L’annoter, l’annoter !

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C’est parti pour l’expérimentation OpenEdition avec Hypothes.is.

J’ai la chance avec les Presses de l’Enssib de faire partie de l’expérimentation avec l’ouvrage « la documentation dans le numérique » qui est accessible gratuitement dans sa version web. Cette version permet la possibilité de produire des annotations via le logiciel hypothes.is qui est simple d’utilisation et qu’on va donc pouvoir utiliser ensemble pour produire une série de commentaires, de discussions, de débats, de controverses sur l’ouvrage que j’ai écrit. L’expérience est organisée par Open Edition. Vous pouvez retrouver plus de détails sur le billet consacré au sujet.

Comme il s’agit d’une expérimentation avec un dispositif, je me suis engagé à être animateur de communautés de l’expérimentation en répondant à tous les commentaires et annotations produites et en réalisant si besoin des bilans et des synthèses.

Le logiciel hypothes.is est pratique et simple. Si vous êtes utilisateur de signets sociaux, vous allez pouvoir retrouver des similitudes. Il vous faudra créer un compte sur la plateforme qui est en open source. Vous pourrez y retrouver toutes vos annotations car il est possible d’annoter tout ce qui est disponible sur le web de façon privée ou partagée. N’oubliez donc pas de publier vos annotations sur la documentation dans le numérique en mode public  et surtout dans la partie qui concerne le groupe des Presses de l’Enssib ! Open Edition m’a transmis gentiment cette capture explicative.

 L’objectif est de pouvoir rajouter une couche supplémentaire à mon livre et de pouvoir construire quelque chose de nouveau. Reste à savoir exactement quoi, mais j’essaierai d’en tirer quelques conclusions, et ce d’autant qu’on va rentrer dans une phase où l’annotation va être pratiquée de façon plus fréquente dans les cursus et les travaux. Et puis si vous avez connu, la grande période de Pédauque, vous ne serez pas dépaysé.

J’espère pouvoir retirer de cette expérimentation des idées, mais aussi une communauté mobilisable pour le projet HyperOtlet qui contient une part de commentaires et d’annotations également.

Désormais, c’est à vous de jouer.

La question de l’anonymat et la crise de l’autorité.

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J’avais dit que je ne réagirais pas sur l’actualité, mais je le fais aujourd’hui de manière distancée sur une question récurrente en ce qui concerne l’anonymat sur les réseaux.

Cette question est trop souvent mal posée, sur un angle parfois simpliste qui consiste à considérer que l’anonyme est celui qui commente sans s’engager personnellement, et qui profite de son anonymat (relatif) pour écrire les pires horreurs en se pensant à l’abri d’une action en diffamation.

Il est alors tentant d’envisager une plus grande régulation… qui passerait par des vérifications d’identité ou des obligations de déclaration d’identité.

Je suis plutôt pour conserver les possibilités multi-identitaires du web comme principe de base. La transparence totale me paraît très problématique et peu propice à générer une diversité d’usages. Elle apparaît aussi risquée à plus d’un titre. J’avais déjà montré par le passé que même au sein de l’Education Nationale, on n’osait plus rien dire, notamment du temps où sévissait un directeur omnipotent à la Dgesco.

D’autre part, il me semble que l’anonymat de base ne signifie pas qu’il soit impossible d’échapper à la loi. On peut porter plainte contre un anonyme ou un pseudonyme. L’enquête de la justice parviendra peut-être à condamner l’intéressé si besoin est, et si elle parvient à retrouver l’identité principale. Ici, restent en suspens les possibilités techniques, éthiques et législatives de ce type d’action. 

Mais le problème principal vient selon moi d’une poursuite de la crise de l’autorité qui s’est développée rapidement sur le web, mais qui est en fait une circonstance assez logique de la démocratisation de nos sociétés et de nos interfaces. J’en avais parlé en 2006 en montrant que la crise allait s’accentuer avec les nouveaux usages sur le web. J’étais reparti des travaux d’Hannah Arendt notamment ainsi que de sa définition :

«Le mot auctoritas dérive du verbe augere, «augmenter», et ce que l’autorité ou ceux qui commandent augmentent constamment, c’est la fondation. Les hommes dotés d’autorité étaient les anciens, le Sénat ou les patres, qui l’avaient obtenue par héritage et par transmission de ceux qui avaient posé les fondations pour toutes les choses à venir, les ancêtres, que les Romains appelaient pour cette raison les majores». (Arendt, la crise de la culture, 1989)

L’autorité permet justement d’asseoir une légitimité décisionnelle sans avoir recours à l’autoritarisme. Elle ne souffre pas de contestation.

