Le cabinet noir et les « documentalistes » de François Hollande

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Les révélations sur le cabinet noir sont étonnantes à plus d’un titre. D’une part, car cela peut certes paraître plausible, mais ce n’en est pas forcément crédible. Impossible de se faire une opinion tranchée à la lecture de l’article de Valeurs Actuelles dont les valeurs sentent plus la naphtaline que le produit neuf (voyant orange du décodex). Peu importe, on a à disposition des extraits du fameux bouquin dont tout le monde parle.

Sans avoir lu le livre, les quelques extraits me semblent tout droit sortis d’un scénario de fiction à la Antoine Bello dont la trilogie me paraît devoir figurer parmi les lectures essentielles pour ceux qui s’intéressent à l’évaluation de l’information et au storytelling.

Dans cette histoire de cabinet noir, on rassemble des éléments épars et on tente de leur donner un sens, au pire en exagérant certains aspects voire en les détournant quelque peu. Le cabinet noir repose sur un imaginaire complotiste, mais qui tourne assez vite en ridicule avec un François Hollande en chef d’orchestre. Difficile d’imaginer le gars qui se fait pincer en rendez-vous galant en scooter puisse mettre en place un cabinet à la Mitterrand, mais après pourquoi pas. Tout est possible dans ces scénarios où nous sommes tous devenus des personnages de fiction.

Néanmoins, plusieurs choses m’intriguent. Cela fait des années que les fausses informations qui circulent sur la plausibilité permettent de véhiculer tout et n’importe quoi. La fabrique du faux bat son plein, non plus pour accroître ses propres qualités comme c’était le cas aux époques médiévales et modernes, mais surtout pour diminuer la réputation des autres. C’est en tout cas ce que notait Umberto Eco.

Évidemment, le fait de mentionner les barbouzes du cabinet noir en lien avec la DGSE comme des « documentalistes »…m’a fait sursauter à plusieurs titres. Le premier est évident, puisque de voir ainsi détourner du sens premier les professionnels de l’information peut paraître irritant, même si je pense qu’il existe des proximités en la matière notamment dans l’art du classement et de l’indexation. Évidemment, des documentalistes dans le culte du secret fait songer à Suzanne Briet qui revendiquait l’inverse et qui considérait que « la documentation secrète est une injure faite à la documentation. ». Bref, une mention qui n’est pas très valorisante.

Le seconde point est plus étonnant, mais je vous le donne, car je ne suis pas certain que ce soit si anodin (suis-je aussi en train de sombrer en plein complot…en tout cas, une de mes observations dans le domaine, c’est que ceux qui dénoncent des complots sont toujours les premiers à en fomenter… de là à dire que Fillon finira à Fort Chabrol…).

La mention de documentaliste pour qualifier des agents secrets en tant que couverture mériterait d’être étudiée, d’autant qu’il me semble que les œuvres de fiction privilégient plutôt celle d’archiviste. Or, il y a un ouvrage de littérature jeunesse qui fait justement cette liaison, ce qui explique que ça m’a fait bondir immédiatement. Il s’agit de Langelot de Lieutenant-X (je vous en ai d’ailleurs parlé ici à propos d’une candidate à l’élection). Cette appellation figure dans un dialogue du premier volume, Langelot, agent secret. Je vous le livre tel quel le passage :

« Il faut apprendre à avoir confiance en ses supérieurs, dit-il. Les supérieurs sont rarement d’humeur à comprendre. Il faut les y forcer. Maintenant, Langelot, sans aucun engagement de part ni d’autre – car il faut que nous réfléchissions, vous et moi –, seriez-vous disposé à consacrer plusieurs années de votre vie à vous occuper de documentation ? Je vous précise tout de suite que la formation d’un documentaliste coûte très cher à l’État et que, par conséquent, une fois que vous aurez signé un contrat, il ne sera plus question de filer vendre du cirage ou des nouilles. Je vous précise aussi, à toutes fins utiles, que la documentation est un travail sérieux, absorbant, souvent fastidieux, qui ne ressemble guère à ce que vous avez pu lire dans les romans d’espionnage. Vous me comprenez bien ? Dernier point : je vous précise que c’est un travail dangereux… »

Tout en parlant, Montferrand observait le visage du garçon. Au mot « dangereux », il y eut enfin une réaction : le visage s’éclaira brusquement.

« Je crois que j’aimerais assez ça, monsieur. »

Cette histoire pourrait s’arrêter là… sauf que Lieutenant-X était Vladimir Volkoff, spécialiste de la… désinformation. Du coup, j’ai bien envie d’écrire l’histoire d’un mystérieux cabinet rouge…

 

Les candidats à la présidentielle et leur univers imaginaire

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J’ai toujours été persuadé que nous sommes façonnés par les références culturelles de notre enfance et particulièrement par les récits et dessins animés qui accompagnent notre formation. J’ai toujours aussi été convaincu que cela influence également les choix des électeurs avec des projections qui viennent parfois de l’enfance. Histoire de rappeler que même majeurs, nous restons toujours quelque part mineurs. J’amorce ici, un billet expérimental sur la façon dont je perçois les candidats à l’élection présidentielle française. Je n’ai traité que les cinq principaux.

