Parution : les humanités digitales, historique et développements

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J’ai le plaisir d’annoncer la parution d’un nouvel ouvrage chez Iste Editions, intitulé Les Humanités digitales, historique et développements.

Cet ouvrage s’inscrit dans une poursuite des travaux entamés depuis Le Temps des humanités digitales (avec un chapitre consacré à la petite histoire du domaine écrit avec Frédéric Clavert), à la suite de l’atelier du ThatCamp  « pour une histoire longue des humanités digitales » et deux ans après l’article sur les fait que les humanités digitales précèdent le numérique.

L’ouvrage tente une nouvelle manière de concevoir l’évolution des humanités digitales que j’appelle volontairement ainsi plutôt qu’humanités numériques. Ce travail a été réalisé à la suite d’une sorte de défi lancé par Jean-Max Noyer. J’ai tenté d’effectuer ce travail historique et épistémologique, difficile, complexe et assurément imparfait.

humanités digitales : historique et développements

Dernière parution chez Iste Editions : Historique et développements

Vous pourrez trouver de plus amples renseignements sur le site de l’éditeur. Une version ebook est proposée à partir de 9,90 euros. Pour l’ouvrage papier, ce sera un peu plus onéreux.

Pour vous faire une idée, le site de l’éditeur met en ligne la table des matières et le premier chapitre introductif.

Au menu, vous trouverez donc des références à des chercheurs et personnages impliqués depuis la période médiévale jusqu’au vingtième-siècle. On rentrer dans l’histoire longue et cet ouvrage se veut une tentative pour impulser des recherches dans une telle perspective. Mais la suite de l’aventure ne pourra désormais être que collective.

A noter qu’une version en anglais va également paraître prochainement.

Comment maîtriser son temps ou comment se maîtriser soi-même ?

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J’ouvre l’année 2018 sur un discours qui fait écho au texte d’Umberto Eco sur le temps de l’enseignant-chercheur qui se trouve dans le recueil « comment voyager avec un saumon » et qui vient d’avoir un regain d’intérêt sur twitter.

Le texte d’Eco montre un éclatement des activités entre cours, conférences, lectures diverses, corrections de copies, soutenances de thèse, etc. Cet éclatement n’a eu de cesse de croître notamment en ce qui concerne les parties « messageries » et réseaux sociaux qui ne sont pas évoquées dans le texte d’Umberto Eco. Je ne parle même pas des aspects administratifs ou montages de projets.

Eco concluait avec humour au final qu’il n’avait pas vraiment le temps de fumer :

« Et le tabac ? À raison de soixante cigarettes par jour, une demi-minute pour chercher le paquet, allumer et éteindre, cela fait 182 heures. Je ne les ai pas. Je vais devoir arrêter de fumer. »

 

Peu aisé d’arrêté une addiction en effet.

Depuis, plusieurs mois, je m’interroge sur mes habitudes et pratiques. Je blogue moins, non pas que je ne souhaite plus écrire, mais je privilégie désormais d’autres formes.

Mes travaux d’articles scientifiques, d’ouvrages, de ma récente HDR (décembre 2017) m’ont laissé peu de temps pour écrire sur le blog. J’ai à peine pris le temps d’annoncer certains évènements clefs, c’est pour dire.

Si je considère que j’ai eu raison de consacrer une partie de mon travail d’écriture sur de nouveaux supports, notamment parce que j’ai de plus en plus l’impression que la consultation des blogs diminue au profit de formes plus courtes ou de types vidéo, j’ai aussi le sentiment que le mécanisme dominant reste celui du discours d’opposition ou de provocation pour obtenir l’assentiment ou des vues.

Je vais donc continuer à bloguer, mais modestement et surtout à l’écart de l’actualité, ce qui peut parfois sembler paradoxal, puisque le principe du blog réside dans sa possibilité de réagir à chaud. Néanmoins, ce qui m’intéresse désormais, c’est tout l’inverse.

Au point que depuis des mois, je me prépare à opérer un changement radical sur les réseaux sociaux qui me prennent non seulement du temps, mais que j’estime souvent intéressants, car mes flux me ramènent de l’information pertinente. Néanmoins, ce qui me prend du temps et de l’énergie, c’est la lecture de messages très orientés politiquement, sûrs d’eux, donneurs de leçons, auxquels j’ai parfois envie de réagir également avec virulence. Mais je me retiens. Je lis parfois les échanges de tweets et ce qui est sidérant, c’est la violence des propos et surtout l’impression d’une frustration immense qui s’en dégage. Les enseignants-chercheurs n’étant pas toujours en reste.