Notre période politique montre bien cette volonté de contester les autorités même démocratiquement élues. On néglige à mon sens trop souvent que certains contestataires souhaiteraient substituer aux élus, une autorité différente. La référence au pouvoir militaire est souvent présente dans les discours, comme s’il fallait mettre en place une nouvelle autorité possédant une force armée pour ne plus être contestée. C’est malgré tout, un classique en démocratie, lorsque sa remise en cause aboutit à un totalitarisme dont les sources et l’énergie motrice sont clairement la haine des autres et leur désignation comme boucs émissaires.

Désormais, la question de l’autorité auctoriale est également en déclin. La plupart des messages sur les réseaux sociaux ne sont pas nécessairement produits sous une identité reconnue, on oscille plutôt entre pseudonymat et anonymat. On est clairement dans une logique distincte de l’autorité d’auteur au sens de celui fait œuvre.

Cette volonté régulière de dénoncer l’absence d’auteur renvoie au fait que cela détériore quelque peu la qualité de la source du message puisqu’il ne s’agit que d’une opinion qui repose a priori sur un pedigree difficile à évaluer.

Si régulièrement journaliste, politique ou intellectuel en vient à dénoncer cette logique d’un anonymat sans contrôle pour de plus ou moins bonnes raisons, cette question est évidemment la base du travail des services de renseignements, et ce depuis fort longtemps, et ce parce qu’avant les réseaux sociaux les publications sous pseudonymes ont toujours été monnaie courante, particulièrement sous des périodes difficiles, voire hostiles. Sur ce point, je renvoie à ce fameux ouvrage d’Adrien Baillet… qu’il signe sous le nom d’A.B…

Mais ce retour à la nécessité de l’autorité est un exercice sur lequel travaillent avec une certaine assiduité les leaders du web que sont Google ou Facebook notamment en ayant cherché à plusieurs reprises à limiter les identités annexes ou dissimulées, et ainsi pouvoir rattacher à des productions des identités dans un processus classique d’attribution de métadonnées à une ressource. Le réseau Google + visait à reproduire le modèle Google Scholar des profils de chercheurs à une échelle plus grande.

Les logiques de centralisation cherchent à garder non seulement un contrôle sur le contenu diffusé par des logiques de plateformes, mais également à veiller à ce que ces contenus puissent être rattachés à des « autorités » qui sont en fait ici des profils, mais qui correspondent aux « autorités » ou notices d’autorités telles qu’on les utilise dans nos systèmes documentaires.

Ce qui fait donc fantasmer les différentes instances (institutions traditionnelles et grandes plateformes décisionnelles de nos existences), c’est justement de pouvoir réaliser une identification fine de nos activités et productions, voire de pouvoir rassembler nos différentes identités. Pour cela la recherche de l’identifiant unique reste le Graal absolu. Élément pratique en apparence puisqu’il évite les multiconnexions, il peut s’avérer aussi un instrument de suivi. Un pharmakon en quelque sorte. Une nouvelle fois, ces questions ont déjà été envisagées au niveau scientifique. J’étais très favorable à un identifiant unique des chercheurs. Il existe désormais avec Orcid, mais d’autres tentatives ont été également amorcées et il n’est pas vain de se demander si le profil Google Scholar ne peut pas également en constituer un.

Nos adresses mail et IP font partie de ces données personnelles qui peuvent constituer des formes d’identifiant majeur. Désormais, le numéro de téléphone portable apparaît comme de plus en plus clef sur ces aspects.

Cela nous oblige à repenser nos existences au travers de nouvelles « propriétés » au sens de possessions, mais surtout au sens de qualités (eigenschaften) pour mieux nous définir et nous projeter dans les espaces semi-publics du web.

Je précise également, mais je le disais déjà dans du Tag au Like, que les instances de contrôle de nos existences comme Google et Facebook fonctionnent sur la popularité et qu’ils cherchent à renforcer leurs mécanismes de productions d’autorités avec des profils optimisés… ce qui suppose parfois aussi des classements voire des hiérarchies.

