savoirs et savoir-faire, et que la compétence n’est pas que procédurale. J’observe de plus en plus le fait de diminuer les savoirs au profit de compétence procédurale, parfois trop ambitieuse et impossible à atteindre du fait d’un déficit de savoir.

Ce n’est pas une commission de programme qu’il faut développer conjointement entre MEN et MENSR (et sans doute avec d’autres acteurs de la formation public et privé), mais bien une réflexion et une  nouvelle opérationnalité si on veut sauver nos institutions de savoir.

Sous peine que nos futurs étudiants ne soient pas recrutés avec le BAC, mais avec des certificats de compétences en langue française (Voltaire), en langue (Toefl, etc.), en informatique et numérique (Google, Facebook, et universités américaines). Pire, les meilleurs (et les plus fortunés et initiés ?) ne seront peut-être même pas allés au lycée et n’auront donc jamais vu l’utilité de passer le bac…y compris le grand oral, car ils auront passé un Tedx Junior…

Allez, c’est vrai, pourquoi s’inquiéter ? Ces étudiants  ne viendront pas à l’université, ni même dans nos grandes écoles… mais au sein des Silicon Universities qui fleuriront sur notre sol pendant que seront encore en train de se disputer les tenants du discours néo-managérial et ceux du néo-communisme. Les moins chanceux passeront les certifications cheap pour être payés à la microtâche.

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