Si je m’efforce de conserver une diversité d’opinions dans mes réseaux, j’avoue en être fatigué dans cette quête difficile de l’équilibre. Il fut un temps je m’amusais à lire les commentaires du Figaro, cela me  donnait une image de l’opinion d’une frange de la population. Twitter y suffit désormais et parfois Facebook.

Malheureusement, je ne parviens pas aisément à m’en extraire au point au final de regretter le temps où les agrégateurs RSS étaient puissants et qu’ils m’épargnaient au final le brouhaha des commentaires et des frustrations diverses. Ce n’est plus l’information bonne ou mauvaise qui domine, mais ce qui l’entoure. Ce n’est pas le commun, mais le commentaire permanent. Ce n’est pas la communication, ni même la com’, mais une forme de commisération inaudible parfois.

Je souhaite m’en extraire peu à peu, ce qui signifie que je vais sans doute moins m’exprimer sur Twitter et beaucoup moins consulter Facebook. Mais ce sont de redoutables outils de mobilisation mentale, je ne prétends pas m’en écarter totalement d’un coup.  La maîtrise de son temps passe par une maîtrise de soi peu aisée. Il ne s’agit pas d’une déconnexion de toute manière, mais plutôt le désir réfléchi de passer par des modes d’expression sur du long terme.

 

Cela va me laisser le temps de réaliser de nouveaux projets d’écriture pour cette année 2018. En attendant, vous pourrez me retrouver dans un nouvel ouvrage.

La fabrique du faux, l’invention de Belbo Corrigane

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J’ai réalisé il y a quelques semaines un document à destination de mes étudiants pour le cours d’analyse documentaire, cours pendant lequel il s’agit surtout de produire des résumés indicatifs et informatifs. L’essentiel d’ailleurs reposant un gros travail d’exercices sur des textes pour produire des résumés informatifs. Mes étudiants ont une moyenne d’âge de 18-19 ans puisqu’il s’agit de première année de DUT avec quelques années spéciales en DUT Infonum. J’avais noté que les étudiants n’avaient pas pris le réflexe d’aller voir les concepts inconnus, mais aussi les identités des personnes citées dans les articles qui figurent dans le corpus de documents de travail. J’avais incité dès lors à ce qu’ils prennent le réflexe de devenir des professionnels de l’information en allant vérifier systématiquement les éléments qu’ils ne connaissaient pas. Jusque-là finalement, rien de nouveau à cette vieille habitude scolaire qui s’exerçait davantage dans la consultation du dictionnaire il y a 25 ans. L’analyse documentaire n’est en rien un art révolutionnaire, mais c’est une pratique extensive qui doit s’exercer finalement avec des documents issus du web. J’avais prévenu mes étudiants que ce manque de réflexe quant à la vérification des faits était gênant et que j’aurais pu produire des textes faux dans le corpus. J’avais ajouté que j’allais sans doute un jour les piéger.
Et j’ai tenu parole… plusieurs semaines après en leur confiant à la fin d’un cours, un document de travail pour qu’il puisse à nouveau s’exercer. Or ce document est totalement faux. J’ai pris soin de mettre en ligne sur Medium ce document afin d’obliger quelque peu les étudiants à aller voir plus loin. Mais au bout de quelques jours, aucun d’entre eux n’avait relevé la supercherie. Pire, une étudiante m’avait rendu le travail de résumé sur ce document complètement faux. Je pris alors la décision d’alerter via le hashtag #infonum que je leur avais fait une petite blague et qu’il serait temps de mener l’enquête. Je rencontre de nouveaux usages et comportements avec mes nouveaux étudiants cette année, des dispositifs qui fonctionnaient jusque-là, comme la correction collective des travaux avec un pad collaboratif projeté a bien du mal à fonctionner sans doute par manque de projection collective. J’ai été contraint pour maintenir l’attention et la motivation, de donner des points bonus lors de bonnes réponses à des questions. Ce genre de situation les stimule. De là, à ce que je sois contraint d’installer des buzzers…
Du coup, c’est en relançant l’intérêt sur twitter que les étudiants se sont mis à chercher et se sont penchés sur le texte pour découvrir enfin la supercherie.