Jean Luc Mélenchon est une ombre jaune aventurière.

On aurait pu le voir en Bob Morane, mais il n’en a pas vraiment le profil. Par contre, son action de bilocalisation hologrammique dans sa tenue mao un peu étrange m’a aussitôt fait penser à Ming, l’ombre jaune, l’ennemi génial de Bob Morane qui a certes le crâne lisse, là où Jean Luc l’a chevelu, mais avec un habit de clergyman qui nous rappelle la veste Mao de Jean Luc. L’ombre jaune ne meurt jamais, car le personnage possède plusieurs doubles répartis sur le globe qui prennent sa succession dès que la précédente ombre jaune décède.

L’ombre Jaune

Au final, Mélenchon est une sorte de mixe de l’univers de Bob Morane à lui tout seul, une volonté de pouvoir digne de Ming avec les artifices qui vont avec, le désir d’incarner l’aventurier avec des accents castristes ou guevaristes. A noter le  probable rapport sympathique avec l’ami écossais de Morane, Bill Ballantine, histoire de rappeler qu’on peut lever le coude de temps en temps d’une autre façon que pour lever le poing. Si son positionnement se veut très à gauche, il apparaît bien plus entre le Yin et le Yang finalement. Evidemment, il ne peut que perdre à la fin, mais il doit demeurer présent car il veille au juste équilibre. Seule la nièce de Ming, l’eurasienne Tania Orloff et amour impossible de Bob Morane pourrait triompher. Avis aux amatrices qui parviendraient à opérer ce positionnement gagnant. On peut aussi retrouver chez Mélenchon, une sorte de mixte entre San-Antonio et Bérurier, mais il a davantage orienté sa campagne dans un positionnement plus technophile qui nous place davantage chez Bob Morane.

Benoît Hamon et les cités d’or

Sa fille l’a comparé à plusieurs reprises à Mendoza des cités d’or, ce personnage éminemment charimastique, figure paternelle protectrice, mais qui reste un adulte sournois appâté par les gains potentiels. Mendoza se veut protecteur mais escompte toujours trouver les cités d’or… Hamon ici espère en faire autant pour les redistribuer sous forme de revenu universel. Il n’a pas compris que l’intérêt est dans la quête et donc la construction plutôt que dans la prise. Surtout que les cités d’or apparaissent difficilement accessibles quand on n’en a pas les clefs.

Calmèque ou Hamon dans sa tentative pour sauver le PS

Calmèque ou Hamon dans sa tentative pour sauver le PS

D’un autre côté, Benoît fait parfois penser au commandant Calmèque des Olmèques dans sa tentative désespérée de protéger la montagne sacrée et le générateur d’immortalité du PS.

Hamon et Mendoza et l'équipe du PS

Hamon en Mendoza avec l’équipe du PS

Sa réussite semble difficile dans la mesure où il est entouré d’un grand nombre de Sancho et de Pedro et que ses Tao, Zia et Esteban n’ont pas dépassé les réflexions du syndicalisme étudiant. Reste à savoir si l’alliance avec Jadot va lui permettre d’accéder à l’énergie solaire qui fera de lui Hamon-Ré.

 

Emmanuel Macron, le jeune Maestro.

Contrairement à toutes les critiques qui évoquent son vide, c’est de loin le candidat le plus complexe. D’ailleurs, celui qui propulse le vide est au contraire le pneumatique (voir tous les sens sur wikipédia), c’est-à-dire celui qui envoie l’air nécessaire pour vivre, l’énergie pour transmettre le message au sens technique du pneumatique, et qui est également le pneumatique au sens de celui qui dirige les âmes. Il est celui qui avale toutes nos aspirations… reste à savoir s’il parviendra à en faire concrétiser quelque chose. Incarnant le Yin et le Yang de manière assumée, contrairement à Jean Luc qui pourrait le faire également, il est davantage l’homme de Vitruve que la figure du christ.

L'homme de Vitruve

macron et (est?) l’homme de Vitruve

Du coup, alors qu’il est le plus jeune de la campagne physiquement, il est le plus sage et donc également paradoxalement le plus vieux. Son modèle, c’est Maestro d’ »il était une fois l’homme » dans le personnage du savant. Mêlant sciences humaines et sociales avec

Maestro ou l'idéal de Macron

Maestro ou l’idéal de Macron

une approche économique et statistiques, il tente de réconcilier des traditions françaises opposées ce qui ne peut que déranger les manichéens. Ce genre de personnages connaît parfois des destins oedipiens et des fins tragiques même après un accès au pouvoir prodigieux, car leur destinée est souvent celle du sacrifice. Soit il parvient à vaincre le sphinx (Œdipe), soit il a trop d’avance (Léonard).

