Hommage à Robert Escarpit : Bob is Back !

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Un petit texte écrit dans le cadre du concours 2016 des 50 ans des IUT. J’avais pour l’occasion écrit une nouvelle dédiée à Robert Escarpit.

Je la publie ici en rappelant que va se tenir un important colloque prochainement sur cet acteur des universités et des SIC.

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Le colloque Robert Escarpit en septembre 2018

Voici donc ce texte : Bob is Back (en Bob is back)

Bob is back

Rouletabosse s’ennuyait. Son créateur était parti depuis trop longtemps. Il ne pouvait demeurer plus longtemps sans pouvoir déambuler, son petit carnet à la main, pour pouvoir prendre des notes. Il aimait tant faire son travail de journaliste, même s’il devait continuer pour cela à subir les brimades de son rédacteur en chef, l’as du ciseau qui lui réduisait ses articles à la portion congrue. Toute cette ambiance lui manquait, peu importe ce que son créateur avait prévu pour lui. Il voulait vivre à nouveau et toucher des lecteurs qui ne le connaissaient plus depuis bien de trop longtemps.

Il n’était plus qu’un personnage en quête d’auteurs, prisonnier des souvenirs de trop rares lecteurs qui se souvenaient de lui. Robert Escarpit s’en était allé vers d’autres aventures et il n’était pas prêt de revenir. Pourtant, il y a 50 ans, c’était bien différent, Robert impulsait le développement des premiers IUT du tertiaire à Bordeaux avec des formations en journalisme et en animations sociales. Dans les années 80, il fit naître un petit être étrange : Rouletabosse, un journaliste bossu qui devait sa silhouette étrange au fait qu’il était toujours en train d’observer ce qu’il voyait au point d’être toujours courbé. Rouletabosse avait ainsi pu prendre vie au gré de l’imagination de son auteur aujourd’hui disparu. Mais depuis aucune aventure ne lui avait été proposée.

Quelle injustice de se trouver ainsi coincé alors qu’il n’aspirait qu’à reprendre du service !

Certes, il est vrai, il n’était qu’un personnage de fiction mineure destinée à la jeunesse. Loin de lui l’idée de vouloir s’échapper pleinement de son contexte initial de production comme Sherlock Holmes. Il n’avait pas cette prétention. Il espérait qu’un auteur quelconque finirait par lui donner une seconde chance et quoi de mieux qu’un concours de nouvelles pour reprendre vie ? Et Rouletabosse était malin, il avait su se placer idéalement pour être le passager que l’auteur prend en stop alors qu’il élabore son chemin d’écriture. Impossible de ne pas céder à sa demande.

C’est ainsi que Rouletabosse vient prendre place à mes côtés dans cette aventure pour mieux me raconter ce qu’il avait envie de dire et d’écrire :

« Il faut que je te parle de Robert. J’aimerais que tu le fasses revenir… »

Le petit bonhomme, à l’embonpoint certain et à la moustache malicieuse semblait bien sûr de lui. Je savais que lui répondre d’autant que Rouletabosse avait un accent assez prononcé, accent que je n’avais guère soupçonné auparavant. La mission paraissait complexe. Je ne connaissais pas particulièrement Robert. Je ne le côtoyais qu’à l’occasion de lectures au cours de recherches, puisant çà et là, réflexions et citations opportunes. Robert était de plus en plus l’Escarpit des sciences de l’information et de la communication, et de moins en moins celui des aventures du reporter Rouletabosse.

Pourtant, il fut un temps où cela fut différent. Au commencement d’ailleurs. Je m’en souviens encore. Ce n’était qu’une « prise » de bibliothèque alors que je devais avoir 8 ou 9 ans. Je visualise encore parfaitement l’endroit dans les rayonnages où se trouvait le livre qui m’a fait connaître Rouletabosse. L’illustration de couverture m’avait intrigué tout autant que le nom du personnage principal. Je n’avais pas saisi l’allusion à Rouletabille de Gaston Leroux que je découvrirais plus tard, même si mon père m’avait fait remarquer la similitude lorsqu’il me vit lire le petit roman de Robert Escarpit. Du contenu exact, je ne m’en souviens guère, si ce n’est que l’ouvrage était relativement drôle, que les illustrations jouaient à merveille leur rôle et que l’histoire mettait en scène un petit journaliste sans grande envergure au sens figuré, mais qui en avait davantage au sens propre. Je me souvenais également que le pauvre Rouletabosse menait ses reportages avec une certaine rigueur, muni de son carnet et de son stylo. Mais ce qui m’avait le plus marqué dans cette histoire et que je n’ai jamais oublié, c’était le terrible sort que faisait subir à ses articles, le terrible rédacteur en chef. Ce dernier usait à l’envi du ciseau pour réduire les articles au strict essentiel pour qu’ils puissent être intégrés dans le journal à la portion congrue. Étonnant qu’un personnage si épais ne puisse finalement réaliser que de si minces articles. Voilà pourquoi je n’ai jamais oublié Rouletabosse et donc son auteur, tant j’ai étroitement associé les deux noms pendant des années sans en savoir plus.

Ce n’est donc que plus d’une décennie plus tard que j’ai entendu à nouveau parler d’Escarpit. Mais cette fois-ci, il ne s’agissait plus de Rouletabosse du tout. J’étais à l’université Rennes 2 et Escarpit figurait parmi les références citées dans la mention documentation de ma licence d’histoire. Il me fallait sortir Escarpit du tiroir de la littérature jeunesse dans lequel je l’avais enfermé avec le souvenir de l’emplacement du petit roman dans la bibliothèque du quartier de mon enfance. Robert Escarpit était donc plus que cela. J’avoue que j’avais aussi un peu de mal à comprendre qu’on avait oublié qu’il avait également donné à vie à Rouletabosse lorsqu’on évoquait ses écrits d’enseignant-chercheur. Jeune étudiant, le souvenir de Rouletabosse demeurait et s’avérait aussi important pour moi que les écrits plus scientifiques de Robert Escarpit.