Il est vrai que le texte présente en apparence toutes les logiques d’une démonstration et semble fondé sur une véracité liée à des observations, des rencontres et des entretiens par un auteur qui semble être spécialiste.
Cela ressemble à du vrai… et il faut bien aussi prendre en considération qu’on imagine mal un professeur confier un faux document. J’avais pris soin de ne pas entrer dans les logiques de pourrissement qui consistent à venir polluer un travail collectif et collaboratif comme sur Wikipédia. L’objectif est clairement pédagogique, et j’ai donc décidé de conserver l’article en ligne, mais avec une mention explicative, notamment pour quiconque voudrait reproduire l’expérience en s’inspirant de ce texte. La pratique du faux s’inscrivait aussi en prolongation du cours de culture de l’information donnée par un de mes collègues qui leur avait montré d’ailleurs des cas exemplaires.
Pourtant, j’avais laissé des éléments assez grossiers, mais qui culturellement n’était pas si aisés à identifier notamment pour des questions générationnelles.
J’en donne les clefs ici.
Premièrement, l’auteur Belbo Corrigane que je présente comme « Ancien ingénieur en systèmes d’information, désormais consultant et observateur des évolutions digitales. Actuellement en investigation dans la Silicon Valley. » est une invention dans le genre, « plus c’est gros, plus ça passe » avec des éléments bibliographiques dans le style des plus grands mythomanes de Linkedin. Et pourtant, tout indique que Belbo est tout petit… Il y a bien sûr l’homophonie Belbo, Bilbo, référence à Tolkien bien connue de tous. Les Bretons connaissent les korrigans et les korriganes, ces petits êtres malicieux qui peuvent vous faire perdre le temps et bien plus encore durant des danses infinies. Le patronyme Corrigane renforçait drôlement le prénom. Mais si j’ai choisi Belbo plutôt que Bilbo… c’est par référence à Umberto Eco et le Pendule de Foucault, donc un des personnages principaux est Jacopo… Belbo, un éditeur qui participe à la fabrique du faux complot. Le lecteur intéressé pourra aller voir du coup du côté de Casaubon qui a inspiré le nom du personnage principal du même livre. Rien que le nom de l’auteur pouvait placer le lecteur avisé sur la piste d’une aventure, encore fallait-il en avoir envie. Bref, n’est pas Gandalf qui veut, je dois bien le constater.
Pour le concept de captabilité, j’ai inventé un concept qui finalement peut paraître vraisemblable et qui n’est pas totalement idiot à la lecture. Moche probablement, mais on pouvait s’y méprendre, surtout quand on l’accole avec de la disruption à la mode.
J’ai ajouté des images sur le document en ligne. Elles ne figurent pas sur le document papier que j’ai confié à mes étudiants. Elles sont aussi des moyens de constater en utilisant un moteur d’images comme Tineye ou Google qu’il y a comme un problème… (j’avais évoqué ces outils comme moyen d’évaluer l’information il y a quelques années.
Admettons qu’on pouvait encore y croire jusque-là…J’évoque une société dont le nom est Morlay & Toons… Un nom étrange pour le moins, tout droit sorti d’un monde fictionnel comme l’indique les Toons… et dont l’homophonie avec Eugène Tooms, ce serial killer de X-Files résonne formidablement bien avec Morlay… ou plutôt Morley la marque que fume le « smoker » de la même série.
Pour clore le tout dans cette affaire, les noms des chercheurs et créateurs d’entreprise impliqués finissaient par révéler la supercherie : le professeur Motoei Shinzawa de l’Université de Santa Barbara, Patrick Persavon et Luis Perenna.
C’est le nom du professeur qui a mis la puce à l’oreille aux étudiants… qui ont découvert qu’il existait un mangaka du même nom… celui qui a créé « le collège fou fou fou », ce qui ne pouvait que confirmer qu’on était vraiment dans un article de fiction. Pour contribuer à la triade bidonnée figurait Patrick Persavon qu’on pourrait imaginer comme fils du fameux Paul Persavon… auteur des paroles de nombreux génériques de dessins animés comme Cobra par exemple et qui dissimule en fait … Antoine De Caunes.
Enfin, les amateurs de héros de la littérature française connaissent Luis Perenna ou plutôt Don Luis Perenna… qui est l’anagramme d’Arsène Lupin dans le roman Les dents du tigre !
Au final, l’objectif était de donner une forme de leçon au travers d’un document. Une nouvelle fois, l’évaluation de l’information passe pour beaucoup par l’étude des documents, une condition qui devrait replacer le résumé de documents à un niveau plus important dans la hiérarchique des exercices, plutôt que de vouloir en passer encore et toujours par la dictée.