 

François Fillon, le maître du château néogothique

J’ai eu bien plus de mal à trouver la référence adéquate tant il incarne a priori l’homme sans qualité. Il semble n’avoir aucun idéal quelconque ou plutôt des idéaux qu’il refoule car inavouables. C’est probablement le candidat le plus dangereux dans la mesure où ses idéaux semblent se placer dans des personnages plutôt négatifs. Il aimait les méchants dans son enfance. Ce n’est pas d’Artagnan mais clairement Rochefort, un Rochefort amoureux de Milady de Winter. Un fantasme qu’il a donc poursuivi car Milady est bien plus attirante et désirable que Constance Bonacieux.  Faut-il d’ailleurs ne voir que dans Pénélope, un personnage passif ?. Personnage gothique ou néogothique, Fillon ne parvient pas pleinement à assumer qu’il appartient à cet univers excitant qu’on peut découvrir dans la série Penny Dreadfull. Ne sachant vraiment quelle est la nature de son destin, il n’assume pas ses côtés doubles Jekyll et Hyde ou de comte de Dracula. Il tente en vain de dissimuler cette noirceur présente dans tous ses romans néogothiques anglosaxons qui nous font comprendre que le beau château dissimule des maléfices peu avouables.

François et Pénélope

François et Pénélope, mais qui a vraiment l’emprise ?

Son problème vient du fait qu’il a tenté de se faire adopter par ceux qui en fait le détestent le plus : les tenants de la foi et les téléspectateurs de Derrick, en écartant ses autres alliés et créatures de la nuit. Il finira comme la créature de Frankenstein sauf s’il parvient à attirer les marquises des anges.

 

Marine Le Pen et l’imaginaire des bibliothèques rose et verte

Prisonnière d’un héritage paternel bien trop pesant, elle veut  reproduire le modèle pour nous contrôler à son tour. Tel Fantômette sans cesse prisonnière et ligotée au point d’avoir pu développer des fantasmes SM, Marine Le Pen poursuit ses désirs de domination et de prise de leadership.  De là à dire qu’il ne faudrait justement par donner trop de pouvoir à Fantômette, il n’y a qu’un pas.Elle est donc également Claude du club des cinq en se montrant plus intrépide et plus intelligente que ceux qui l’entourent dans son parti, ce qui n’est pas très difficile s’agissant du FN. Voilà sans doute pourquoi, son modèle semble être parfois le sous-lieutenant Langelot du Service national d’information fonctionnel, incarnant l’agent secret français idéal, qui parvient à mener toutes ses missions à bien à tous les endroits du globe pour sauver la France des menaces intérieures et extérieures.

langelot, l'idéal de Marine Le Pen

Langelot, l’idéal de Marine Le Pen

Un idéal vraiment intéressant pour elle…d’autant que Langelot est initialement orphelin. Problème, elle ne bénéficie d’aucun capitaine Montferrand pour l’épauler. Philippot ressemblant davantage à Corinne, l’autre héroïne de Lieutenant X (qui est en fait Volkoff, spécialiste de la désinformation- j’y reviendrai), qui se demande si elle a fait le bon choix d’embarquer alors qu’elle est la fille du patron du SNIF. Mais Marine ne veut justement pas être Corinne, même s’il  lui faudra assumer sa filiation double : la fille du patron et de celui qui l’a influencé à savoir Lieutenant-X… puisque le pseudonyme de Corinne est au départ Delphine Ixe. Problème en cas de second tour face à Macron, elle devra affronter celui qui ressemble le plus à un Langelot éternellement jeune..

Tous nos personnages présentent un problème classique des obsédés du pouvoir, un rapport à la mort problématique et des idéaux souvent mal assumés. En se plaçant dans les mains de leurs électeurs, ils prennent le risque d’être déséquilibrés. J’ai tenté ici de les dé-livrer. Cette élection ne devrait pas être celle qui fait des électeurs des supporters de foot trop chauvins, mais davantage des lecteurs en quête d’aventures. La majorité ce n’est pas le rejet de la minorité mais le fait de pouvoir l’assumer. A vous de choisir dans quel univers, vous voulez placez votre destin de lecteur-électeur désormais.

Ceci était un essai de politique-fiction, toute ressemblance avec des faits non alternatifs est totalement plausible.

Quels tératologues documentaires ?

