Chroniques neuromanciennes. 1. Le Pendule de Foucault

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Je me lance dans l’audio en parallèle de l’écrit. Vous pourrez retrouver avec une certaine régularité (une fois par semaine ?) »les chroniques du neuromancien » en version audio sur youtube et en podcast.

Je mettrai à chaque fois sur le blog, le texte qui a servi de trame avec des éléments bibliographiques en sus.

Cette première chronique est consacrée au Pendule de Foucault d’Umberto Eco. En voici la vidéo :

 

La version audio sur soundcloud

La version texte :

 

C’est une première, après 19 ans de blog sur le Guide des égarés. J’ouvre une nouvelle période qui va consister en de courtes chroniques pour vous accompagner chaque semaine.

Les sujets seront divers, issus des cultures digitales mais aussi des cultures plus classiques. Le plus souvent, on mélangera volontairement les différentes approches. Il s’agit aussi pour moi de réutiliser ma voix en dehors des cours et des conférences.

Pour revenir sur les chemins de la radio que j’ai abandonnés depuis plus de 20 ans.

Alors pour débuter cette première chronique, je vous propose d’étudier quelque peu l’imaginaire complotiste à partir d’un roman d’U. Eco, le pendule de Foucault.

Umberto Eco écrit un roman où les protagonistes inventent un plan qui vise à expliquer tout ce qui s’est passé dans le monde depuis des siècles en intégrant tous les groupes de l’histoire, parmi lesquels figurent en bonne place les templiers. Ce qui semble être la réalisation d’un gigantesque jeu de rôles devient un complot sans limites auquel finissent par croire les inventeurs eux-mêmes. Même s’ils ne sont pas les seuls puisque bien d’autres finissent par accorder un crédit à cette histoire soit par qu’ils en sont convaincus, soit parce qu’ils peuvent s’intégrer parfaitement à une histoire qui semble faire sens.

Eco avait affirmé dans un entretien au Monde en octobre 2010 que désormais :

« A l’avenir, l’éducation aura pour but d’apprendre l’art du filtrage »

 

Ce conseil ou avertissement prolonge l’objectif du roman qui était de démontrer les racines et l’imaginaire des théories du complot voire d’en démontrer la construction, le ridicule et la perdition auquel il peut mener. On sait que le roman à l’inverse a provoqué l’envie d’en savoir plus sur les théories et références auxquels faisait référence. Le lecteur du pendule de Foucault connaissait à l’avance toute la trame du Da Vinci Code par exemple, à la fois par la lecture du roman, mais aussi parce qu’il avait été lire d’autres références.

Eco a produit comme bien souvent dans ses romans, un travail multiréférentiel, même s’il y a ici un gros effort de sourcer avec pas mal de citations en exergue des chapitres. Seulement, il est parfois difficile de savoir si cette citation est finalement un conseil de lecture… ou s’il s’agit de montrer le ridicule et l’insensé de la citation.

Un des personnages du roman se nomme Casaubon… ce qui est une référence que ne peut comprendre que le lecteur cultivé. J’avoue ne pas avoir repéré les références lors de mes premières lectures du roman… car oui, le roman d’U. Eco fait partie de ceux qu’il faut lire à plusieurs reprises pour en maîtriser toutes les arcanes.

Casaubon est surtout une référence à Isaac Casaubon, ce philologue, c’est-à-dire ce spécialiste de l’analyse des textes et des documents, capable d’en comprendre le sens et les références, mais aussi d’en démontrer la fausseté ou le caractère apocryphe.

Le pendule de Foucault nous place donc à dessein dans une « guerre du faux » dont on comprend mieux désormais les ressors dans la guérilla informationnelle de notre époque.

 

Mais revenons au Pendule de Foucault et à ses personnages.

Le narrateur comprend au fur et à mesure qu’il est entré dans une forme de distorsion de la réalité qui repose sur une confusion entre capacité à raisonner et agitation de l’esprit. Les réseaux sociaux actuels semblent hélas privilégier nettement cette agitation de l’esprit ou stultitia comme la qualifie Michel Foucault.