Recrutement d’un doctorant pour projet ANR HyperOTLET

Paul Otlet jeune
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Thèse en sciences de l’information et de la communication pour le projet ANR HYPEROTLET

Thèse financée pour trois ans au sein du laboratoire MICA, équipe E3D, Université Bordeaux Montaigne.

La thèse s’inscrit dans le programme de recherche ANR HyperOTlet qui vise à travailler sur l’œuvre de Paul Otlet et à proposer une version augmentée du Traité de documentation, ouvrage cardinal qu’il publie en 1934. Le projet HyperOtlet associe plusieurs équipes et laboratoires pluridisciplinaires et articule des recherches historiques et documentaires à un dispositif numérique collaboratif en élaborant un écosystème numérique autour de quatre axes :

  • la (re)contextualisation (Centre Maurice Halbwachs, CMH) de la culture numérique ;
  • une réflexion sur les problématiques actuelles de la documentation dans les humanités numériques (Laboratoire MICA (Médiations, Informations, Communication, Arts), de la « documentarité » et de la « documentalité » ;
  • l’élaboration de nouveaux instruments de lecture, de consultation, de circulation dans les œuvres (Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques, Enssib), Maison des sciences de l’homme Paris Nord, Msh-PN).
  • l’animation d’une communauté épistémique qui pourra porter une tradition documentaire européenne (MICA, Enssib, Mundaneum);

 

Le travail du doctorant consiste dans la réalisation d’un travail de recherche à la fois au niveau de l’épistémologie des sciences de l’information et de la communication ainsi que sur l’évolution de la tradition documentaire impulsée par Otlet au travers des dispositifs documentaires actuels avec un focus sur l’innovation documentaire apportée par l’écosystème HyperOtlet et HyperOtlet1.0.

 

Compétences souhaitées

Bonne connaissance de l’information-documentation, de son histoire et de ses concepts

Intérêt pour l’histoire et l’évolution des systèmes d’information et d’organisation des connaissances

Intérêt pour les travaux sur archives

Connaissances en architecture de l’information

Connaissance du mouvement des humanités digitales

Capacité à traiter des corpus importants

Intérêt pour les logiciels de cartographie du web et des outils de traitement automatique

 

Diplômes : Master en sciences de l’information et communication, Sciences de l’information et des bibliothèques, Humanités numériques ou équivalent.

 

Début : 1er octobre 2017.

Engagement : 3 ans

Dépôt des candidatures : 10 septembre 2017.

 

Conditions :

Le poste requiert une présence très régulière sur Bordeaux avec inscription à la formation doctorale de l’Université Bordeaux Montaigne.

Des déplacements sont à prévoir (Paris, Lyon, Mons)

 

Renseignements et contact :Olivier Le Deuff. oledeuff@gmail.com +33 6 87 65 31 27Bertrand Müller bertrand.muller@ens.fr  + 33 6 51 49 23 56

Le cabinet noir et les « documentalistes » de François Hollande

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Les révélations sur le cabinet noir sont étonnantes à plus d’un titre. D’une part, car cela peut certes paraître plausible, mais ce n’en est pas forcément crédible. Impossible de se faire une opinion tranchée à la lecture de l’article de Valeurs Actuelles dont les valeurs sentent plus la naphtaline que le produit neuf (voyant orange du décodex). Peu importe, on a à disposition des extraits du fameux bouquin dont tout le monde parle.

Sans avoir lu le livre, les quelques extraits me semblent tout droit sortis d’un scénario de fiction à la Antoine Bello dont la trilogie me paraît devoir figurer parmi les lectures essentielles pour ceux qui s’intéressent à l’évaluation de l’information et au storytelling.

Dans cette histoire de cabinet noir, on rassemble des éléments épars et on tente de leur donner un sens, au pire en exagérant certains aspects voire en les détournant quelque peu. Le cabinet noir repose sur un imaginaire complotiste, mais qui tourne assez vite en ridicule avec un François Hollande en chef d’orchestre. Difficile d’imaginer le gars qui se fait pincer en rendez-vous galant en scooter puisse mettre en place un cabinet à la Mitterrand, mais après pourquoi pas. Tout est possible dans ces scénarios où nous sommes tous devenus des personnages de fiction.