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De plus en plus les documents que nous consultons sont aussi consultés par des robots, non pas au sens d’Asimov, mais davantage en tant que bots qui collectent, cumulent et indexent l’information. Cette présence des machines dans les circuits documentaires est peu prise en compte au final par les disciplines du document, d’autant que les robots et les systèmes automatisés permettent également la création de documents. On oublie également que la structuration des documents numériques et des bases de données permet de générer de nouveaux documents par le biais de requêtes à partir d’autres données structurées. Mais il s’agit de plus en plus d’aller plus loin. Si les premiers textes du web sémantique nous plaçaient dans le développement potentiel des agents intelligents,  ces derniers s’avéraient à la fin du siècle précédent des sortes de gadgets bien loin du Jarvis d’Iron Man. Vous savez que de tels dispositifs reviennent à l’ordre du jour, que ce soit dans nos environnements ou dans une science-fiction qui nous place dans des évolutions prochaines. Cependant, on reste bien souvent au niveau du fantasme et de la dystopie, alors qu’il devrait dorénavant s’agit d’études bien plus concrètes.

Ce que je veux défendre ici, c’est que la tradition conceptuelle documentaire a souvent considéré que le document n’existait que dans une relation qui mettait en scène deux acteurs humains. La tradition notamment depuis Meyriat est d’insister sur le fait que le document ne peut exister que dans le cadre d’un récepteur interprète. La théorie de la documentalité de Ferraris qui renouvelle la réflexion reste inscrite également dans cette mise en relation d’au moins deux personnes. À mon sens, cette situation ne change pas véritablement actuellement, si ce n’est qu’il faille élargir nos représentations en considérant que l’interprète des éléments microdocumentaires et macro-documentaire peuvent être également des robots et des agents intelligents. Ces agents peuvent également interpréter l’information pour prendre une décision. C’était déjà le point de vue exposé par Berners-Lee qui envisageait d’ailleurs des médiations réalisées entre des agents intelligents pour prendre les meilleures décisions après la consultation d’informations. Cela signifie que les robots ne sont pas seulement des collecteurs d’information et de données,  et qu’ils vont de plus en plus produire des éléments documentaires.  Cela signifie aussi qu’ils vont de plus en plus devenir des objets d’évaluation informationnelle avec des indices de crédibilité et de confiance.

Par conséquent, le processus documentaire classique pourrait de plus en plus mettre en scène des entités nouvelles issues des développements des différents types d’intelligence artificielle dont le but n’est pas de raisonner strictement comme des humains ou de s’apparenter à eux, mais davantage d’opérer des échanges d’informations et de données sans avoir à passer par la communication humaine.

Cela signifie que le test de Turing n’a au final aucune importance, et ce d’autant que les intelligences artificielles ont beau pouvoir essayer d’imiter la conversation humaine, nos capacités de détection du fake et du bot se sont également accrues. Dès lors, l’enjeu du test de Turing n’est pas uniquement la capacité de la machine à se faire passer pour un humain, mais davantage la compétence de l’humain à détecter s’il converse ou pas avec une machine, et s’il peut au final lui faire accorder une certaine crédibilité. Seulement, il ne s’agit pas de traquer des Nexus comme dans la nouvelle de Phillipe K Dick, mais de comprendre le rôle des bots dans ces processus.

À mon sens, c’est ici qu’il apparaît important pour les sciences de l’information et notamment la documentation d’amorcer une nouvelle réflexion qui fasse suite à Roger Pédauque, car les mutations du digital se poursuivent.  J’avais plaidé il y a près de 10 ans pour une réflexion en ce qui concerne la tératogenèse documentaire qui faisait que le document sur le web s’avérait monstrueux à double titre:

– Il ne correspond pas pleinement aux traditions du papier en étant souvent hors-norme et évolutif, ce qui remet en cause la vision du document comme anti-évènement d’Escarpit avec le développement d’un document-flux peut aisé à saisir.

– Il est devenu monstrueux, car il n’est pas véritablement un instrument de connaissance, mais davantage un document à montrer et donc qu’il faut avoir vu. Cette logique de monstration se complexifie et embrasse dorénavant l’extension de la documentalité qui oblige sans cesse à la production de documents qui fasse preuve. Phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur dans les sphères bureaucratiques et notamment universitaires.

Parmi cette tératogenèse figurent désormais les robots, si ce n’est qu’ils  opèrent de façon finalement plus discrète et qu’ils ne sont donc pas si simples à voir… sans mettre un minimum les mains et doigts dans la technique. Ce sont davantage des instruments de démonstration que de monstration. Les acteurs des humanités digitales ont déjà depuis longtemps pris conscience de l’outillage machine qui leur permet de collecter et de traiter différents types d’éléments microdocumentaires ou macro-documentaires.

C’est dans ce cadre qu’il me semble essentiel d’envisager une tératologie documentaire d’une nouvelle ampleur qui implique d’examiner les mécanismes des nouveaux modes d’existence documentaires dans une lecture moins sentimentale et bien plus scientifique.

