LPPR La loi qui ne permet plus de rêver

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Le texte du podcast :

Attardons nous aujourd’hui sur la loi qui ne permet plus de rêver … en tout cas à un avenir meilleur… notamment pour la recherche et l’enseignement supérieur.
Car depuis peu le ministère de l’ensevelissement supérieur étale sa superbe avec sa représentante en tête de gondole.
Son sens du dialogue et sa capacité à innover sont salués par son éminent confrère de l’éviction nationale dont le talent dans ces domaines est reconnu depuis fort longtemps.
Le projet de Loi qu’elle a conduit est désormais sur la bonne voie. Il a même été amendé et agrémenté. La LPPR :
La loi du Pire Possible Recommandable est une œuvre menée de mains de maître avec toutes les stratégies habituelles de la négociation à sens unique, de concessions en trompe l’œil, et de consensus négociés à coût de promotion.
La loi Pleine de Promesses Retirables s’accompagne d’un volet financier prometteur mais dont on a pris soin de porter aux calendes grecques.
Une Loi Peu Proche des Réalités qui repose sur des effets de surface : un vernis pratique qui permettra de célébrer quelques performances pour dissimuler un vécu des personnels bien différent. Notre représentante est donc devenue la ministre de l’inversion du quotidien avec sa Loi Pour Peu de Revalorisation.
On ne sait finalement s’il s’agit d’une simple éclipse, ou plutôt d’un effet d’aveuglement qui entoure la Loi du Peu de Perspectives Réalistes.

La libido sciendi ne va clairement pas suffire pour lutter contre cette Loi de Plus de Postes Réels…
Et pourtant, il se disait que la ministre aurait été enseignante et chercheuse.
Help Please Her… Sa porte est ouverte clame-t-elle. On préférerait qu’elle la prenne plutôt et sa loi avec.
Les enseignants et chercheurs ne veulent pas de Loi Pour Plus Rien dire et encore moins pour ne plus rien pouvoir faire… Le minimum serait déjà d’une Loi Pour Plus du Respect à défaut d’une loi pour plus de ronds.
Donnez-nous, Donnons-nous les temps et les moyens pour créer les Liepour le Plaisir Partagé pour la Recherche, de véritables milieux de savoirs qui soient à mille lieux des faire-valoir et des effets de miroir.

Reprise des Podcasts. « Les minutes de neuromancien » en moins de 140 secondes. Ep. 1. La littératie

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Je me suis motivé pour relancer les podcasts que j’avais abandonnés depuis bientôt deux ans faute de temps.

Le contexte a évolué. J’ai décidé de privilégier des formes très courtes, facilement partageables et qui sont rapides à écouter.

Je débute cette semaine avec un premier épisode sur le concept de littératie.

C’est disponible en me suivant sur twitter ou sur instagram mais aussi sur youtube et sur soundcloud qui permet également de vous abonner au flux rss.

et bien sûr… voici la version texte :

Le concept de littératie est de plus en fréquemment utilisé non seulement par les chercheurs mais par les médias et les politiques.
Mais que signifie réellement ce concept mobilisé initialement par les anthropologues comme ce fut le cas notamment Jacques Goody à propos du développement de la culture écrite. Litéracy rappelle étymologiquement l’importance de la lettre.

Si on ouvre un dictionnaire de langue anglaise, trois sens principaux apparaissent :
Le premier renvoie à l’alphabétisation, c’est-à-dire à la capacité à lire et à écrire. Mais quel sens lui donné actuellement tant l’enjeu s’est complexifié et qu’il ne s’agit pas seulement de savoir si le petit John sait lire, ce que rappelait judicieusement Hannah Arendt dans la crise de l’éducation. L’Unesco évoque à ce titre une functional literacy comme littératie qui permet de s’en sortir dans la vie de tous les jours;

Le second sens est celui de compétences ou d’habiletés, ce qui explique la multitude des littératies existantes. Il est possible d’évoquer ainsi la geographical literacy, la financial literacy, mais ce sont surtout les media literacy, information literacy et digital literacy qui ont le plus intéressé et été le plus étudiés notamment ces dernières années Nous y reviendrons une prochaine fois;