Néanmoins, plusieurs choses m’intriguent. Cela fait des années que les fausses informations qui circulent sur la plausibilité permettent de véhiculer tout et n’importe quoi. La fabrique du faux bat son plein, non plus pour accroître ses propres qualités comme c’était le cas aux époques médiévales et modernes, mais surtout pour diminuer la réputation des autres. C’est en tout cas ce que notait Umberto Eco.

Évidemment, le fait de mentionner les barbouzes du cabinet noir en lien avec la DGSE comme des « documentalistes »…m’a fait sursauter à plusieurs titres. Le premier est évident, puisque de voir ainsi détourner du sens premier les professionnels de l’information peut paraître irritant, même si je pense qu’il existe des proximités en la matière notamment dans l’art du classement et de l’indexation. Évidemment, des documentalistes dans le culte du secret fait songer à Suzanne Briet qui revendiquait l’inverse et qui considérait que « la documentation secrète est une injure faite à la documentation. ». Bref, une mention qui n’est pas très valorisante.

Le seconde point est plus étonnant, mais je vous le donne, car je ne suis pas certain que ce soit si anodin (suis-je aussi en train de sombrer en plein complot…en tout cas, une de mes observations dans le domaine, c’est que ceux qui dénoncent des complots sont toujours les premiers à en fomenter… de là à dire que Fillon finira à Fort Chabrol…).

La mention de documentaliste pour qualifier des agents secrets en tant que couverture mériterait d’être étudiée, d’autant qu’il me semble que les œuvres de fiction privilégient plutôt celle d’archiviste. Or, il y a un ouvrage de littérature jeunesse qui fait justement cette liaison, ce qui explique que ça m’a fait bondir immédiatement. Il s’agit de Langelot de Lieutenant-X (je vous en ai d’ailleurs parlé ici à propos d’une candidate à l’élection). Cette appellation figure dans un dialogue du premier volume, Langelot, agent secret. Je vous le livre tel quel le passage :

« Il faut apprendre à avoir confiance en ses supérieurs, dit-il. Les supérieurs sont rarement d’humeur à comprendre. Il faut les y forcer. Maintenant, Langelot, sans aucun engagement de part ni d’autre – car il faut que nous réfléchissions, vous et moi –, seriez-vous disposé à consacrer plusieurs années de votre vie à vous occuper de documentation ? Je vous précise tout de suite que la formation d’un documentaliste coûte très cher à l’État et que, par conséquent, une fois que vous aurez signé un contrat, il ne sera plus question de filer vendre du cirage ou des nouilles. Je vous précise aussi, à toutes fins utiles, que la documentation est un travail sérieux, absorbant, souvent fastidieux, qui ne ressemble guère à ce que vous avez pu lire dans les romans d’espionnage. Vous me comprenez bien ? Dernier point : je vous précise que c’est un travail dangereux… »

Tout en parlant, Montferrand observait le visage du garçon. Au mot « dangereux », il y eut enfin une réaction : le visage s’éclaira brusquement.

« Je crois que j’aimerais assez ça, monsieur. »

Cette histoire pourrait s’arrêter là… sauf que Lieutenant-X était Vladimir Volkoff, spécialiste de la… désinformation. Du coup, j’ai bien envie d’écrire l’histoire d’un mystérieux cabinet rouge…

 

Les candidats à la présidentielle et leur univers imaginaire

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J’ai toujours été persuadé que nous sommes façonnés par les références culturelles de notre enfance et particulièrement par les récits et dessins animés qui accompagnent notre formation. J’ai toujours aussi été convaincu que cela influence également les choix des électeurs avec des projections qui viennent parfois de l’enfance. Histoire de rappeler que même majeurs, nous restons toujours quelque part mineurs. J’amorce ici, un billet expérimental sur la façon dont je perçois les candidats à l’élection présidentielle française. Je n’ai traité que les cinq principaux.

Jean Luc Mélenchon est une ombre jaune aventurière.

On aurait pu le voir en Bob Morane, mais il n’en a pas vraiment le profil. Par contre, son action de bilocalisation hologrammique dans sa tenue mao un peu étrange m’a aussitôt fait penser à Ming, l’ombre jaune, l’ennemi génial de Bob Morane qui a certes le crâne lisse, là où Jean Luc l’a chevelu, mais avec un habit de clergyman qui nous rappelle la veste Mao de Jean Luc. L’ombre jaune ne meurt jamais, car le personnage possède plusieurs doubles répartis sur le globe qui prennent sa succession dès que la précédente ombre jaune décède.