Nestor Halambique est-il une métaphore de Paul Otlet ?

Halambique en couverture
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J’émets une supposition que je n’ai pas trouvée exprimée ailleurs pour l’instant. Je viens de relire hier soir le sceptre d’Ottokar et je m’interroge fortement sur le personnage du professeur Halambique que rencontre Tintin. Je lui trouve une ressemblance avec Paul Otlet. peut-être est-ce une déformation personnelle, mais j’expose ici une suggestion.

Je ne sais pas si Hergé a connu Paul Otlet ou s’il a été au courant de ces travaux, mais le personnage présente quelques similitudes physiques, sans compter que la fédération internationale de sigillographie fait vraiment penser à la Fédération Internationale de documentation, ex office international de bibliographie. En 1938, l’année d’apparition du professeur Halambique, le mot bibliographie auquel pourrait faire songer la sigillographie, est moins usité, car le mot documentation a clairement pris le dessus.

Halambique en couverture

Halambique fait la couverture

Halambique a rédigé non pas un traité de documentation, mais une brochure sur comment on devient sigillographe ? On voit bien un personnage passionné, quelque peu distrait et qui consacre sa vie à une discipline dont il cherche également à démontrer le caractère scientifique. L’histoire évoque aussi l’idée de jumeaux, dont un est en fait un traître. La gémellité ici fait peut-être référence au duo Lafontaine-Otlet. Le personnage pourrait être alors un mélange des deux.

les frères Halambique, ou le duo Otlet-Lafontaine ?

les frères Halambique, ou le duo Otlet-Lafontaine ?

En ce qui concerne la sigillographie, Paul Otlet consacre quelques remarques sur l’étude des sceaux dans le traité de documentation par ailleurs (voir le passage sur wikisource).

Est-il possible d’envisager une rencontre entre Georges Rémi et Paul Otlet, même fortuite ? Je suis tenté de l’exprimer, surtout que les conditions de lieu et de temps paraissent tout à fait plausibles.

Avis aux tintinophiles..

Paul Otlet a-t-il inspiré le personnage de Nestor Halambique ?

Paul Otlet a-t-il inspiré le personnage de Nestor Halambique ?

Amusant également, l’histoire de la perte de la serviette. On voit quelques photos d’Otlet ou de Lafontaine avec justement des serviettes du même type. C’était probablement la mode de l’époque, mais quand même… le rapprochement en tentant. Je vous invite à voir les photos de Paul Otlet et d’Henri Lafontaine sur les collections du Mundaneum.

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Otlet en plein discours. Tintin lui a-t-il remis à temps sa serviette ?

Otlet en plein discours. Tintin lui a-t-il remis à temps sa serviette ?

Henri Lafontaine et sa serviette

Henri Lafontaine et sa serviette

Qu’est-ce que le digital labor, par Dominique Cardon et Antonio Casilli

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Voici un livre court et synthétique et peu onéreux qui prend naissance dans le cadre des ateliers de l’INA animée pendant plusieurs années par Louise Merzeau qui  signe d’ailleurs la préface de cette édition.