Les années ont passé. Bientôt 20 ans après ma seconde rencontre avec Robert et 30 ans après la première. Un homme n’est jamais le même selon l’époque où on le rencontre…

La proposition de Rouletabosse paraissait quelque part irréalisable tant il s’agissait de faire de moi l’intermédiaire d’un personnage qui souhaitait faire revivre son auteur. Auteur, Escarpit l’était assurément, mais c’était réduire en un mot un individu qui avait été également professeur, chercheur, conteur, analyste, affabulateur, engagé, encarté, écarté, écarteur, visionnaire, aveuglé, romancier, traducteur, démocrate, tyran, mari, séducteur, créateur, fondateur, instituant, rebelle… mort, mais encore vivant dans les souvenirs et les écrits.

Comment parvenir à faire revivre ainsi un tel personnage ? Rouletabosse paraissait jubiler de ma difficulté à appréhender le problème. Il souriait en coin et sa moustache s’allongeait de plus en plus et semblait se trémousser. Rouletabosse reprenait vie, c’était certain, et il manifestait une joie certaine quelque peu communicative. J’avais également envie de rire, tout en me demandant s’il fallait considérer le rire comme une forme de communication équivalente à celles qui prétendent pouvoir converser avec les morts. C’est alors que mû par cette soudaine hilarité, je me pris d’interpeller Escarpit :

« Escarpit, escartefigues, voilà à quoi ton nom me fait penser ! Escarpées, voilà les promesses que portent ton nom, escarres, scarifications, escarrifications, carpe diem, pitre et Pit et Rik, pittoresque, sempiternelles fourberies de Scapin, scapulaire et autres aventures du capitaine Fracasse, que ton nom dissimule tant de personnes. Laquelle osera me répondre ? »

Ma litanie insensée ne produit aucun effet, et je n’obtins évidemment aucune réponse d’outre-tombe. Cependant, Rouletabosse, l’œil vif ne cessait de prendre des notes. À croire que l’audacieux personnage menait l’enquête sur moi !

Je cessais d’interpeller Escarpit pour glisser à Rouletabosse :

« Tu veux venir à l’IUT ? »

Rouletabosse se contenta de faire briller ses yeux en guise de réponde. Je le menais alors dans les lieux dans lesquels j’exerçais depuis près de cinq ans. Ce n’était pas l’IUT originel bien entendu, mais l’esprit de Robert y était tout de même présent. Certains avaient sans doute tenté de poursuivre son œuvre, quelques-uns de façon modeste, les épigones de façon médiocre, certains ne parvenant jamais à comprendre la dimension des sciences de l’information-communication, lui préférant l’étroitesse d’une pensée convenue. Et Rouletabosse qui notait inlassablement toutes mes remarques, courbant son dos pour mieux griffonner toutes mes élucubrations sur Robert et ses disciples. Il me suivait alors que nous parcourions l’IUT, courant dans l’étrange escalier à ma suite alors que j’essayais de grimper en ayant l’air d’un imbécile à grands pas. Je voulais le mener du côté de mes milieux d’exercices, territoire de l’information-communication, l’infocom où se mêlent finalement comme l’avait sans doute pressenti Robert tout autant l’ivraie communicationnelle que le faux comme, ainsi que tous les aspects de l’informel et du formel, de la formation et de la déformation, du livre et de l’ivresse, du support et de l’insupportable, du document et du monument, du commun et de l’incommunicable, de l’information et de la désinformation, de l’ire et de l’erreur, de l’autorité et de l’autoritarisme, de la médiation et du remède, de l’antidote et du poison, de la lecture et de l’écriture, de Rouletabille à Rouletabosse, du journaliste au blogueur…

Rouletabosse s’arrêta soudain, l’air intrigué et curieux :

«          Du quoi ?

  • Du blogueur, mon cher Rouletabosse. Il va te falloir te mettre à la page, si je puis me permettre. Tu devrais passer une année ici pour te former !
  • Mais qu’est-ce donc ?
  • Un blogueur est une personne qui écrit et produit du contenu en ligne sur une plateforme dédiée qui enregistre ainsi ce qu’il écrit plus ou moins régulièrement. Cela signifie web log en fait… tant de noms qu’il va te falloir apprendre, toi qui as connu le succès dans les années 80 : Internet, web, web 2.0, réseaux sociaux, digital labor, tags, likes, surveillance, cookies, spam, mashups, API, onepage, WordPress… » 

 

Je m’élançais dans une liste sans fin comme si je lui exposais ou plutôt explosais à la figure une série de noms qui constituaient autant de savoirs et de compétences qu’il ignorait complètement.

Rouletabosse rapetissait à mesure que j’exposais ces étranges évolutions et ce vocabulaire inqualifiable pour lui.

« Il est venu le temps des humanités digitales, mon cher Rouletabosse ! »

Le petit journaliste ne souriait plus. Pire, il commençait à transpirer et je commençais à sentir sa sueur empreinte d’angoisse, qui en devenait assez désagréable.

Désormais, totalement à l’aise, j’avais l’impression d’être devenu le rédacteur en chef du petit journaliste, sauf que ce n’était pas son texte que je réduisais, mais bien le journaliste lui-même… J’osais même en rajouter de façon suffisante :

« Que veux-tu, il s’en est passé en 50 ans ! Joyeux anniversaire, mon petit Rouletabosse ! »

Je compris que j’avais été un peu loin. Le petit être de papier était en train de se dissoudre, tel un vieux parchemin aux proies aux flammes. J’essayais de me raisonner, et que tout cela n’avait aucun sens. Je cherchais en vain de l’aide, mais personne ne semblait être présent dans l’IUT. Cela ne pouvait être vrai, je tentais de sortir de ce que je pensais être un mauvais rêve. Mais ça n’était pas le cas. Je ne me souvenais plus comment j’étais arrivé à l’IUT, et comment j’avais pu y mener avec moi le reporter bossu si ce n’est pas la force de l’esprit.

Rouletabosse s’était consumé au point de n’être plus qu’un amas de confettis brûlés… comme autant de souvenirs éparpillés. Qu’avais-je donc fait !