Au final, la situation est clairement celle d’une crise des autorités dans tous les sens du terme. Mais elle était totalement prévisible, et ce d’autant que la différence ancienne et déjà discutable entre réel et virtuel n’existe plus.

Nous sommes donc en déficit d’autorités sur plusieurs plans :

– au niveau institutionnel, notamment parce que depuis les premiers mythes du web, nous ne sommes pas parvenus à développer une démocratie participative efficace. Le reproche en est fait actuellement à la classe politique au pouvoir.

– au niveau des expertises. Sur ce point, règne une grande confusion, avec des tribuns médiatiques qui sont parfois des médiocres scientifiquement, voire purement et simplement des escrocs. S’en suit un mélange des genres entre opinions et analyses qu’il est souvent difficile de départager. La critique des médias se nourrit de ces dysfonctionnements, tout en produisant des visions encore plus idéologiques et doctrinaires que les médias qu’elle critique.

Une des critiques classiques du web et des interfaces numériques est qu’ils ont tendance à tout aplanir et à donner l’impression que tout se vaut.

C’est ici que se situe probablement cette tension entre popularité et autorité, et qui marque le triomphe de l’influence sur la pertinence.

Le plus légitime devient celui qui obtient le plus de viralité.

C’est le troisième passage que je n’avais pas pleinement su décrire, même si j’avais commencé à travailler sur les théories du complot depuis bien longtemps, d’un point de vue historique initialement, puis au niveau informationnel par la suite.

La crise de l’autorité est  aujourd’hui celle de l’affrontement entre viralité et véracité avec la confusion qui peut se produire avec la reprise d’éléments complètement erronés de façon plus nombreuse sur le web que celle qui contient pourtant la position la plus rationnelle scientifiquement.

Il est vrai que même l’histoire du web n’est pas épargnée avec la théorie d’une création militaire qui demeure encore trop fréquente… même chez les Dernier point sur lequel il me semble qu’il va falloir être très attentif : celui d’une remise en cause totale des institutions de savoir que sont les lieux d’enseignement et notamment les universités. J’ai toujours plaidé pour une position professorale qui puisse être discutée et corrigée par les étudiants durant les cours notamment lorsqu’il y a des critiques, des erreurs et des approximations -chercheurs. Toutefois, au sein de ces remises en cause drastiques de toutes les autorités, il n’y a aucune raison que l’université soit épargnée. Mais c’est sans doute le propos d’un autre billet.

autorité versus popularité
Les tensions entre autorité et popularité

L’année des 20 ans pour le Guide des Egarés

couverture documentation dans le numérique
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Pour cette année 2019, l’année des 20 ans du Guide des Egarés, je vais m’en tenir à un rythme d’écriture sur le blog aussi faible que les années précédentes. J’ai tenté de coupler les billets avec du podcast en septembre, mais très vite le rythme a repris le dessus. Il y aura sans doute quelques autres tentatives mais de façon plus ponctuelle.

De la même manière, je continuerai à commenter de manière distante l’actualité. Mon but n’est pas de faire le buzz sur les évènements. Si cela a pu parfois être tentant par le passé, la ligne du Guide des égarés n’est pas celle de l’indignation permanente. Je serai sans doute plus incisif sur twitter à ce niveau.

Comme souvent, pleins d’autres projets éditoriaux et de recherche. Le blog n’étant plus qu’un élément à la marge dans tous ces différents projets, il est bien difficile de publier ici de façon très régulière. Je ne crois pas à la centralité en matière éditoriale, et encore moins en matière de publication personnelle.

Au menu, je peux vous annoncer que je reviendrai sur Publienet mais ce ne sera pas avec une nouvelle ou un roman. Sur les aspects fictionnels, je ne parviens pas à finaliser aucun de mes projets depuis quelques années. Et pourtant, j’ai quelques éléments en stock dont une série de courtes histoires à destination des collégiens qui pourrait également bien plaire aux professeurs-documentalistes. Je suis toujours à la recherche d’un éditeur pour ce projet d’ailleurs.

Sinon pour évoquer un des projets auxquels je souhaite faire participer les acteurs de la documentation et tous ceux qui me suivent voire qui seraient intéressés par le Capes de documentation, mon livre « la documentation dans le numérique » paru aux excellentes Presses de l’Enssib est désormais disponible sur OpenEdition, donc en accès libre et gratuit.