Il faut reconnaître l’efficacité de l’ouvrage qui juxtapose deux interventions, la première d’Antonio Casilli, la seconde de Dominique Cardon. Les deux conférences se suivent et se répondent ce qui forme un objet éditorial opportun.
L’ouvrage répond à pleins de questions actuelles et correspond à mon avis à beaucoup de cursus qui évoquent les questions numériques et notamment mon cours d’intelligence collective où je vais le faire figurer au programme, car il éclaire de façon intéressante les tensions actuelles avec la mise en avant des concepts autour du travail et du digital labor, qu’on peine finalement à traduire en français. Pour 6 euros, il y a de quoi faire travailler les étudiants autour de ces questions, car cela donne un cadre de réflexion pour toute analyse de dispositifs et de plateformes qui pourraient être étudiés.
Antonio Casili resitue la question du digital labor et l’évolution du concept ces dernières années. Il évoque également les données afin de savoir si elles doivent être l’enjeu d’intérêts privés ou bien s’ils peuvent être considérés comme une forme nouvelle de biens communs. Son intervention permet de retrouver de nombreuses références bibliographiques en note de bas de page. Il faudrait presque d’ailleurs une bibliographie numérique pour retrouver les liens directement en ligne. Le Mechanical türk d’amazon y est expliqué notamment dans cette première partie, et Casilli y revient fort justement également dans le débat.  Casilli insiste bien que le travail désigne également un ensemble de relations sociales, susceptibles d’être source d’antagonisme. De même, il évoque la question des frontières peu claires parfois entre travail et loisir, avec le néologisme de Weisure.
Dominique Cardon insiste beaucoup sur la transformation de l’idéal du web au fil du temps avec un élargissement des publics qui s’éloignent des logiques des pionniers, avec une démocratisation des accès, des contenus et des publications qui aboutissent à des formes de tension, entre des logiques initiales qui ne recherchaient pas nécessairement la marchandisation, et des intérêts actuels qui au contraire revendiquent des formes de contribution davantage rémunérées, car le web est en fait devenu un espace professionnalisé. Si je rejoins globalement Dominique Cardon sur cette transformation progressive que j’ai vécue en partie également, je pense qu’il faut nuancer cette vision d’un web initial idéal, basé surtout sur le partage de la connaissance et un web actuellement d’essence marchande.
D’une part, parce que le web a très vite été vu comme un espace commercial potentiel, et ce dès l’arrivée des navigateurs comme Mosaic. Dale Dougherty remporte  en 1994 une récompense pour la meilleure application commerciale du web. D’autre part, le web est également très vite associé à des aspects de chat, de rencontres et des sites pornographiques dans les années 90. Il ne fait d’ailleurs que poursuivre des aspects déjà présents dans les communautés en ligne de l’Internet, et en France des logiques importées du minitel se retrouvent dans les nouveaux réseaux.
Je crois qu’il y a ici une sorte de vision idéale des pionniers, défendus parfois par certains geeks, mais qui ne correspond qu’à une réalité partielle. Je pense également que la vision d’un web influencé par l’imaginaire des communautés à la Steward Brand est fortement exagérée. Si je repense à certains créateurs d’Arpanet, je crois que la réalité est différente, de même avec Berners-Lee. La lignée principale reste celle des technologies de l’information et de l’hypertexte.
Intéressantes également les remarques sur les risques d’une perturbation par une logique de rétribution qui pourraient tarir la source du crowdssourcing, avec le risque final d’une rémunération pour ceux qui disposent des codes culturels ou qui sont capables de générer de l’attention, et les autres à qui on accordera une propriété ou une co-propriété sur leurs données personnelles, mais qui seront dès lors exclues des biens communs. Situation qui aboutirait à un résultat décevant.
Cardon soulève alors la question de l’exploitation, et notamment le fait qu’il y aurait production d’un travail inconscient dont les bénéfices seraient acquis par d’autres, notamment les plateformes. Si le sociologue reconnaît ici qu’il y a sans doute des enjeux d’aliénation basée sur une mécanique des égos, il incite à la plus grande prudence théorique, tant les affirmations péremptoires qui décrivent Facebook comme un camp de concentration sont réductrices. Il en appelle ici à davantage d’enquêtes sérieuses sur le terrain pour mieux mesurer le phénomène. Cardon souhaite par conséquent sans doute plus de modestie intellectuelle en la matière, et on perçoit plusieurs critiques sous-jacentes à certains travaux dans la lignée de Stiegler, critique que la référence à Rancière dans le débat ne fait que confirmer. On ne peut ici que le rejoindre dans le besoin de s’appuyer davantage sur des études empiriques. On peut néanmoins se demander si demeurer sur les seuls usages n’est pas le meilleur moyen de botter en touche, en restant un simple observateur. Une position qui nous semble de moins en moins souhaitable dans le cas des humanités digitales.
La dernière partie du livre fait place au débat, notamment entre nos deux précédents auteurs. La forme est étonnante, mais néanmoins intéressante. Les réactions d’Antonio Casilli apparaissent importantes, car elles nuancent la vision libérale d’une alliance entre le marché et les usagers du web, et le fait que les externalités positives seraient telles que le digital labor ne serait qu’un objet trivial, d’une importance moindre. Antonio montre en citant des exemples précédents, notamment le fait que Perry Barlow ait été critiqué vers 1996 pour ses positions favorables à l’entreprise, que le débat n’est pas si récent et que la question de la critique des industries du numérique existe donc depuis au moins 20 ans. Casilli propose non pas une économie de la contribution basée sur des micropaiements qui casserait toute dynamique collective et réellement contributive, mais une logique qui serait celle de participation aux biens communs via le développement du revenu de base universel.
Casilli souligne également qu’il importe de prendre en compte un changement de paradigme du web qui pourrait être celui d’un web de publications intentionnelles à un web d’émissions de données non intentionnelles, et que l’enjeu autour de ces questions apparaît peu appréhendé.
Le débat se termine par la position de Cardon qui plaide pour une place du chercheur et de l’intellectuel qui soit davantage placé au milieu (il serait tentant de développer ce point d’ailleurs) et moins comme au-dessus, en tant que celui qui sait et qui observe les autres qui ne savent pas.
En tout cas, tout lecteur de cet ouvrage en saura un peu plus et aura fait avancer sa propre réflexion sur les phénomènes autour du digital labor qui concerne tous les s usagers du web y compris les plus grands esprits de ce temps.
 Le modèle éditorial est intéressant. Un livre court, rythmé et riche en références.  On retrouve d’ailleurs l’article de Casili sur Hal-Shs, ce qui ne nuit pas au fait de produire un objet éditorial intéressant. A l’avenir, je suis tenté pour produire des ouvrages du même type, avec version papier et version numérique (enfin digitale).
digitallabor

Un lien vers amazon est-il une forme de digital labor?