Pris par un remord absurde, je tentais de recueillir ce qui restait du petit être comme s’il était encore possible de le reconstituer. J’affleurais avec mes doigts les petits bouts de papier cramés, dans l’espoir de les rassembler pour leur donner forme à nouveau. Un carré noir par-ci, un autre moins noirci par là. Je ne savais quel était le sens que je cherchais, mais tout compte fait, mes manipulations finirent par produire un effet. J’étais parvenu à reconstituer le visage de Rouletabosse. Je l’avais recréé tant bien que mal. Une dernière touche finale, et un nouveau Rouletabosse apparut comme par magie. On aurait dit SuperMario surgissant d’un horizon perdu… Le petit journaliste reprenait vie, rassemblait ses pixels et se mettait à descendre et remonter les marches de l’IUT avec une facilité déconcertante. Il circulait telle l’information virale sur les réseaux sociaux avec une aisance qui contrastait avec son physique rondouillard. Je le vis alors partout. Il était sur tous les pc des salles informatiques, sur mon portable et sur tous les sites et réseaux sociaux que je tentais alors de consulter. Il se jouait des nouveaux mondes digitaux et je vis alors arriver des sucres d’orge de toutes les couleurs et autres joyeusetés sucrées qui se mirent à peupler l’IUT qui était en train de devenir une interface numérique, avec une esthétique issue des jeux d’arcade des années 80… Rouletabosse allait et venait et accumulait les bonus et les points à l’envi. Il semblait impossible à arrêter, mais l’envie de partir à sa suite finit par me gagner. Je parcourus alors l’IUT de Bordeaux Montaigne dans son intégralité, surfant sur des chamallows géants dans le plateau télé, chipant un nombre incalculable de nounours gélifiés à la bibliothèque, de guimauves en chocolat à la cafétéria, et volant dans les amphis sur des licornes en sucre. Je montais avec une aisance incroyable les escaliers en accumulant les points avec une facilité déconcertante. Je trouvais étonnant l’absence de collègues et d’étudiants certes, mais l’aventure valait le coup d’être vécue. Rouletabosse grossissait à vue d’œil au fur et à mesure qu’il engloutissait les uns après les autres bonbons et autres douceurs. À cette allure, je craignais qu’il ne finisse par éclater par péché de gourmandise. Mais au contraire, il gagnait sans cesse en agilité. Il s’éloignait de plus en plus de moi, au point qu’il m’était impossible de le suivre désormais. Je le vis devenir bleu, puis se diviser en une infinité d’unités… Des millions de Rouletabosse apparurent alors sur les médias sociaux, telle une campagne de marketing digital parfaitement orchestrée.

Je n’avais pas fait revenir Rouletabosse comme je le croyais. Il n’était qu’un intermédiaire, un messager, le missi dominici de son créateur. Le message qui faisait le buzz sur Twitter était pour moi éloquent et ne laissait aucun doute possible :

Happy Birthday ! Bob is Back !’

Onze mental : mon équipe de penseurs et auteurs, façon football.

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Actualité oblige, et conscience footballistique totalement assumée, je me lance dans un petit billet sans prétention, qui me permet de rassembler passion populaire et passion intellectuelle.

On oublie d’ailleurs que certains intellectuels furent des footballeurs amateurs investis, rêvant de carrière professionnelle. On peut songer à Camus mais on oublie souvent que Jacques Derrida rêvait plus jeune de devenir professionnel avec le numéro floqué sur son maillot. Je n’irai pas jusqu’à dire que le 7 de Christiano Ronaldo est en fait inspiré du philosophe quand on sait que ce choix est principalement lié à Alex Fergusson.

Voici l’équipe que j’ai constituée à partir de mes influences et de mes manières de voir le monde.

Mon 11 de légende

La constitution d’une équipe nécessite évidemment une stratégie et des joueurs clefs pour réaliser l’animation. Le point clef est bien souvent le milieu offensif qui va donner le sens à l’équipe, la direction que l’entraîneur souhaite impulser. Certains de mes joueurs sont encore en activité dans ce 11.

 

À ce titre, il me paraissait évident qu’il me fallait positionner Michel Foucault en numéro 10, comme meneur du jeu.

Voici mon équipe type.

Gardien de buts : Albert Camus

Poste à mon sens essentiel et que j’aimais tant occuper dans ma jeunesse jusqu’à ce que me coûte un poignet le dernier jour de classe un premier juillet en jouant avec mes élèves. Un sens du placement et de l’anticipation, une capacité à placer sa défense, à prendre des initiatives et surtout la possibilité de rassurer toute son équipe (et par la même occasion les supporters) en assurant des sorties pour capter le ballon. Bref, il me fallait mon Fabien Barthez pour assurer les bases de mon équipe. Il était bien difficile de choisir quelqu’un d’autre que Camus qui a longtemps joué à ce poste et qui a plutôt influencé mes lectures adolescentes, durant mon collège notamment. On y retrouve aussi un positionnement politique et intellectuel souvent équilibré et méfiant vis-à-vis des idéologies même portées par des intellectuels, ce qui me convient parfaitement.

 

Défense centrale :

Umberto Eco qui d’ailleurs n’aimait pas trop les supporters ou tifosi ferait un bon défenseur central notamment, car il replace les bases avec un romantisme qui me sied parfaitement. L’intérêt d’Eco ici est de pouvoir bénéficier d’un défenseur qui sait se projeter vers l’avant si besoin, mais qui surtout possède une telle connaissance qu’il peut anticiper les différentes méthodes et combinaisons. C’est aussi une base de plus qui s’appuie sur différentes expériences. Un bon profil de capitaine potentiel également. Bref, une de mes tours de défense à la fois pour ses romans (Le Nom de la rose et le Pendule de Foucault) et ses différents ouvrages et articles (de l’arbre au labyrinthe plus particulièrement). Il est donc à coup sûr un élément indispensable à mon équipe.

Alan Liu constitue le second pilier de ma défense. J’ai toujours trouvé ce chercheur sur tous les territoires et domaines qui m’intéressent depuis les questions sur les littératies et la translittératie jusqu’aux questions sur les humanités digitales. Autant donc le placer comme base de mon équipe.

Latéraux

Paul Otlet comme latéral gauche dans la mesure où il tente toujours de sortir du rang et d’apporter du nouveau. Il associe rigueur défensive qui est celle de la normalisation des règles. Le père de la documentation associe à la fois norme et originalité, ce qui en fait un latéral gauche particulièrement intéressant notamment lorsqu’il tente d’avoir toujours un temps d’avance sur son adversaire.