Mais il y a mieux, une version annotable et expérimentale va être mise en place avec l’outil hypothes.is.

Je vais donc me transformer en auteur-animateur de communautés autour de cet ouvrage d’ici quelques semaines. Je ferai donc des retours réguliers de l’expérience sur le blog à cet effet. Je souhaite en profiter pour développer une communauté que je solliciterai pour d’autres expériences notamment autour du futur dispositif HyperOtlet. Cela rappellera aux plus anciens que déjà du temps du RTP-DOC, Jean-Michel Salaün

s’était montré efficace pour animer une communauté scientifique avec des outils de commentaires et d’annotations. A ce propos, le temps est probablement venu pour réinterroger le concept de document d’une façon similaire à celle de Roger Pédauque.
Jean-Michel Salaün s’était montré efficace pour animer une communauté scientifique avec des outils de commentaires et d’annotations. d de

Je vous tiendrai au courant quant au début de l’expérience.

Voilà donc pas mal de choses à partager sur le Guide des Egarés qui fêtera ses 20 ans fin octobre, début novembre dans un contexte de frondes diverses et variées que n’auraient pas renié Dumas. On essaiera donc d’apporter une touche romanesque dans cette période à notre façon.

Le Mundaneum de Noël

Mundaneum de Noël
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J’ai récemment vu le film produit par Netflix avec Kurt Russell en père Noël dans « Chroniques de Noël ». Outre un personnage de père Noël renouvelé et plutôt attachant pour toutes les générations, le film nous donne à voir un moment particulier : celui de la conservation des lettres envoyées au père Noël de la part des enfants.

Le lieu est magnifique et géré par des créatures extraordinaires, des petits lutins.

Lutin dans la bibliothèque

Ce lieu ressemble à une bibliothèque fantasmagorique, une sorte de Mundaneum de Noël. On y accède par la hotte du père Noël par ailleurs.

Y sont classées principalement des lettres, ce qui suppose des fichiers d’un format un peu particulier, qui diffèrent donc de la taille des fichiers du Mundaneum d’Otlet.

Les fichiers de lettres au Père Noël

L’anecdote est sympathique et suscite évidemment plusieurs questions. Que fait-on des lettres envoyées au père Noël en France et qui sont traitées par un centre spécial non loin de Bordeaux à Libourne. On sait qu’une équipe est chargée d’y répondre et le fait de manière efficace. Mon fils pourrait en témoigner car il avait tenté l’expérience il y a quelques années.

L’examen des archives du père Noël permettrait de réaliser une belle enquête sociologique et historique voire médiatique. Je ne sais pas si cela a été fait. Je n’ai pas pris le temps de vérifier, mais ça serait une idée parfaite, d’autant qu’on y retrouverait assurément la question du goût des archives et la présence émotionnelle en sus des questions classiques des humanités digitales.

Mais j’en viens surtout à me demander en ces temps d’agitation et de réclamation perpétuelle, si cette pratique de la lettre au père Noël n’a pas pris d’autres formes dont les réseaux sociaux sont devenus le réceptacle.

Comme il n’y a pas véritablement de père Noël des adultes, on peut se demander qui gère les frustrations désormais ? Plus d’autorité magique, spirituelle voire transcendantale, comment finalement porter ses demandes et ses envies à la communauté de manière si ce n’est efficace tout au moins cathartique sans que cela ne devienne « le vide ordure planétaire » que craignait Finkielkraut ?

Le film montre en tout cas que le Mundaneum de Noël gère différentes sortes de documents notamment des lettres vidéos.

Le multiécran qui permet de visionner les lettres vidéos.

Autant de questions qui vont nous occuper assurément l’année prochaine en choisissant de se situer plutôt du côté du  père Noël de la connaissance face au père fouettard de l’agitation.

Le meilleur cadeau qu’on puisse requérir en ce moment, c’est celui d’un esprit reposé, propice à pouvoir penser et réfléchir en dehors des enjeux géopolitiques et marketing de la désinformation.

Kurt Russell chante « Santa is back in town » avec un look modernisé, et une envie de reprendre le volant de toute autre véhicule que son traineau.

Peut-être est-le moment pour que Paul Otlet revienne lui aussi sous une autre forme. Enfin, son esprit…

Kurt Russell en Père Noël d’un nouveau genre.