Le troisième sens renvoie aux enjeux éducatifs et donc aux acteurs de la transmission, aux méthodes employées, aux programmes et aux contenus, aux pédagogies utilisées ainsi qu’aux didactiques déployées.
Harvey Graff considérait d’ailleurs que la littératie s’avérait toujours en crise, notamment parce qu’elle s’accompagne d’évaluation, et que très souvent les résultats des évaluations s’avèrent décevants. Les institutions se trouvent alors sommées de réagir… mais se montrent parfois dépourvues.
Quoi de plus complexe désormais que les littératies se mélangent comme dans le cas de la littératie numérique de santé, digital health literacy dont la période Covid ne peut que révéler un immense déficit en la matière.
Nous voilà donc dans une énième crise de la littératie.

Quelques pistes bibliographiques

J’ai beaucoup travaillé sur le sujet au point d’ailleurs que la littératie fait pleinement partie de ma thèse.

J’en parle ici aussi :

Le Deuff, O. (2012). Littératies informationnelles, médiatiques et numériques: de la concurrence à la convergence ?. Études de communication. langages, information, médiations, 2012, 131–147.

Le Deuff, O. (2015). Digital Health literacy: an emerging field. Dans Les écosystèmes numériques et la démocratisation informationnelle : Intelligence collective, Développement durable, Interculturalité, Transfert de connaissances. Schoelcher, France. [En ligne]. Disponible à l’adresse :  https://hal.univ-antilles.fr/hal-01258315

Le Deuff, O. (2012). Humanisme numérique et littératies. Semen, December 2012, 117–134.

Pour les autres références, elles sont innombrables, notamment l’œuvre de Goody. Moins connues, les références à Graff :

Graff, H.J. (1985). The Labyrinths of Literacy: Reflections on Literacy Past and Present University of Pittsburgh Press, Pittsburgh, PA.

Graff, H.J. (1987). The Legacies of Literacy: Continuities and Contradictions in Western Culture and Society Indiana University Press.

Pour le reste des littératies…des millions de références vous attendent.

Chronique n°3. Dieu est-il un salaud ou l’anti-Otlet

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Une nouvelle chronique très courte pour cause de problèmes de santé niveau vertèbre et en attendant d’autres contenus en préparation.

La version audio à podcaster.

Je viens de voir sur Neflix « Le tout nouveau testament ». Je me souvenais d’avoir vu les extraits et bandes annonces à l’époque de sa sortie, mais j’avais raté le fait que Benoît Poelvoorde  y incarnait un dieu belge quelque peu étonnant…

Source de l’image : Le nouveau testament. Copie d’écran issue du site : https://frenchly.us/week-francophone-films-theatre-raymond-kabbaz/le-tout-nouveau-testament/

Les images le montrent dans une pièce digne d’un mundaneum dystopique plutôt qu’utopique.

Un ordinateur et des tiroirs qui contiennent les fiches de tous les individus qui composent l’humanité.

Poelvoorde y incarne un dieu législateur de règles de l’emmerdement maximal. Il ne veille donc pas au bienêtre de l’humanité, il semble au contraire privilégier une approche différente.

 

Capture issue du journal Le Monde en anti-Otlet sadique… https://www.lemonde.fr/cinema/article/2015/09/01/le-tout-nouveau-testament-benoit-poelvoorde-en-dieu-belge-et-mechant_4742015_3476.html

On a parfois l’impression d’y voir un successeur belge de Paul Otlet qui aurait choisi de transformer le mundaneum dans une logique optimisée de l’indexation des existences plutôt que de tenter de réaliser en vain une indexation des connaissances en pure perte.

On dirait même un anti-otlet…

Copie d’écran issue d’Atlantico qui montre Poelvoorde en anti-Otlet avec un bureau chargé d’alcool et boîtes de conserve dans un environnement digne du Mondaneum

 

 

 

 

 

Si la fille du Dieu belge décide de changer la donne en révélant les dates de mort des personnes, seule une reprise du contrôle de l’ensemble permet de changer la donne.