Assez logiquement, j’ai positionné mon auteur favori Haruki Murakami sur l’autre côté, car il allie des qualités similaires qui sont celles du réalisme fantastique avec une rigueur dans l’écriture et une capacité à produire de l’extraordinaire à tout moment. Rien de mieux que d’être capable d’assurer une défense et en même temps de sortir des lignes pour amener de la folie et de la surprise. Rien de mieux qu’Haruki pour assurer ce rôle.

Milieux défensifs :

Jacques Derrida avec bien sûr le numéro 7. Ici aussi, on va retrouver une certaine complexité dans le jeu, notamment la capacité à repartir de la base pour aller de l’avant, bref une capacité à saisir les règles du jeu (la grammatisation du game) pour produire quelque chose de différent, en tout cas en se laissant la possibilité de jouer même si on sait qu’on n’invente jamais rien depuis zéro.  Derrida reste un joueur qui peut donc faire la différance à tout moment, et des comme ça, il y en a peu.

Hannah Arendt comme milieu défensif, cela me paraît plus qu’évident. Il aurait été sans doute plus difficile de la faire passer à l’offensive, même s’il était tentant de provoquer un infarctus à Alain Finkielkraut non retenu dans cette sélection. C’est la joueuse qui est la mieux à même d’apporter de la rigueur et de la lucidité et surtout d’être indispensable lors des moments de crise !

Milieux offensifs

Michel Foucault apparaît ici central dans mon équipe. Une envie de comprendre ce qu’il se passe en offrant de nouveaux horizons, c’est le joueur d’exception qui a compris qu’il y avait différents types de règles et pas seulement les officielles. C’est celui qui voit les combinaisons invisibles aux autres et qui sait produire des relations qui font mouche en offrant des ouvertures qui mènent au but. C’est le joueur fort rare dont tout entraîneur rêve.

Mon autre base offensive est constituée par Michael Buckland, le chercheur en sciences de l’information qui m’influence sur les plans historiques, méthodologiques et conceptuels. Mon dernier ouvrage sur les humanités digitales lui est dédié. Il est donc tout naturellement mon autre milieu offensif, car oui, je préfère jouer en 4-4-2 avec deux milieux offensifs (influence Giresse-Platini)

Attaquants

Pas toujours aisé de distinguer des attaquants pour faire la différence.

J’ai eu plus de mal à trouver les perles rares. Et puis finalement, pour distinguer des attaquants potentiels qui ont réellement influencé ma pensée, j’ai choisi d’assumer de mettre en pointe un véritable footballeur : Eric Cantona. Je ne peux pas renier le fait que j’ai toujours suivi sa carrière et ses modes de fonctionnement depuis que j’ai 9 ans et que je l’ai découvert en équipe de France espoirs, la boule à zéro, suite à un pari perdu. Les paris perdus, je connais un peu… ça m’a permis d’écrire certains articles que je ne renie nullement. Eric Cantona a toujours été bien plus qu’un footballeur, et c’est en ce sens qu’il figure ici. Cantona, c’est aussi celui qui peut devenir gardien, car le titulaire du poste est expulsé à quelques minutes de la fin (vous me direz Papin aussi…) et l’essentiel est bien de pouvoir se mettre à la place de l’autre pour mieux comprendre le monde pour changer de point de vue. Le choix de Cantona, c’est d’assumer aussi le fait de prendre des risques et de pouvoir réellement en subir les conséquences.

Quoi de plus logique dès lors de l’accompagner d’un auteur et chercheur britannique, David Lodge pour mieux rappeler que le monde universitaire a beau se prendre au sérieux trop souvent, il n’en est pas moins un milieu à observer par lui-même et qu’il est préférable de faire les choses sérieusement sans pour autant se prendre au sérieux. Hommage au fait que le football et ses formes modernes ont été inventés par les Britanniques.

Bien d’autres auraient pu avoir leur place dans ce 11 de légende. Mais j’ai choisi de ne pas faire figurer de remplaçants même si j’avais de quoi faire une liste de 23.

La prochaine fois, je tenterai de faire mon équipe avec des chercheurs plus jeunes. Pour l’instant, j’hésite encore, trop de candidats potentiels semblent pouvoir prendre un carton rouge à tout moment…

A vous d’imaginer vos équipes idéales.

Humanités numériques scientifiques?

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L’expression  d’humanités numériques ou digitales est désormais à la mode dans une nouvelle acception. Si le territoire scientifique est sujet à débats, voire à controverses, on peut néanmoins considérer qu’il existe une forme de visions partagées entre les différents acteurs (voir aussi le manifeste du ThatCamp). Peu importe, qu’on les appelle Humanités digitales ou Humanités numériques.

Il y avait déjà le fait que depuis quelque temps, le terme d’humanités digitales ne renvoie pas seulement aux sciences humaines et sociales reliées aux outils informatiques ou du web, mais à la transformation opérée par ces technologies sur l’humain lui-même. Ce qui bien sûr concerne les questionnements et les avancées technologiques autour des NBIC, des théories de l’Homme augmenté, et du transhumanisme.

Depuis quelques années de façon assez logique, les humanités digitales se posent en matière de formation et notamment de façon plus précoce. Comment former à ces aspects au sein des cursus universitaires, mais de plus en plus au sein des cursus du secondaire. Quels outils peut-on utiliser et introduire ? Qu’est-ce qu’on fait déjà qui pourrait s’inscrire dans cette logique ? Comment mieux former de façon à ce qu’on puisse opérer une progression qui évite de devoir tout répéter une nouvelle fois à l’université ?  (voir aussi ici, le colloque sur le sujet de 2016) Bref, comment faire mieux que l’affreux B2I?