TSUNDOKU : l’art d’empiler les ouvrages sans les lire

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Non, ce n’est pas une nouvelle interjection, et le dernier cri du joueur de Pokemon Go lorsqu’il découvre une espèce inconnue tel un naturaliste des siècles passés. C’est le nom que l’on donne en japonais au fait d’entasser des ouvrages qu’on a parfois pris plaisir à acheter, mais qu’on ne lira jamais. Après tout, on catalogue bien des ouvrages sans les avoir lus. Rien de coupable dans cette attitude.
Je viens de découvrir ce mot grâce à cet excellent article qui explique  ce concept de lecture, ou plutôt de non-lecture. L’article mentionne à la fin que les japonais ont eu raison d’inventer ce terme et fait référence aux ouvrages de Murakami qui sont parfois longs et que certains ne liraient pas. Je ne fais pas partie de cette espèce, car j’ai toujours pris soin de lire tous les Murakami que j’ai achetés ou empruntés. Le concept a été relayé depuis pas mal d’années dans la presse notamment par rue 89 et télérama qui a même inciter ses lecteurs à montrer des photos de cette activité apparemment très partagée. Doku renvoie à l’idée de lecture, tandis que tsumu fait référence à l’empilement et l’accumulation. La requête sur pinterest laisse entrevoir des heures d’exploration.
L’art du tsundoku a été relié avec les propos d’Umberto Eco quant à l’importance des documents et ouvrages présents dans une bibliothèque, mais qu’on n’a jamais lu. En effet, la bibliothèque doit rassembler bien plus que la somme de ce que nous avons lu ou de ce que nous connaissons, car elle n’est pas un instrument de mise en  scène de soi, mais un outil de recherche. À l’inverse des bibliothèques ou les livres n’ont jamais été lu (voir aussi les vidéos encore sous blister), car les pages n’ont pas été coupées, ou comme le décrit Alberto Manguel lorsqu’il découvre qu’une belle bibliothèque familiale n’est en fait qu’une apparence : le haut des pages a été coupé pour que les livres soient à la bonne taille des étagères de la bibliothèque, le fait de disposer d’ouvrages potentiellement consultables constitue un atout opportun.
L’amas de savoirs requiert un certain sens de l’organisation, un goût pour la collection, un peu comme chez Des Esseintes :
Le fatras des philosophes et des scoliastes, la logomachie du Moyen Âge allaient régner en maîtres. L’amas de suie des chroniques et des livres d’histoire, les saumons de plomb des cartulaires allaient s’entasser, et la grâce balbutiante, la maladresse parfois exquise des moines mettant en un pieux ragoût les restes poétiques de l’antiquité, étaient mortes; les fabriques de verbes aux sucs épurés, de substantifs sentant l’encens, d’adjectifs bizarres, taillés grossièrement dans l’or, avec le goût barbare et charmant des bijoux goths, étaient détruites. Les vieilles éditions, choyées par des Esseintes, cessaient — et, en un saut formidable de siècles, les livres s’étageaient maintenant sur les rayons, supprimant la transition des âges, arrivant directement à la langue française du présent siècle.

Il y a une forme de dandysme dans le tsundoku, si on se montre capable de produire une esthétique qui prenant le contre-pied de la bibliothèque trop organisée. Cela résulte davantage d’un butinage allant de rebond en rebond, se complaisant à voir s’accumuler au-dessus d’ouvrages achetés sur un coup de tête il y a parfois des années, de nouveaux arrivages comme autant de promesses, prêtes à s’effondrer au moindre faux-pas, mais permettant la révélation de l’ouvrage oublié, celui qui apparaît au bon moment pour être saisi et qui pourrait avoir la chance d’être lu de façon exhaustive. Le tsundoku dans son étalement rappelle les cornes d’abondance du savoir, cornucopiae, ces gisements sur lesquels on peut se reposer au sens propre comme au sens figuré.

Johnny Depp, un dandy en mode tsundoku ?

Johnny Depp, un dandy en mode tsundoku ?

Quid du tsundoku dans ses déclinaisons digitales, où la tentation du téléchargement est telle qu’elle ne garantit aucunement qu’il sera possible de procéder à une lecture intégrale, mais rassure quant au besoin soudain de vouloir disposer de tel document au moment opportun. Difficile cependant de pouvoir représenter des epub et des pdf sous la forme de l’empilement.