La révélation des métadonnées butoirs vient changer l’existence même. Une connaissance intime est alors la source du changement.

Cette incarnation de Poelvoorde est assurément à mettre au nombre des Mundaneum de la dystopie, mixant le désir d’un fichage généralisé avec le fait de pouvoir agir de façon omnipotente à la Big Brother.

Si ce n’est que ce n’est pas Big Brother is watching you, mais un pauvre type a fiché toute votre existence…

Si les images de Paul Otlet pouvait donner parfois l’impression d’un vieil homme ou d’un pauvre personnage usé par le fait de tenter d’indexer l’ensemble des connaissances possibles, le personnage du dieu omniscient Poelvoorde s’inscrit dans une filiation finalement plus inquiétante.

En effet, ce qui frappe dans le film, c’est le caractère malsain de Poelvoorde, être omnipotent mais totalement incompétent, sans pouvoir intrinsèque et dont l’éloignement des instruments de pouvoir le rend au final tout autant impuissant.

La leçon sans doute est que nous avons produit tout au long de l’histoire des personnages de ce type, bien avant nos data centers et que les archives des sociétés de la surveillance ont conféré parfois des pouvoirs à des êtres dont le seul but était de ruiner l’existence des autres.

Je vais tâcher dans les prochains mois de rassembler un peu de matériau sur les représentations dystopiques de ce type. On en trouve désormais régulièrement dans les séries…

Chronique n°2. « Ce qu’on apprend ajourd’hui sera inutile en 2050 ». ?

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La version audio à podcaster.

 

« Ce qu’on apprend ajourd’hui sera inutile en 2050 ». La formule a été reprise à partir des propos de Yuval Harari.

Et bien je pense que c’est l’inverse. Il est probable alors qu’on s’interroge sur les programmes et les savoirs du lycée, qu’un lycéen du siècle dernier et peut-être même du siècle encore d’avant, était mieux armé que ceux actuellement.

Le lettré du digital, ainsi l’appellerons-nous, ne vit pas dans un monde totalement en rupture avec les anciennes pratiques.

Nous ne vivons pas non plus dans une révolution permanente faite de tabula rasa, et qu’il faudrait tout réapprendre et tout recommencer.

Ce n’est donc pas à mon avis que ce qu’on apprend aujourd’hui sera inutile en 2050, mais plutôt ce qu’on apprend actuellement est insuffisant et pas du tout au niveau. Pire que cela, ce n’est pas cohérent et cela témoigne d’une absence de vision à long terme.

Photo Alejandro Camilla. unsplash.

Je serai même tenté de dire que vouloir se mettre sans cesse au goût du jour a conduit à un saupoudrage avec le développement d’éducation à, certes nécessaire, mais trop souvent marginalisée, car il faudrait mieux intégrer leurs contenus.

Pire encore, les effets de modernité et d’égalitarisme conduisent à supprimer ou à négliger certains contenus du fait de programmes élargis, mais aussi parce que ses contenus nécessitent des formes attentionnelles longues et des répétitions.

On a trop laissé à l’industrie des jeux vidéo le droit de nous faire refaire pendant des heures des actions similaires dans des environnements sympathiques au point que les exercices, les dictées, les résumés de texte deviennent des instruments peu prisés désormais… notamment parce qu’ils révèlent les difficultés et qu’ils opèrent aussi des logiques de hiérarchie entre élèves. Il est vrai une nouvelle fois qu’il est préférable d’annoncer son niveau dans un jeu vidéo plutôt que de dire son classement dans une matière.

 

Le paradoxe vient du fait que le temps scolaire est trop court. J’entends par temps scolaire, à la fois le temps institutionnel, mais aussi tout le temps nécessaire à la formation de l’esprit, mais aussi des corps, ce qui implique donc tout autant des compétences intellectuelles que techniques, que des compétences physiques que spirituelles.

Le temps passé devant des activités ludiques devant les écrans, ou tout au moins le temps d’attention sur ces dispositifs finit par dépasser sur une année le temps scolaire, et parfois de façon très nette.