L’ombre Jaune

Au final, Mélenchon est une sorte de mixe de l’univers de Bob Morane à lui tout seul, une volonté de pouvoir digne de Ming avec les artifices qui vont avec, le désir d’incarner l’aventurier avec des accents castristes ou guevaristes. A noter le  probable rapport sympathique avec l’ami écossais de Morane, Bill Ballantine, histoire de rappeler qu’on peut lever le coude de temps en temps d’une autre façon que pour lever le poing. Si son positionnement se veut très à gauche, il apparaît bien plus entre le Yin et le Yang finalement. Evidemment, il ne peut que perdre à la fin, mais il doit demeurer présent car il veille au juste équilibre. Seule la nièce de Ming, l’eurasienne Tania Orloff et amour impossible de Bob Morane pourrait triompher. Avis aux amatrices qui parviendraient à opérer ce positionnement gagnant. On peut aussi retrouver chez Mélenchon, une sorte de mixte entre San-Antonio et Bérurier, mais il a davantage orienté sa campagne dans un positionnement plus technophile qui nous place davantage chez Bob Morane.

Benoît Hamon et les cités d’or

Sa fille l’a comparé à plusieurs reprises à Mendoza des cités d’or, ce personnage éminemment charimastique, figure paternelle protectrice, mais qui reste un adulte sournois appâté par les gains potentiels. Mendoza se veut protecteur mais escompte toujours trouver les cités d’or… Hamon ici espère en faire autant pour les redistribuer sous forme de revenu universel. Il n’a pas compris que l’intérêt est dans la quête et donc la construction plutôt que dans la prise. Surtout que les cités d’or apparaissent difficilement accessibles quand on n’en a pas les clefs.

Calmèque ou Hamon dans sa tentative pour sauver le PS

Calmèque ou Hamon dans sa tentative pour sauver le PS

D’un autre côté, Benoît fait parfois penser au commandant Calmèque des Olmèques dans sa tentative désespérée de protéger la montagne sacrée et le générateur d’immortalité du PS.

Hamon et Mendoza et l'équipe du PS

Hamon en Mendoza avec l’équipe du PS

Sa réussite semble difficile dans la mesure où il est entouré d’un grand nombre de Sancho et de Pedro et que ses Tao, Zia et Esteban n’ont pas dépassé les réflexions du syndicalisme étudiant. Reste à savoir si l’alliance avec Jadot va lui permettre d’accéder à l’énergie solaire qui fera de lui Hamon-Ré.

 

Emmanuel Macron, le jeune Maestro.

Contrairement à toutes les critiques qui évoquent son vide, c’est de loin le candidat le plus complexe. D’ailleurs, celui qui propulse le vide est au contraire le pneumatique (voir tous les sens sur wikipédia), c’est-à-dire celui qui envoie l’air nécessaire pour vivre, l’énergie pour transmettre le message au sens technique du pneumatique, et qui est également le pneumatique au sens de celui qui dirige les âmes. Il est celui qui avale toutes nos aspirations… reste à savoir s’il parviendra à en faire concrétiser quelque chose. Incarnant le Yin et le Yang de manière assumée, contrairement à Jean Luc qui pourrait le faire également, il est davantage l’homme de Vitruve que la figure du christ.

L'homme de Vitruve

macron et (est?) l’homme de Vitruve

Du coup, alors qu’il est le plus jeune de la campagne physiquement, il est le plus sage et donc également paradoxalement le plus vieux. Son modèle, c’est Maestro d’ »il était une fois l’homme » dans le personnage du savant. Mêlant sciences humaines et sociales avec

Maestro ou l'idéal de Macron

Maestro ou l’idéal de Macron

une approche économique et statistiques, il tente de réconcilier des traditions françaises opposées ce qui ne peut que déranger les manichéens. Ce genre de personnages connaît parfois des destins oedipiens et des fins tragiques même après un accès au pouvoir prodigieux, car leur destinée est souvent celle du sacrifice. Soit il parvient à vaincre le sphinx (Œdipe), soit il a trop d’avance (Léonard).