J’avais esquissé par le passé l’hypothèse d’un BAC H notamment pour renouveler la filière L. L’idée avait été reprise d’une manière différente du côté du Conseil national du numérique. Il avait été envisagé fut un temps qu’une mention soit créée de façon expérimentale autour d’un MOOC. Désormais, l’idée ressurgit avec un étrange attelage. Humanités numériques et scientifiques. C’est justement sur ces aspects que je compte précisément revenir. Pourquoi accoler numérique et scientifique ? De prime abord, cela semble renforcer une vision particulière du numérique, à savoir que l’angle choisi sera scientifique plutôt que la logique des usages voire des bons usages qui a prévalu jusque-là en dehors de la réintroduction des cours d’informatique. Cela donne aussi surtout l’impression qu’il faut comprendre le numérique de façon scientifique…sous-entendue, sciences dites dures ou exactes…ce qui vient de fait tisser une opposition au premier terme. Alors qu’on pouvait imaginer une alliance, il pourrait s’agir au contraire d’une mise sous contrôle des humanités. Je ne m’attarderai pas ici sur le terme d’Humanités qui a toujours posé quelques questions depuis le début, notamment parce qu’il est peu usité si ce n’est justement dans la traduction de digital humanities. On a fait le choix notamment dans la francophonie de considérer qu’il fallait prendre en compte le concept de manière large et non pas dans son sens ancien, en élargissant le concept aux sciences humaines et sociales. Il reste cependant qu’on pourrait aussi se demander si le concept d’Études digitales (digital studies) ne serait pas plus approprié, car il passe justement outre les anciennes divisions entre sciences dites molles et sciences dites dures, car l’enjeu est justement le rapprochement plutôt que l’opposition. Plus inquiétant à mon sens est donc ce choix de scientifique qui semble finalement ouvrir la brèche comme quoi il y aurait des humanités…non scientifiques. Cela signifierait que les lettres, l’histoire, la géographie seraient peut-être dans grand nombre de cas des disciplines non scientifiques. Or, c’est ici non seulement dangereux, mais clairement scandaleux. De plus, c’est historiquement faux. Pire, cela revient à considérer le numérique comme un territoire appartenant aux sciences exactes, sous-entendu à l’informatique (computer sciences). Du coup, l’expression ne réalise par un élargissement de perspective, mais bel et bien une réduction et une prise de contrôle de l’informatique sur les humanités…et sur le concept de numérique. Je l’ai déjà expliqué à plusieurs reprises, pourquoi ce concept de numérique me paraît désormais sous l’emprise d’un enjeu de pouvoir de la part des informaticiens au niveau scientifique et pédagogique, et des industries informatiques au niveau des actions de lobbying. J’ai tenté de montrer en quoi Digital me semble meilleur. Il est vrai que ceux qui l’utilisent le plus sont des acteurs du marketing qui tentent de reprendre le pouvoir sur les mots par ce biais. Dans tous les cas, les autres acteurs notamment ceux issus des sciences humaines et sociales sont rétrogradés au second plan. Or, l’enjeu est plus celui d’une alliance voire d’une recomposition. Cédric Villani a évoqué le fait qu’il fallait sans doute dans cet enseignement expliquer davantage l’algorithme. Je suis tout à fait d’accord, à condition justement de montrer qu’il ne s’agit pas que d’une logique mathématique ou informatique, mais bien de stratégies marketing et qu’il convient d’y répondre par des logiques politiques, citoyennes et informationnelles. Il me semble que l’idée est bonne, mais que sa mise en œuvre pourrait être un échec s’il n’y avait pas une discussion équilibrée sur ces aspects. Il reste bien d’autres points obscurs sur ces questions. Quels seront les enseignants ? Si c’est pour réduire le cours à de l’informatique et du code, c’est l’échec assuré compte tenu de l’ambition qui semble être tracée. Si on envisage au contraire, différents apports disciplinaires et des projets qui les mêlent, on sera davantage dans l’esprit. Il ne faut pas réduire la formation au code, sans pour autant l’exclure. Je l’ai déjà montré, il faut autant coder, qu’encoder et décoder. C’est le leitmotiv d’une formation réussie. Avant d’esquisser un quelconque plan de formation, il faut faire des humanités numériques comme le dit Aurélien Berra, c’est-à-dire qu’il faut envisager une logique qui mêle réalisations et réflexions, savoirs et savoir-faire.

Réforme du bac : et si c’était déjà trop tard ?

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J’ai souvent dit sous forme de boutade que lorsque le BAC serait supprimé ou totalement transformé via le contrôle continu, j’ouvrirai une boîte de certification de compétences sur le modèle SAT aux États-Unis.

Je crois en fait qu’il n’y a plus besoin d’attendre, tant finalement la signification même du BAC a évolué. On sélectionne de plus en plus à l’université de manière anticipée. C’est mon cas dans ma filière à l’IUT puisqu’on recrute sur dossiers. Les cris d’orfraie quant au processus de sélection sont à ce titre une gigantesque blague. Il faudrait plutôt s’interroger sur les conditions de la sélection et se demander ce qui est le plus juste au final. De toute manière, l’évaluation et la sélection ne sont pas des sciences exactes.

On est confronté à des indicateurs dont il faut mesurer la confiance. Un bulletin scolaire n’a pas tout à fait la même valeur d’un établissement à l’autre, et une note n’a pas la même valeur d’un prof à un autre. Je précise que c’est également valable pour les référentiels des compétences. On n’a pas tous le même niveau d’exigence selon les compétences. C’est important, car ceux qui ont cru supprimer les aléas des notes par les systèmes des compétences n’ont à ce titre pas tout compris de la complexité du système.

Du coup, on se retrouve dans une situation qui va peu à peu faire sortir l’évaluation du système public, sauf si ce dernier réagit à temps et parvient à inclure des logiques de type blockchain (je dis bien de type, pas question de produire du bitcoin…) pour établir des logiques certificatrices à partir de productions et de travaux réalisés. Or c’est loin d’être évident, car cela signifierait qu’on aurait enfin réussi à développer des portfolios qui se poursuivent durant la scolarité (c’est pour l’instant un serpent de mer depuis plus de 10 ans), et cela signifierait qu’on introduise des mécanismes complexes d’évaluation qui repose sur plusieurs évaluateurs… et des évaluateurs qui ne soient pas uniquement des professeurs.

Bref, ce n’est pas gagné d’autant que les compétences ne sont pas stables. On a tous régressé au fur et à mesure du temps dans pas mal de domaines, par chance on a progressé dans d’autres… pour lesquels on n’avait d’ailleurs aucun diplôme.