Cela ne signifie pas qu’on n’apprend pas devant les écrans. Cela signifie que le pouvoir des industries des loisirs est écrasant sur ces dispositifs et qu’on peine à trouver les moyens d’en faire des instruments de formation. Trop souvent, on ne parvient guère à dépasser le cadre de la formation aux usages, alors qu’il faudrait former à une meilleure intégration culturelle.

Cela implique donc de travailler les passerelles entre les disciplines, mais aussi entre les exercices.

L’enjeu est de développer de nouvelles formes de production à évaluer. Cela peut être la réalisation de vidéos par exemple. Mais sur ce point, il faut rappeler qu’il ne s’agit pas seulement de savoir filmer et de savoir monter, mais aussi de produire un scénario, de faire œuvre d’imagination, mais aussi de démontrer une capacité à structurer l’information.

Or, cela ne peut se faire qu’à condition de s’exercer, de recommencer, d’améliorer, etc.

Igor ovsyannykov. Unsplash.

Je note que la plupart de mes étudiants ne savent pas faire de résumés et encore moins de dissertation avec des plans qui tiennent la route. Je ne parle même pas des commentaires de textes. Or pourtant, beaucoup ont obtenu des mentions au baccalauréat.

Autre point, ces aptitudes supposent de s’exercer, mais d’avoir les moyens de pouvoir comparer, c’est-à-dire d’avoir à disposition des références qui ne soient pas uniquement disponibles en ligne… c’est-à-dire d’avoir une culture, ce qui suppose d’avoir un langage qui permette d’exprimer des nuances et donc d’utiliser des synonymes, mais aussi d’avoir un minimum de références en littérature, cinéma, arts pour pouvoir mieux utiliser des exemples pour asseoir des raisonnements.

L’enjeu n’est donc pas uniquement celui de savoir coder. Il sera clairement nécessaire de développer un programme de formation au code pour mieux comprendre les logiques algorithmiques de base, mais aussi pour savoir mieux utiliser des outils statistiques.

Mais il faut conférer surtout les moyens de savoir décoder… tout autant les textes, les images, les vidéos, les sets de données et tout autre visualisation et tableau statistique.

L’art de la critique, de la mise à distance, suppose surtout des rapprochements, notamment entre littératie et numéracie. Il y a de la joie à lier, disait Giordano Bruno, et c’est bien l’enjeu, lier sans emmêler, lier sans être poings et mains liées. En ce sens, écrire les programmes sous l’influence des industries et thématiques dominantes du moment en matière de digital serait une grave erreur. Pire encore, serait de placer la donnée comme centrale en matière de formation au numérique, car justement l’enjeu n’est pas de placer la donnée comme centrale au niveau du système scolaire, ce qui serait un renversement inquiétant par rapport à  la loi Jospin de 1989.

L’avenir de l’éducation s’inscrit donc dans un rapport entre tradition scolaire et anticipation, entre les travaux des prédécesseurs et ceux à venir. L’avenir de l’éducation est assurément steampunk plutôt que transhumaniste.

 

Pour finir sur une note poétique, on pourrait dire que l’enjeu est de former des citoyens qui s’inscrivent dans une lignée qui mêle poésie et code, métries et métriques en se souvenant que le premier code informatique a été écrit Ada Lovelace, fille du poète Lord Byron.

 

Source :

Les images sont issues du site unsplash.com .

Image mise en avant : Kevin Ku

Sur le lettré du digital, voir notamment cet article écrit avec Franck Cormerais.

Voir aussi cet article collectif.

Quelques idées sont  développées dans la formation aux cultures numériques.

Chroniques neuromanciennes. 1. Le Pendule de Foucault

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Je me lance dans l’audio en parallèle de l’écrit. Vous pourrez retrouver avec une certaine régularité (une fois par semaine ?) »les chroniques du neuromancien » en version audio sur youtube et en podcast.

Je mettrai à chaque fois sur le blog, le texte qui a servi de trame avec des éléments bibliographiques en sus.