 

François Fillon, le maître du château néogothique

J’ai eu bien plus de mal à trouver la référence adéquate tant il incarne a priori l’homme sans qualité. Il semble n’avoir aucun idéal quelconque ou plutôt des idéaux qu’il refoule car inavouables. C’est probablement le candidat le plus dangereux dans la mesure où ses idéaux semblent se placer dans des personnages plutôt négatifs. Il aimait les méchants dans son enfance. Ce n’est pas d’Artagnan mais clairement Rochefort, un Rochefort amoureux de Milady de Winter. Un fantasme qu’il a donc poursuivi car Milady est bien plus attirante et désirable que Constance Bonacieux.  Faut-il d’ailleurs ne voir que dans Pénélope, un personnage passif ?. Personnage gothique ou néogothique, Fillon ne parvient pas pleinement à assumer qu’il appartient à cet univers excitant qu’on peut découvrir dans la série Penny Dreadfull. Ne sachant vraiment quelle est la nature de son destin, il n’assume pas ses côtés doubles Jekyll et Hyde ou de comte de Dracula. Il tente en vain de dissimuler cette noirceur présente dans tous ses romans néogothiques anglosaxons qui nous font comprendre que le beau château dissimule des maléfices peu avouables.

François et Pénélope

François et Pénélope, mais qui a vraiment l’emprise ?

Son problème vient du fait qu’il a tenté de se faire adopter par ceux qui en fait le détestent le plus : les tenants de la foi et les téléspectateurs de Derrick, en écartant ses autres alliés et créatures de la nuit. Il finira comme la créature de Frankenstein sauf s’il parvient à attirer les marquises des anges.

 

Marine Le Pen et l’imaginaire des bibliothèques rose et verte

Prisonnière d’un héritage paternel bien trop pesant, elle veut  reproduire le modèle pour nous contrôler à son tour. Tel Fantômette sans cesse prisonnière et ligotée au point d’avoir pu développer des fantasmes SM, Marine Le Pen poursuit ses désirs de domination et de prise de leadership.  De là à dire qu’il ne faudrait justement par donner trop de pouvoir à Fantômette, il n’y a qu’un pas.Elle est donc également Claude du club des cinq en se montrant plus intrépide et plus intelligente que ceux qui l’entourent dans son parti, ce qui n’est pas très difficile s’agissant du FN. Voilà sans doute pourquoi, son modèle semble être parfois le sous-lieutenant Langelot du Service national d’information fonctionnel, incarnant l’agent secret français idéal, qui parvient à mener toutes ses missions à bien à tous les endroits du globe pour sauver la France des menaces intérieures et extérieures.

langelot, l'idéal de Marine Le Pen

Langelot, l’idéal de Marine Le Pen

Un idéal vraiment intéressant pour elle…d’autant que Langelot est initialement orphelin. Problème, elle ne bénéficie d’aucun capitaine Montferrand pour l’épauler. Philippot ressemblant davantage à Corinne, l’autre héroïne de Lieutenant X (qui est en fait Volkoff, spécialiste de la désinformation- j’y reviendrai), qui se demande si elle a fait le bon choix d’embarquer alors qu’elle est la fille du patron du SNIF. Mais Marine ne veut justement pas être Corinne, même s’il  lui faudra assumer sa filiation double : la fille du patron et de celui qui l’a influencé à savoir Lieutenant-X… puisque le pseudonyme de Corinne est au départ Delphine Ixe. Problème en cas de second tour face à Macron, elle devra affronter celui qui ressemble le plus à un Langelot éternellement jeune..

Tous nos personnages présentent un problème classique des obsédés du pouvoir, un rapport à la mort problématique et des idéaux souvent mal assumés. En se plaçant dans les mains de leurs électeurs, ils prennent le risque d’être déséquilibrés. J’ai tenté ici de les dé-livrer. Cette élection ne devrait pas être celle qui fait des électeurs des supporters de foot trop chauvins, mais davantage des lecteurs en quête d’aventures. La majorité ce n’est pas le rejet de la minorité mais le fait de pouvoir l’assumer. A vous de choisir dans quel univers, vous voulez placez votre destin de lecteur-électeur désormais.

Ceci était un essai de politique-fiction, toute ressemblance avec des faits non alternatifs est totalement plausible.

Quels tératologues documentaires ?

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De plus en plus les documents que nous consultons sont aussi consultés par des robots, non pas au sens d’Asimov, mais davantage en tant que bots qui collectent, cumulent et indexent l’information. Cette présence des machines dans les circuits documentaires est peu prise en compte au final par les disciplines du document, d’autant que les robots et les systèmes automatisés permettent également la création de documents. On oublie également que la structuration des documents numériques et des bases de données permet de générer de nouveaux documents par le biais de requêtes à partir d’autres données structurées. Mais il s’agit de plus en plus d’aller plus loin. Si les premiers textes du web sémantique nous plaçaient dans le développement potentiel des agents intelligents,  ces derniers s’avéraient à la fin du siècle précédent des sortes de gadgets bien loin du Jarvis d’Iron Man. Vous savez que de tels dispositifs reviennent à l’ordre du jour, que ce soit dans nos environnements ou dans une science-fiction qui nous place dans des évolutions prochaines. Cependant, on reste bien souvent au niveau du fantasme et de la dystopie, alors qu’il devrait dorénavant s’agit d’études bien plus concrètes.