Du coup, l’avantage est clairement dans l’optique libérale (voire ultralibérale) qu’on a d’ailleurs involontairement préparée avec nos référentiels de compétences mal maîtrisés. Ce n’est pas faute d’avoir dit à plusieurs reprises notamment suite à l’exemple catastrophiste du B2I qu’il y avait des risques…

Le système classique ne parvient plus à produire des évaluations de confiance, et honnêtement c’est déjà le cas depuis quelques années. On a à l’université des étudiants de BAC généraux avec mention qui ont un niveau d’écriture qui aurait été une barrière clairement éliminatoire pour obtenir le bac il y a 20 ans. L’augmentation forte des mentions au BAC depuis 4-5 ans est une preuve que le diplôme perd de sa valeur, à la fois en matière de savoirs, mais aussi en matière de valeur symbolique et spirituelle.

À ce niveau, on commence à partir sur des certifications Voltaire pour mieux mesurer le niveau de compétences réel en français, et ce n’est pas triste.

Les lycées et peut-être les universités sont en train de perdre leur pouvoir de délivrance non pas du diplôme, mais de la confiance associée au diplôme.

Alors on peut rester à un niveau sociologique de lutte contre les inégalités voire espérer comme Stéphane Beaud que des bacheliers professionnels puissent avoir une vie étudiante, mais on est quand même complètement à côté des réalités actuelles et futures à mon avis. On peut rêver à une université libre et ouverte évidemment voire qui ne délivre aucun diplôme… enfin certains  syndicats souhaiteront qu’on le délivre à tous, mais franchement, cette université-là ne m’intéresse guère. Notamment parce que plus personne ne la financera… et parce qu’elle existe déjà en partie avec la somme des ressources disponibles gratuitement en ligne. On notera d’ailleurs que les universités américaines ont déjà pris de l’avance dans le domaine, pas seulement parce que l’anglais domine, mais aussi parce qu’elles obtiennent des financements plus importants que chez nous (plus d’argent public, plus d’argent privé et plus de frais d’inscription, etc.). Dernier point, il y a depuis longtemps une symbolique forte associée aux universités nord-américaines qui sont sélectives avec des réalités sociales discutables et notamment des effets d’endettement dévastateurs. Un modèle européen est sans doute à redéfinir.

Viennent se joindre à ce jeu, les gros leaders du web qui rentrent dans le jeu de la formation. J’ai commencé à écrire un roman d’anticipation sur le sujet que je dois sortir depuis 5 ans. La réalité va bientôt dépasser la fiction.

On est donc entré dans de nouvelles logiques « certificatrices » qui existent depuis longtemps en informatique (certifications Microsoft par exemple et les certifications Google) et évidemment en langues, mais c’est bien l’ensemble du marché des diverses compétences qui est impacté. L’enjeu est à mon sens pour le public de savoir se replacer et de reprendre le contrôle de la machine en devant en quelque sorte une banque centrale des savoirs et des compétences, même s’il s’agit en fait d’avoir une autorité détentrice de l’authenticité du registre avec des logiques distribuées plutôt que centralisatrices.

Cela signifie probablement aussi sortir des temporalités classiques du temps scolaire. Cela signifie la possibilité de repasser des épreuves plusieurs fois pour augmenter son score. Désolé, mais il faut clairement réintroduire des logiques de performance individuelle dans le système sous peine de voir cette énergie réinvestie dans l’industrie florissante des jeux vidéo. Je n’ai rien contre eux, mais force est de constater que la libido sciendi et les capacités attentionnelles sont en train de partie ailleurs que dans la sphère scolaire.

Cela signifie aussi de travailler les formes de production qui permettent de mesurer les compétences, en se rappelant clairement que la compétence mêle savoirs et savoir-faire, et que la compétence n’est pas que procédurale. J’observe de plus en plus le fait de diminuer les savoirs au profit de compétence procédurale, parfois trop ambitieuse et impossible à atteindre du fait d’un déficit de savoir.

Ce n’est pas une commission de programme qu’il faut développer conjointement entre MEN et MENSR (et sans doute avec d’autres acteurs de la formation public et privé), mais bien une réflexion et une  nouvelle opérationnalité si on veut sauver nos institutions de savoir.

Sous peine que nos futurs étudiants ne soient pas recrutés avec le BAC, mais avec des certificats de compétences en langue française (Voltaire), en langue (Toefl, etc.), en informatique et numérique (Google, Facebook, et universités américaines). Pire, les meilleurs (et les plus fortunés et initiés ?) ne seront peut-être même pas allés au lycée et n’auront donc jamais vu l’utilité de passer le bac…y compris le grand oral, car ils auront passé un Tedx Junior…

Allez, c’est vrai, pourquoi s’inquiéter ? Ces étudiants  ne viendront pas à l’université, ni même dans nos grandes écoles… mais au sein des Silicon Universities qui fleuriront sur notre sol pendant que seront encore en train de se disputer les tenants du discours néo-managérial et ceux du néo-communisme. Les moins chanceux passeront les certifications cheap pour être payés à la microtâche.

Parution : les humanités digitales, historique et développements

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J’ai le plaisir d’annoncer la parution d’un nouvel ouvrage chez Iste Editions, intitulé Les Humanités digitales, historique et développements.

Cet ouvrage s’inscrit dans une poursuite des travaux entamés depuis Le Temps des humanités digitales (avec un chapitre consacré à la petite histoire du domaine écrit avec Frédéric Clavert), à la suite de l’atelier du ThatCamp  « pour une histoire longue des humanités digitales » et deux ans après l’article sur les fait que les humanités digitales précèdent le numérique.

L’ouvrage tente une nouvelle manière de concevoir l’évolution des humanités digitales que j’appelle volontairement ainsi plutôt qu’humanités numériques. Ce travail a été réalisé à la suite d’une sorte de défi lancé par Jean-Max Noyer. J’ai tenté d’effectuer ce travail historique et épistémologique, difficile, complexe et assurément imparfait.

humanités digitales : historique et développements

Dernière parution chez Iste Editions : Historique et développements

Vous pourrez trouver de plus amples renseignements sur le site de l’éditeur. Une version ebook est proposée à partir de 9,90 euros. Pour l’ouvrage papier, ce sera un peu plus onéreux.