Cette première chronique est consacrée au Pendule de Foucault d’Umberto Eco. En voici la vidéo :

 

La version audio sur soundcloud

La version texte :

 

C’est une première, après 19 ans de blog sur le Guide des égarés. J’ouvre une nouvelle période qui va consister en de courtes chroniques pour vous accompagner chaque semaine.

Les sujets seront divers, issus des cultures digitales mais aussi des cultures plus classiques. Le plus souvent, on mélangera volontairement les différentes approches. Il s’agit aussi pour moi de réutiliser ma voix en dehors des cours et des conférences.

Pour revenir sur les chemins de la radio que j’ai abandonnés depuis plus de 20 ans.

Alors pour débuter cette première chronique, je vous propose d’étudier quelque peu l’imaginaire complotiste à partir d’un roman d’U. Eco, le pendule de Foucault.

Umberto Eco écrit un roman où les protagonistes inventent un plan qui vise à expliquer tout ce qui s’est passé dans le monde depuis des siècles en intégrant tous les groupes de l’histoire, parmi lesquels figurent en bonne place les templiers. Ce qui semble être la réalisation d’un gigantesque jeu de rôles devient un complot sans limites auquel finissent par croire les inventeurs eux-mêmes. Même s’ils ne sont pas les seuls puisque bien d’autres finissent par accorder un crédit à cette histoire soit par qu’ils en sont convaincus, soit parce qu’ils peuvent s’intégrer parfaitement à une histoire qui semble faire sens.

Eco avait affirmé dans un entretien au Monde en octobre 2010 que désormais :

« A l’avenir, l’éducation aura pour but d’apprendre l’art du filtrage »

 

Ce conseil ou avertissement prolonge l’objectif du roman qui était de démontrer les racines et l’imaginaire des théories du complot voire d’en démontrer la construction, le ridicule et la perdition auquel il peut mener. On sait que le roman à l’inverse a provoqué l’envie d’en savoir plus sur les théories et références auxquels faisait référence. Le lecteur du pendule de Foucault connaissait à l’avance toute la trame du Da Vinci Code par exemple, à la fois par la lecture du roman, mais aussi parce qu’il avait été lire d’autres références.

Eco a produit comme bien souvent dans ses romans, un travail multiréférentiel, même s’il y a ici un gros effort de sourcer avec pas mal de citations en exergue des chapitres. Seulement, il est parfois difficile de savoir si cette citation est finalement un conseil de lecture… ou s’il s’agit de montrer le ridicule et l’insensé de la citation.

Un des personnages du roman se nomme Casaubon… ce qui est une référence que ne peut comprendre que le lecteur cultivé. J’avoue ne pas avoir repéré les références lors de mes premières lectures du roman… car oui, le roman d’U. Eco fait partie de ceux qu’il faut lire à plusieurs reprises pour en maîtriser toutes les arcanes.

Casaubon est surtout une référence à Isaac Casaubon, ce philologue, c’est-à-dire ce spécialiste de l’analyse des textes et des documents, capable d’en comprendre le sens et les références, mais aussi d’en démontrer la fausseté ou le caractère apocryphe.

Le pendule de Foucault nous place donc à dessein dans une « guerre du faux » dont on comprend mieux désormais les ressors dans la guérilla informationnelle de notre époque.

 

Mais revenons au Pendule de Foucault et à ses personnages.

Le narrateur comprend au fur et à mesure qu’il est entré dans une forme de distorsion de la réalité qui repose sur une confusion entre capacité à raisonner et agitation de l’esprit. Les réseaux sociaux actuels semblent hélas privilégier nettement cette agitation de l’esprit ou stultitia comme la qualifie Michel Foucault.