« Un procès plein de silences, de contradictions, d’énigmes et de stupidités. Les stupidités étaient les plus voyantes, et, dans leur incompréhensibilité même, coïncidaient en règle générale avec les énigmes. En ces jours heureux, je croyais que la stupidité créait de l’énigme. L’autre soir, dans le périscope, je pensais que les énigmes les plus terribles, pour ne pas se révéler comme telles, prennent l’apparence de la folie. Mais à présent je pense que le monde est une énigme bienveillante, que notre folie rend terrible, car elle prétend l’interpréter selon sa propre vérité. »

 

Cette logique s’observe dans les méthodes qui reposent sur des formes d’érudition schizophrénique ou improbable, une collecte qui rassemble façon puzzle des éléments épars pour leur donner un sens. Ce n’est pas de la recherche mais du storytelling :

« La reconstitution nous prit des jours et des jours ; nous interrompions nos travaux pour nous confier la dernière connexion ; nous lisions tout ce qui nous tombait sous la main, encyclopédies, journaux, bandes dessinées, catalogues de maison d’édition, en diagonale, à la recherche de courts-circuits possibles ; nous nous arrêtions pour fouiller les éventaires des bouquinistes ; nous flairions les kiosques ; nous puisions à pleines mains dans les manuscrits de nos diaboliques ; nous nous précipitions au bureau, triomphants, en jetant sur la table la dernière trouvaille. »

Quelque part, on pourrait considérer qu’il s’agit en quelque sorte du versant malin de la pensée hypertextuelle. On créé du lien parce qu’il semble possible d’en faire un, mais la qualité du lien et sa légitimité ne sont guère avancés :

« Lorsque nous échangions les résultats de nos imaginations, il nous semblait, et justement, procéder par associations indues, courts-circuits extraordinaires, auxquels nous aurions eu honte de prêter foi – si on nous l’avait imputé. » (Eco 1990 p.474)

 

Cette logique me paraît dominante actuellement, d’autant qu’elle s’accompagne de plus en plus de documents partiels ou révélés au bon moment.

C’est la puissance même d’une pensée complotiste

«Quoi qu’il en fût, et quel que fût le rythme, le sort nous récompensait, parce qu’à vouloir trouver des connexions on en trouve toujours, partout et entre tout, le monde éclate en un réseau, en un tourbillon d’affinités et tout renvoie à tout, tout explique tout.. »

 

L’état de veille généré permet en effet d’accumuler, de percevoir ce qui était invisible avant, de faire prendre sens à ce que le commun des mortels ne voit pas ou ne comprend pas, ou plutôt ne veut pas comprendre, car il n’a pas reçu la lumière et qu’il croit ce que lui racontent ses gouvernants ou directeurs de conscience. Les théories du complot fonctionnent souvent comme une libération ou comme une capacité à s’extraire des principaux discours médiatiques. C’est bien pour cela qu’une éducation aux médias simpliste risque de produire une augmentation de la pensée conspirationniste.

Mal maîtrisé, ce n’est pas l’accès à la majorité de l’entendement que souhaite Kant qui va se produire, mais l’accès aux ténèbres de l’esprit, un monde chtonien dans lesquels le Chtulluh de l’esprit réside et conduit aux pires extrémismes et manipulations.

 

Le comble du conspirationisme est le fait de finir par se manipuler par soi-même dans une logique qui ne repose pas sur la recherche de la vérité ou de faits établis, mais la quête d’une vérité cachée qui repose sur des acteurs mensongers et dangereux. Toute pièce qui paraît accrédite le puzzle est alors ajoutée sans discernement au point qu’on y mélange sans vergogne le vrai et le faux et que les plus grands manipulateurs sont bien souvent ceux qui prétendent dénoncer les grands mensonges :

« – Mais vous avez dit vous-même qu’ils étaient faux, dit Belbo.

Et alors ? Nous aussi sommes en train de bâtir un faux.

C’est vrai, dit-il. J’allais l’oublier. » ( Eco 1990 p.398)

Références :

Pour poursuivre en vidéo cette chronique, vous pouvez voir mon intervention d’une heure sur le sujet  « littératies et évaluation de l’information » lors de l’école d’été de Montréal sur les fausses nouvelles à l’UQAM, organisé par le Comsanté et Alexandre Coutant.

Eco, U. (1992). Le Pendule de Foucault. Paris: Le Livre de Poche.
Foucault,M.« L’écriture de soi », Corps écrit, no 5 : L’Autoportrait, février 1983, pp. 3-23.
Mon article sur Isaac Casaubon.

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