Pour vous faire une idée, le site de l’éditeur met en ligne la table des matières et le premier chapitre introductif.

Au menu, vous trouverez donc des références à des chercheurs et personnages impliqués depuis la période médiévale jusqu’au vingtième-siècle. On rentrer dans l’histoire longue et cet ouvrage se veut une tentative pour impulser des recherches dans une telle perspective. Mais la suite de l’aventure ne pourra désormais être que collective.

A noter qu’une version en anglais va également paraître prochainement.

Comment maîtriser son temps ou comment se maîtriser soi-même ?

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J’ouvre l’année 2018 sur un discours qui fait écho au texte d’Umberto Eco sur le temps de l’enseignant-chercheur qui se trouve dans le recueil « comment voyager avec un saumon » et qui vient d’avoir un regain d’intérêt sur twitter.

Le texte d’Eco montre un éclatement des activités entre cours, conférences, lectures diverses, corrections de copies, soutenances de thèse, etc. Cet éclatement n’a eu de cesse de croître notamment en ce qui concerne les parties « messageries » et réseaux sociaux qui ne sont pas évoquées dans le texte d’Umberto Eco. Je ne parle même pas des aspects administratifs ou montages de projets.

Eco concluait avec humour au final qu’il n’avait pas vraiment le temps de fumer :

« Et le tabac ? À raison de soixante cigarettes par jour, une demi-minute pour chercher le paquet, allumer et éteindre, cela fait 182 heures. Je ne les ai pas. Je vais devoir arrêter de fumer. »

 

Peu aisé d’arrêté une addiction en effet.

Depuis, plusieurs mois, je m’interroge sur mes habitudes et pratiques. Je blogue moins, non pas que je ne souhaite plus écrire, mais je privilégie désormais d’autres formes.

Mes travaux d’articles scientifiques, d’ouvrages, de ma récente HDR (décembre 2017) m’ont laissé peu de temps pour écrire sur le blog. J’ai à peine pris le temps d’annoncer certains évènements clefs, c’est pour dire.

Si je considère que j’ai eu raison de consacrer une partie de mon travail d’écriture sur de nouveaux supports, notamment parce que j’ai de plus en plus l’impression que la consultation des blogs diminue au profit de formes plus courtes ou de types vidéo, j’ai aussi le sentiment que le mécanisme dominant reste celui du discours d’opposition ou de provocation pour obtenir l’assentiment ou des vues.

Je vais donc continuer à bloguer, mais modestement et surtout à l’écart de l’actualité, ce qui peut parfois sembler paradoxal, puisque le principe du blog réside dans sa possibilité de réagir à chaud. Néanmoins, ce qui m’intéresse désormais, c’est tout l’inverse.

Au point que depuis des mois, je me prépare à opérer un changement radical sur les réseaux sociaux qui me prennent non seulement du temps, mais que j’estime souvent intéressants, car mes flux me ramènent de l’information pertinente. Néanmoins, ce qui me prend du temps et de l’énergie, c’est la lecture de messages très orientés politiquement, sûrs d’eux, donneurs de leçons, auxquels j’ai parfois envie de réagir également avec virulence. Mais je me retiens. Je lis parfois les échanges de tweets et ce qui est sidérant, c’est la violence des propos et surtout l’impression d’une frustration immense qui s’en dégage. Les enseignants-chercheurs n’étant pas toujours en reste.

Si je m’efforce de conserver une diversité d’opinions dans mes réseaux, j’avoue en être fatigué dans cette quête difficile de l’équilibre. Il fut un temps je m’amusais à lire les commentaires du Figaro, cela me  donnait une image de l’opinion d’une frange de la population. Twitter y suffit désormais et parfois Facebook.

Malheureusement, je ne parviens pas aisément à m’en extraire au point au final de regretter le temps où les agrégateurs RSS étaient puissants et qu’ils m’épargnaient au final le brouhaha des commentaires et des frustrations diverses. Ce n’est plus l’information bonne ou mauvaise qui domine, mais ce qui l’entoure. Ce n’est pas le commun, mais le commentaire permanent. Ce n’est pas la communication, ni même la com’, mais une forme de commisération inaudible parfois.

Je souhaite m’en extraire peu à peu, ce qui signifie que je vais sans doute moins m’exprimer sur Twitter et beaucoup moins consulter Facebook. Mais ce sont de redoutables outils de mobilisation mentale, je ne prétends pas m’en écarter totalement d’un coup.  La maîtrise de son temps passe par une maîtrise de soi peu aisée. Il ne s’agit pas d’une déconnexion de toute manière, mais plutôt le désir réfléchi de passer par des modes d’expression sur du long terme.

 

Cela va me laisser le temps de réaliser de nouveaux projets d’écriture pour cette année 2018. En attendant, vous pourrez me retrouver dans un nouvel ouvrage.