« Un procès plein de silences, de contradictions, d’énigmes et de stupidités. Les stupidités étaient les plus voyantes, et, dans leur incompréhensibilité même, coïncidaient en règle générale avec les énigmes. En ces jours heureux, je croyais que la stupidité créait de l’énigme. L’autre soir, dans le périscope, je pensais que les énigmes les plus terribles, pour ne pas se révéler comme telles, prennent l’apparence de la folie. Mais à présent je pense que le monde est une énigme bienveillante, que notre folie rend terrible, car elle prétend l’interpréter selon sa propre vérité. »

 

Cette logique s’observe dans les méthodes qui reposent sur des formes d’érudition schizophrénique ou improbable, une collecte qui rassemble façon puzzle des éléments épars pour leur donner un sens. Ce n’est pas de la recherche mais du storytelling :

« La reconstitution nous prit des jours et des jours ; nous interrompions nos travaux pour nous confier la dernière connexion ; nous lisions tout ce qui nous tombait sous la main, encyclopédies, journaux, bandes dessinées, catalogues de maison d’édition, en diagonale, à la recherche de courts-circuits possibles ; nous nous arrêtions pour fouiller les éventaires des bouquinistes ; nous flairions les kiosques ; nous puisions à pleines mains dans les manuscrits de nos diaboliques ; nous nous précipitions au bureau, triomphants, en jetant sur la table la dernière trouvaille. »

Quelque part, on pourrait considérer qu’il s’agit en quelque sorte du versant malin de la pensée hypertextuelle. On créé du lien parce qu’il semble possible d’en faire un, mais la qualité du lien et sa légitimité ne sont guère avancés :

« Lorsque nous échangions les résultats de nos imaginations, il nous semblait, et justement, procéder par associations indues, courts-circuits extraordinaires, auxquels nous aurions eu honte de prêter foi – si on nous l’avait imputé. » (Eco 1990 p.474)

 

Cette logique me paraît dominante actuellement, d’autant qu’elle s’accompagne de plus en plus de documents partiels ou révélés au bon moment.

C’est la puissance même d’une pensée complotiste

«Quoi qu’il en fût, et quel que fût le rythme, le sort nous récompensait, parce qu’à vouloir trouver des connexions on en trouve toujours, partout et entre tout, le monde éclate en un réseau, en un tourbillon d’affinités et tout renvoie à tout, tout explique tout.. »

 

L’état de veille généré permet en effet d’accumuler, de percevoir ce qui était invisible avant, de faire prendre sens à ce que le commun des mortels ne voit pas ou ne comprend pas, ou plutôt ne veut pas comprendre, car il n’a pas reçu la lumière et qu’il croit ce que lui racontent ses gouvernants ou directeurs de conscience. Les théories du complot fonctionnent souvent comme une libération ou comme une capacité à s’extraire des principaux discours médiatiques. C’est bien pour cela qu’une éducation aux médias simpliste risque de produire une augmentation de la pensée conspirationniste.

Mal maîtrisé, ce n’est pas l’accès à la majorité de l’entendement que souhaite Kant qui va se produire, mais l’accès aux ténèbres de l’esprit, un monde chtonien dans lesquels le Chtulluh de l’esprit réside et conduit aux pires extrémismes et manipulations.

 

Le comble du conspirationisme est le fait de finir par se manipuler par soi-même dans une logique qui ne repose pas sur la recherche de la vérité ou de faits établis, mais la quête d’une vérité cachée qui repose sur des acteurs mensongers et dangereux. Toute pièce qui paraît accrédite le puzzle est alors ajoutée sans discernement au point qu’on y mélange sans vergogne le vrai et le faux et que les plus grands manipulateurs sont bien souvent ceux qui prétendent dénoncer les grands mensonges :

« – Mais vous avez dit vous-même qu’ils étaient faux, dit Belbo.

Et alors ? Nous aussi sommes en train de bâtir un faux.

C’est vrai, dit-il. J’allais l’oublier. » ( Eco 1990 p.398)

Références :

Pour poursuivre en vidéo cette chronique, vous pouvez voir mon intervention d’une heure sur le sujet  « littératies et évaluation de l’information » lors de l’école d’été de Montréal sur les fausses nouvelles à l’UQAM, organisé par le Comsanté et Alexandre Coutant.

Eco, U. (1992). Le Pendule de Foucault. Paris: Le Livre de Poche.
Foucault,M.« L’écriture de soi », Corps écrit, no 5 : L’Autoportrait, février 1983, pp. 3-23.
Mon article sur Isaac Casaubon.