Chronique n°3. Dieu est-il un salaud ou l’anti-Otlet

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Une nouvelle chronique très courte pour cause de problèmes de santé niveau vertèbre et en attendant d’autres contenus en préparation.

La version audio à podcaster.

Je viens de voir sur Neflix « Le tout nouveau testament ». Je me souvenais d’avoir vu les extraits et bandes annonces à l’époque de sa sortie, mais j’avais raté le fait que Benoît Poelvoorde  y incarnait un dieu belge quelque peu étonnant…

Source de l’image : Le nouveau testament. Copie d’écran issue du site : https://frenchly.us/week-francophone-films-theatre-raymond-kabbaz/le-tout-nouveau-testament/

Les images le montrent dans une pièce digne d’un mundaneum dystopique plutôt qu’utopique.

Un ordinateur et des tiroirs qui contiennent les fiches de tous les individus qui composent l’humanité.

Poelvoorde y incarne un dieu législateur de règles de l’emmerdement maximal. Il ne veille donc pas au bienêtre de l’humanité, il semble au contraire privilégier une approche différente.

 

Capture issue du journal Le Monde en anti-Otlet sadique… https://www.lemonde.fr/cinema/article/2015/09/01/le-tout-nouveau-testament-benoit-poelvoorde-en-dieu-belge-et-mechant_4742015_3476.html

On a parfois l’impression d’y voir un successeur belge de Paul Otlet qui aurait choisi de transformer le mundaneum dans une logique optimisée de l’indexation des existences plutôt que de tenter de réaliser en vain une indexation des connaissances en pure perte.

On dirait même un anti-otlet…

Copie d’écran issue d’Atlantico qui montre Poelvoorde en anti-Otlet avec un bureau chargé d’alcool et boîtes de conserve dans un environnement digne du Mondaneum

 

 

 

 

 

Si la fille du Dieu belge décide de changer la donne en révélant les dates de mort des personnes, seule une reprise du contrôle de l’ensemble permet de changer la donne.

La révélation des métadonnées butoirs vient changer l’existence même. Une connaissance intime est alors la source du changement.

Cette incarnation de Poelvoorde est assurément à mettre au nombre des Mundaneum de la dystopie, mixant le désir d’un fichage généralisé avec le fait de pouvoir agir de façon omnipotente à la Big Brother.

Si ce n’est que ce n’est pas Big Brother is watching you, mais un pauvre type a fiché toute votre existence…

Si les images de Paul Otlet pouvait donner parfois l’impression d’un vieil homme ou d’un pauvre personnage usé par le fait de tenter d’indexer l’ensemble des connaissances possibles, le personnage du dieu omniscient Poelvoorde s’inscrit dans une filiation finalement plus inquiétante.

En effet, ce qui frappe dans le film, c’est le caractère malsain de Poelvoorde, être omnipotent mais totalement incompétent, sans pouvoir intrinsèque et dont l’éloignement des instruments de pouvoir le rend au final tout autant impuissant.

La leçon sans doute est que nous avons produit tout au long de l’histoire des personnages de ce type, bien avant nos data centers et que les archives des sociétés de la surveillance ont conféré parfois des pouvoirs à des êtres dont le seul but était de ruiner l’existence des autres.

Je vais tâcher dans les prochains mois de rassembler un peu de matériau sur les représentations dystopiques de ce type. On en trouve désormais régulièrement dans les séries…

Chronique n°2. « Ce qu’on apprend ajourd’hui sera inutile en 2050 ». ?

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La version audio à podcaster.

 

« Ce qu’on apprend ajourd’hui sera inutile en 2050 ». La formule a été reprise à partir des propos de Yuval Harari.

Et bien je pense que c’est l’inverse. Il est probable alors qu’on s’interroge sur les programmes et les savoirs du lycée, qu’un lycéen du siècle dernier et peut-être même du siècle encore d’avant, était mieux armé que ceux actuellement.

Le lettré du digital, ainsi l’appellerons-nous, ne vit pas dans un monde totalement en rupture avec les anciennes pratiques.

Nous ne vivons pas non plus dans une révolution permanente faite de tabula rasa, et qu’il faudrait tout réapprendre et tout recommencer.

Ce n’est donc pas à mon avis que ce qu’on apprend aujourd’hui sera inutile en 2050, mais plutôt ce qu’on apprend actuellement est insuffisant et pas du tout au niveau. Pire que cela, ce n’est pas cohérent et cela témoigne d’une absence de vision à long terme.