A l’époque de Caramail

Caramail en 1999
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Lorsque j’aborde les événements passés du web et de l’Internet, je peux m’empêcher de dire « à l’époque ». Je dois bien prononcer l’expression une dizaine de fois par séance pour mon cours de culture numérique (pour rappel, le super qcm est ici). C’est dire que les âges du web se succèdent rapidement avec des marqueurs forts qui ne perdurent pas.
J’ai donc pris plaisir finalement à me recréer une adresse mail avec l’extension caramail.com comme au temps jadis avec GMX qui a racheté le nom de domaine depuis quelques années. Et voilà, oledeuff@caramail.com de retour 18 ans après… j’avais beaucoup d’autres alias, notamment tceridrezal@caramail.com qui était un double numérique qui militait pour la création d’un organisme supranational (mon premier site web d’ailleurs). C’était une autre époque.
Les jeunes youtubers qui cartonnent s’étaient d’ailleurs moqués expressément de cette tendance à parler des époques précédentes

Seulement, il me semble que cette succession de tendances devient problématique, s’il n’y a pas une inscription culturelle plus forte qui permet de mieux  comprendre l’évolution du web, et surtout qui permet de replacer ces techniques dans une histoire plus longue, celle des techniques bien évidemment,  mais principalement celles des techniques de l’information en général. Sans quoi, on demeure dans un temps répété et jamais analysé et impossible à interpréter.
Il apparaît que nous ne vivons pas tous exactement désormais dans le même web, ce qui n’est pas spécifiquement gênant; ce qui devient embarrassant c’est l’ignorance totale de la généalogie des médias qui se produit. L’archéologie des médias apparaît ici une piste opportune pour se réinterroger sur nos pratiques et usages au fil des années.
Si le retour d’une adresse caramail est à nouveau possible, elle est marquée par une certaine nostalgie également. La porte d’entrée dans le monde de caramail me manque. Elle était symbolique d’un passage dans un nouvel univers, celui d’une messagerie sympathique, mais aussi le lien vers les fameux chats qui faisaient fureur dans les salles informatiques de l’université. Notamment, celles de l’université Rennes 2 où j’étais étudiant. Je me souviens aussi des problèmes attentionnels qui faisaient déjà leur apparition avec peu d’étudiants qui bossaient vraiment sur les outils de recherche d’information ou de production d’information, et qui étaient happés par le web, attendant fébrilement qu’une place se libère, pour se connecter et cliquer sur l’icône salvatrice d’un autre univers : Netscape qui nous promettait une entrée remarquable dans le cyberespace. Combien d’étudiants s’étaient promis de travailler sur leur exposé et leur mémoire… et s’étaient laissés aller à consulter leur messagerie puis à aller passer cinq minutes sur le chat de caramail, histoire de voir… Une heure après voire deux heures, ils n’avaient pas écrit une ligne de leur mémoire et avaient pourtant écrit des centaines de ligne de chat. J’ai pourtant réussi à écrire mon mémoire et malgré les dispositifs de dispersion de l’attention, je suis parvenu à écrire bien d’autres documents de plus grande ampleur.
Parfois, on dialoguait avec des personnes qui étaient dans la même salle que nous. Ridicule assurément, mais on était en 1998, 1999. Voilà qui montre que nous n’avons pas tant que ça évolué dans nos comportements que certains qualifieraient d’addictifs.

Caramail en 1998

Caramail en 1998

J’avoue m’être fait piéger régulièrement par ces dispositifs attentionnels, et que je le suis encore parfois. Je me souviens également que je présentais déjà le fait de passer du temps sur ces chats comme du travail gratuit du fait des dispositifs publicitaires, le digital labor n’est pas nouveau. Il faut néanmoins rappeler qu’au niveau technique et ergonomique, je crois pouvoir affirmer qu’en dehors des systèmes de messagerie instantanée, aucun dispositif de chat n’a depuis égalé la puissance et la convivialité du chat de caramail qui était supérieur à celui de multimania. Ces derniers avaient d’ailleurs fusionné leurs services autour de lycos. Cela prouve que les innovations ne sont pas toujours celles que l’on croit. Il existe d’ailleurs des services qui prétendent reprendre l’idée du chat de caramail. Ils sont très mauvais à tout point de vue.
Il y a peu de documents de recherche sur le phénomène caramail. Une requête sur google scholar montre l’absence d’études sérieuses sur le sujet avant 2003. Et c’est bien dommage. Cela montre l’intérêt de produire des études à court terme, bref de la speed science, car elles sont bien utiles des années plus tard pour produire de la slow science avec autres choses que des souvenirs.
La nostalgie c’est bien quand on est capable de produire du neuf avec. A quand un projet type strangers things mais pour les premiers âges du web ?
Caramail en 1999

Caramail en 1999 avec ce cercle, marqueur de la communauté.