Ce que je veux défendre ici, c’est que la tradition conceptuelle documentaire a souvent considéré que le document n’existait que dans une relation qui mettait en scène deux acteurs humains. La tradition notamment depuis Meyriat est d’insister sur le fait que le document ne peut exister que dans le cadre d’un récepteur interprète. La théorie de la documentalité de Ferraris qui renouvelle la réflexion reste inscrite également dans cette mise en relation d’au moins deux personnes. À mon sens, cette situation ne change pas véritablement actuellement, si ce n’est qu’il faille élargir nos représentations en considérant que l’interprète des éléments microdocumentaires et macro-documentaire peuvent être également des robots et des agents intelligents. Ces agents peuvent également interpréter l’information pour prendre une décision. C’était déjà le point de vue exposé par Berners-Lee qui envisageait d’ailleurs des médiations réalisées entre des agents intelligents pour prendre les meilleures décisions après la consultation d’informations. Cela signifie que les robots ne sont pas seulement des collecteurs d’information et de données,  et qu’ils vont de plus en plus produire des éléments documentaires.  Cela signifie aussi qu’ils vont de plus en plus devenir des objets d’évaluation informationnelle avec des indices de crédibilité et de confiance.

Par conséquent, le processus documentaire classique pourrait de plus en plus mettre en scène des entités nouvelles issues des développements des différents types d’intelligence artificielle dont le but n’est pas de raisonner strictement comme des humains ou de s’apparenter à eux, mais davantage d’opérer des échanges d’informations et de données sans avoir à passer par la communication humaine.

Cela signifie que le test de Turing n’a au final aucune importance, et ce d’autant que les intelligences artificielles ont beau pouvoir essayer d’imiter la conversation humaine, nos capacités de détection du fake et du bot se sont également accrues. Dès lors, l’enjeu du test de Turing n’est pas uniquement la capacité de la machine à se faire passer pour un humain, mais davantage la compétence de l’humain à détecter s’il converse ou pas avec une machine, et s’il peut au final lui faire accorder une certaine crédibilité. Seulement, il ne s’agit pas de traquer des Nexus comme dans la nouvelle de Phillipe K Dick, mais de comprendre le rôle des bots dans ces processus.

À mon sens, c’est ici qu’il apparaît important pour les sciences de l’information et notamment la documentation d’amorcer une nouvelle réflexion qui fasse suite à Roger Pédauque, car les mutations du digital se poursuivent.  J’avais plaidé il y a près de 10 ans pour une réflexion en ce qui concerne la tératogenèse documentaire qui faisait que le document sur le web s’avérait monstrueux à double titre:

– Il ne correspond pas pleinement aux traditions du papier en étant souvent hors-norme et évolutif, ce qui remet en cause la vision du document comme anti-évènement d’Escarpit avec le développement d’un document-flux peut aisé à saisir.

– Il est devenu monstrueux, car il n’est pas véritablement un instrument de connaissance, mais davantage un document à montrer et donc qu’il faut avoir vu. Cette logique de monstration se complexifie et embrasse dorénavant l’extension de la documentalité qui oblige sans cesse à la production de documents qui fasse preuve. Phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur dans les sphères bureaucratiques et notamment universitaires.

Parmi cette tératogenèse figurent désormais les robots, si ce n’est qu’ils  opèrent de façon finalement plus discrète et qu’ils ne sont donc pas si simples à voir… sans mettre un minimum les mains et doigts dans la technique. Ce sont davantage des instruments de démonstration que de monstration. Les acteurs des humanités digitales ont déjà depuis longtemps pris conscience de l’outillage machine qui leur permet de collecter et de traiter différents types d’éléments microdocumentaires ou macro-documentaires.

C’est dans ce cadre qu’il me semble essentiel d’envisager une tératologie documentaire d’une nouvelle ampleur qui implique d’examiner les mécanismes des nouveaux modes d’existence documentaires dans une lecture moins sentimentale et bien plus scientifique.