Photo Alejandro Camilla. unsplash.

Je serai même tenté de dire que vouloir se mettre sans cesse au goût du jour a conduit à un saupoudrage avec le développement d’éducation à, certes nécessaire, mais trop souvent marginalisée, car il faudrait mieux intégrer leurs contenus.

Pire encore, les effets de modernité et d’égalitarisme conduisent à supprimer ou à négliger certains contenus du fait de programmes élargis, mais aussi parce que ses contenus nécessitent des formes attentionnelles longues et des répétitions.

On a trop laissé à l’industrie des jeux vidéo le droit de nous faire refaire pendant des heures des actions similaires dans des environnements sympathiques au point que les exercices, les dictées, les résumés de texte deviennent des instruments peu prisés désormais… notamment parce qu’ils révèlent les difficultés et qu’ils opèrent aussi des logiques de hiérarchie entre élèves. Il est vrai une nouvelle fois qu’il est préférable d’annoncer son niveau dans un jeu vidéo plutôt que de dire son classement dans une matière.

 

Le paradoxe vient du fait que le temps scolaire est trop court. J’entends par temps scolaire, à la fois le temps institutionnel, mais aussi tout le temps nécessaire à la formation de l’esprit, mais aussi des corps, ce qui implique donc tout autant des compétences intellectuelles que techniques, que des compétences physiques que spirituelles.

Le temps passé devant des activités ludiques devant les écrans, ou tout au moins le temps d’attention sur ces dispositifs finit par dépasser sur une année le temps scolaire, et parfois de façon très nette.

Cela ne signifie pas qu’on n’apprend pas devant les écrans. Cela signifie que le pouvoir des industries des loisirs est écrasant sur ces dispositifs et qu’on peine à trouver les moyens d’en faire des instruments de formation. Trop souvent, on ne parvient guère à dépasser le cadre de la formation aux usages, alors qu’il faudrait former à une meilleure intégration culturelle.

Cela implique donc de travailler les passerelles entre les disciplines, mais aussi entre les exercices.

L’enjeu est de développer de nouvelles formes de production à évaluer. Cela peut être la réalisation de vidéos par exemple. Mais sur ce point, il faut rappeler qu’il ne s’agit pas seulement de savoir filmer et de savoir monter, mais aussi de produire un scénario, de faire œuvre d’imagination, mais aussi de démontrer une capacité à structurer l’information.

Or, cela ne peut se faire qu’à condition de s’exercer, de recommencer, d’améliorer, etc.

Igor ovsyannykov. Unsplash.

Je note que la plupart de mes étudiants ne savent pas faire de résumés et encore moins de dissertation avec des plans qui tiennent la route. Je ne parle même pas des commentaires de textes. Or pourtant, beaucoup ont obtenu des mentions au baccalauréat.

Autre point, ces aptitudes supposent de s’exercer, mais d’avoir les moyens de pouvoir comparer, c’est-à-dire d’avoir à disposition des références qui ne soient pas uniquement disponibles en ligne… c’est-à-dire d’avoir une culture, ce qui suppose d’avoir un langage qui permette d’exprimer des nuances et donc d’utiliser des synonymes, mais aussi d’avoir un minimum de références en littérature, cinéma, arts pour pouvoir mieux utiliser des exemples pour asseoir des raisonnements.

L’enjeu n’est donc pas uniquement celui de savoir coder. Il sera clairement nécessaire de développer un programme de formation au code pour mieux comprendre les logiques algorithmiques de base, mais aussi pour savoir mieux utiliser des outils statistiques.

Mais il faut conférer surtout les moyens de savoir décoder… tout autant les textes, les images, les vidéos, les sets de données et tout autre visualisation et tableau statistique.

L’art de la critique, de la mise à distance, suppose surtout des rapprochements, notamment entre littératie et numéracie. Il y a de la joie à lier, disait Giordano Bruno, et c’est bien l’enjeu, lier sans emmêler, lier sans être poings et mains liées. En ce sens, écrire les programmes sous l’influence des industries et thématiques dominantes du moment en matière de digital serait une grave erreur. Pire encore, serait de placer la donnée comme centrale en matière de formation au numérique, car justement l’enjeu n’est pas de placer la donnée comme centrale au niveau du système scolaire, ce qui serait un renversement inquiétant par rapport à  la loi Jospin de 1989.