La fabrique du faux, l’invention de Belbo Corrigane

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J’ai réalisé il y a quelques semaines un document à destination de mes étudiants pour le cours d’analyse documentaire, cours pendant lequel il s’agit surtout de produire des résumés indicatifs et informatifs. L’essentiel d’ailleurs reposant un gros travail d’exercices sur des textes pour produire des résumés informatifs. Mes étudiants ont une moyenne d’âge de 18-19 ans puisqu’il s’agit de première année de DUT avec quelques années spéciales en DUT Infonum. J’avais noté que les étudiants n’avaient pas pris le réflexe d’aller voir les concepts inconnus, mais aussi les identités des personnes citées dans les articles qui figurent dans le corpus de documents de travail. J’avais incité dès lors à ce qu’ils prennent le réflexe de devenir des professionnels de l’information en allant vérifier systématiquement les éléments qu’ils ne connaissaient pas. Jusque-là finalement, rien de nouveau à cette vieille habitude scolaire qui s’exerçait davantage dans la consultation du dictionnaire il y a 25 ans. L’analyse documentaire n’est en rien un art révolutionnaire, mais c’est une pratique extensive qui doit s’exercer finalement avec des documents issus du web. J’avais prévenu mes étudiants que ce manque de réflexe quant à la vérification des faits était gênant et que j’aurais pu produire des textes faux dans le corpus. J’avais ajouté que j’allais sans doute un jour les piéger.
Et j’ai tenu parole… plusieurs semaines après en leur confiant à la fin d’un cours, un document de travail pour qu’il puisse à nouveau s’exercer. Or ce document est totalement faux. J’ai pris soin de mettre en ligne sur Medium ce document afin d’obliger quelque peu les étudiants à aller voir plus loin. Mais au bout de quelques jours, aucun d’entre eux n’avait relevé la supercherie. Pire, une étudiante m’avait rendu le travail de résumé sur ce document complètement faux. Je pris alors la décision d’alerter via le hashtag #infonum que je leur avais fait une petite blague et qu’il serait temps de mener l’enquête. Je rencontre de nouveaux usages et comportements avec mes nouveaux étudiants cette année, des dispositifs qui fonctionnaient jusque-là, comme la correction collective des travaux avec un pad collaboratif projeté a bien du mal à fonctionner sans doute par manque de projection collective. J’ai été contraint pour maintenir l’attention et la motivation, de donner des points bonus lors de bonnes réponses à des questions. Ce genre de situation les stimule. De là, à ce que je sois contraint d’installer des buzzers…
Du coup, c’est en relançant l’intérêt sur twitter que les étudiants se sont mis à chercher et se sont penchés sur le texte pour découvrir enfin la supercherie.

Il est vrai que le texte présente en apparence toutes les logiques d’une démonstration et semble fondé sur une véracité liée à des observations, des rencontres et des entretiens par un auteur qui semble être spécialiste.
Cela ressemble à du vrai… et il faut bien aussi prendre en considération qu’on imagine mal un professeur confier un faux document. J’avais pris soin de ne pas entrer dans les logiques de pourrissement qui consistent à venir polluer un travail collectif et collaboratif comme sur Wikipédia. L’objectif est clairement pédagogique, et j’ai donc décidé de conserver l’article en ligne, mais avec une mention explicative, notamment pour quiconque voudrait reproduire l’expérience en s’inspirant de ce texte. La pratique du faux s’inscrivait aussi en prolongation du cours de culture de l’information donnée par un de mes collègues qui leur avait montré d’ailleurs des cas exemplaires.
Pourtant, j’avais laissé des éléments assez grossiers, mais qui culturellement n’était pas si aisés à identifier notamment pour des questions générationnelles.
J’en donne les clefs ici.
Premièrement, l’auteur Belbo Corrigane que je présente comme « Ancien ingénieur en systèmes d’information, désormais consultant et observateur des évolutions digitales. Actuellement en investigation dans la Silicon Valley. » est une invention dans le genre, « plus c’est gros, plus ça passe » avec des éléments bibliographiques dans le style des plus grands mythomanes de Linkedin. Et pourtant, tout indique que Belbo est tout petit… Il y a bien sûr l’homophonie Belbo, Bilbo, référence à Tolkien bien connue de tous. Les Bretons connaissent les korrigans et les korriganes, ces petits êtres malicieux qui peuvent vous faire perdre le temps et bien plus encore durant des danses infinies. Le patronyme Corrigane renforçait drôlement le prénom. Mais si j’ai choisi Belbo plutôt que Bilbo… c’est par référence à Umberto Eco et le Pendule de Foucault, donc un des personnages principaux est Jacopo… Belbo, un éditeur qui participe à la fabrique du faux complot. Le lecteur intéressé pourra aller voir du coup du côté de Casaubon qui a inspiré le nom du personnage principal du même livre. Rien que le nom de l’auteur pouvait placer le lecteur avisé sur la piste d’une aventure, encore fallait-il en avoir envie. Bref, n’est pas Gandalf qui veut, je dois bien le constater.
Pour le concept de captabilité, j’ai inventé un concept qui finalement peut paraître vraisemblable et qui n’est pas totalement idiot à la lecture. Moche probablement, mais on pouvait s’y méprendre, surtout quand on l’accole avec de la disruption à la mode.
J’ai ajouté des images sur le document en ligne. Elles ne figurent pas sur le document papier que j’ai confié à mes étudiants. Elles sont aussi des moyens de constater en utilisant un moteur d’images comme Tineye ou Google qu’il y a comme un problème… (j’avais évoqué ces outils comme moyen d’évaluer l’information il y a quelques années.
Admettons qu’on pouvait encore y croire jusque-là…J’évoque une société dont le nom est Morlay & Toons… Un nom étrange pour le moins, tout droit sorti d’un monde fictionnel comme l’indique les Toons… et dont l’homophonie avec Eugène Tooms, ce serial killer de X-Files résonne formidablement bien avec Morlay… ou plutôt Morley la marque que fume le « smoker » de la même série.
Pour clore le tout dans cette affaire, les noms des chercheurs et créateurs d’entreprise impliqués finissaient par révéler la supercherie : le professeur Motoei Shinzawa de l’Université de Santa Barbara, Patrick Persavon et Luis Perenna.
C’est le nom du professeur qui a mis la puce à l’oreille aux étudiants… qui ont découvert qu’il existait un mangaka du même nom… celui qui a créé « le collège fou fou fou », ce qui ne pouvait que confirmer qu’on était vraiment dans un article de fiction. Pour contribuer à la triade bidonnée figurait Patrick Persavon qu’on pourrait imaginer comme fils du fameux Paul Persavon… auteur des paroles de nombreux génériques de dessins animés comme Cobra par exemple et qui dissimule en fait … Antoine De Caunes.
Enfin, les amateurs de héros de la littérature française connaissent Luis Perenna ou plutôt Don Luis Perenna… qui est l’anagramme d’Arsène Lupin dans le roman Les dents du tigre !
Au final, l’objectif était de donner une forme de leçon au travers d’un document. Une nouvelle fois, l’évaluation de l’information passe pour beaucoup par l’étude des documents, une condition qui devrait replacer le résumé de documents à un niveau plus important dans la hiérarchique des exercices, plutôt que de vouloir en passer encore et toujours par la dictée.