L’avenir de l’éducation s’inscrit donc dans un rapport entre tradition scolaire et anticipation, entre les travaux des prédécesseurs et ceux à venir. L’avenir de l’éducation est assurément steampunk plutôt que transhumaniste.

 

Pour finir sur une note poétique, on pourrait dire que l’enjeu est de former des citoyens qui s’inscrivent dans une lignée qui mêle poésie et code, métries et métriques en se souvenant que le premier code informatique a été écrit Ada Lovelace, fille du poète Lord Byron.

 

Source :

Les images sont issues du site unsplash.com .

Image mise en avant : Kevin Ku

Sur le lettré du digital, voir notamment cet article écrit avec Franck Cormerais.

Voir aussi cet article collectif.

Quelques idées sont  développées dans la formation aux cultures numériques.

Chroniques neuromanciennes. 1. Le Pendule de Foucault

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Je me lance dans l’audio en parallèle de l’écrit. Vous pourrez retrouver avec une certaine régularité (une fois par semaine ?) »les chroniques du neuromancien » en version audio sur youtube et en podcast.

Je mettrai à chaque fois sur le blog, le texte qui a servi de trame avec des éléments bibliographiques en sus.

Cette première chronique est consacrée au Pendule de Foucault d’Umberto Eco. En voici la vidéo :

 

La version audio sur soundcloud

La version texte :

 

C’est une première, après 19 ans de blog sur le Guide des égarés. J’ouvre une nouvelle période qui va consister en de courtes chroniques pour vous accompagner chaque semaine.

Les sujets seront divers, issus des cultures digitales mais aussi des cultures plus classiques. Le plus souvent, on mélangera volontairement les différentes approches. Il s’agit aussi pour moi de réutiliser ma voix en dehors des cours et des conférences.

Pour revenir sur les chemins de la radio que j’ai abandonnés depuis plus de 20 ans.

Alors pour débuter cette première chronique, je vous propose d’étudier quelque peu l’imaginaire complotiste à partir d’un roman d’U. Eco, le pendule de Foucault.

Umberto Eco écrit un roman où les protagonistes inventent un plan qui vise à expliquer tout ce qui s’est passé dans le monde depuis des siècles en intégrant tous les groupes de l’histoire, parmi lesquels figurent en bonne place les templiers. Ce qui semble être la réalisation d’un gigantesque jeu de rôles devient un complot sans limites auquel finissent par croire les inventeurs eux-mêmes. Même s’ils ne sont pas les seuls puisque bien d’autres finissent par accorder un crédit à cette histoire soit par qu’ils en sont convaincus, soit parce qu’ils peuvent s’intégrer parfaitement à une histoire qui semble faire sens.

Eco avait affirmé dans un entretien au Monde en octobre 2010 que désormais :

« A l’avenir, l’éducation aura pour but d’apprendre l’art du filtrage »

 

Ce conseil ou avertissement prolonge l’objectif du roman qui était de démontrer les racines et l’imaginaire des théories du complot voire d’en démontrer la construction, le ridicule et la perdition auquel il peut mener. On sait que le roman à l’inverse a provoqué l’envie d’en savoir plus sur les théories et références auxquels faisait référence. Le lecteur du pendule de Foucault connaissait à l’avance toute la trame du Da Vinci Code par exemple, à la fois par la lecture du roman, mais aussi parce qu’il avait été lire d’autres références.

Eco a produit comme bien souvent dans ses romans, un travail multiréférentiel, même s’il y a ici un gros effort de sourcer avec pas mal de citations en exergue des chapitres. Seulement, il est parfois difficile de savoir si cette citation est finalement un conseil de lecture… ou s’il s’agit de montrer le ridicule et l’insensé de la citation.

Un des personnages du roman se nomme Casaubon… ce qui est une référence que ne peut comprendre que le lecteur cultivé. J’avoue ne pas avoir repéré les références lors de mes premières lectures du roman… car oui, le roman d’U. Eco fait partie de ceux qu’il faut lire à plusieurs reprises pour en maîtriser toutes les arcanes.

Casaubon est surtout une référence à Isaac Casaubon, ce philologue, c’est-à-dire ce spécialiste de l’analyse des textes et des documents, capable d’en comprendre le sens et les références, mais aussi d’en démontrer la fausseté ou le caractère apocryphe.

Le pendule de Foucault nous place donc à dessein dans une « guerre du faux » dont on comprend mieux désormais les ressors dans la guérilla informationnelle de notre époque.

 

Mais revenons au Pendule de Foucault et à ses personnages.

Le narrateur comprend au fur et à mesure qu’il est entré dans une forme de distorsion de la réalité qui repose sur une confusion entre capacité à raisonner et agitation de l’esprit. Les réseaux sociaux actuels semblent hélas privilégier nettement cette agitation de l’esprit ou stultitia comme la qualifie Michel Foucault.

« Un procès plein de silences, de contradictions, d’énigmes et de stupidités. Les stupidités étaient les plus voyantes, et, dans leur incompréhensibilité même, coïncidaient en règle générale avec les énigmes. En ces jours heureux, je croyais que la stupidité créait de l’énigme. L’autre soir, dans le périscope, je pensais que les énigmes les plus terribles, pour ne pas se révéler comme telles, prennent l’apparence de la folie. Mais à présent je pense que le monde est une énigme bienveillante, que notre folie rend terrible, car elle prétend l’interpréter selon sa propre vérité. »

 

Cette logique s’observe dans les méthodes qui reposent sur des formes d’érudition schizophrénique ou improbable, une collecte qui rassemble façon puzzle des éléments épars pour leur donner un sens. Ce n’est pas de la recherche mais du storytelling :

« La reconstitution nous prit des jours et des jours ; nous interrompions nos travaux pour nous confier la dernière connexion ; nous lisions tout ce qui nous tombait sous la main, encyclopédies, journaux, bandes dessinées, catalogues de maison d’édition, en diagonale, à la recherche de courts-circuits possibles ; nous nous arrêtions pour fouiller les éventaires des bouquinistes ; nous flairions les kiosques ; nous puisions à pleines mains dans les manuscrits de nos diaboliques ; nous nous précipitions au bureau, triomphants, en jetant sur la table la dernière trouvaille. »

Quelque part, on pourrait considérer qu’il s’agit en quelque sorte du versant malin de la pensée hypertextuelle. On créé du lien parce qu’il semble possible d’en faire un, mais la qualité du lien et sa légitimité ne sont guère avancés :

« Lorsque nous échangions les résultats de nos imaginations, il nous semblait, et justement, procéder par associations indues, courts-circuits extraordinaires, auxquels nous aurions eu honte de prêter foi – si on nous l’avait imputé. » (Eco 1990 p.474)

 

Cette logique me paraît dominante actuellement, d’autant qu’elle s’accompagne de plus en plus de documents partiels ou révélés au bon moment.

C’est la puissance même d’une pensée complotiste

«Quoi qu’il en fût, et quel que fût le rythme, le sort nous récompensait, parce qu’à vouloir trouver des connexions on en trouve toujours, partout et entre tout, le monde éclate en un réseau, en un tourbillon d’affinités et tout renvoie à tout, tout explique tout.. »

 

L’état de veille généré permet en effet d’accumuler, de percevoir ce qui était invisible avant, de faire prendre sens à ce que le commun des mortels ne voit pas ou ne comprend pas, ou plutôt ne veut pas comprendre, car il n’a pas reçu la lumière et qu’il croit ce que lui racontent ses gouvernants ou directeurs de conscience. Les théories du complot fonctionnent souvent comme une libération ou comme une capacité à s’extraire des principaux discours médiatiques. C’est bien pour cela qu’une éducation aux médias simpliste risque de produire une augmentation de la pensée conspirationniste.

Mal maîtrisé, ce n’est pas l’accès à la majorité de l’entendement que souhaite Kant qui va se produire, mais l’accès aux ténèbres de l’esprit, un monde chtonien dans lesquels le Chtulluh de l’esprit réside et conduit aux pires extrémismes et manipulations.

 

Le comble du conspirationisme est le fait de finir par se manipuler par soi-même dans une logique qui ne repose pas sur la recherche de la vérité ou de faits établis, mais la quête d’une vérité cachée qui repose sur des acteurs mensongers et dangereux. Toute pièce qui paraît accrédite le puzzle est alors ajoutée sans discernement au point qu’on y mélange sans vergogne le vrai et le faux et que les plus grands manipulateurs sont bien souvent ceux qui prétendent dénoncer les grands mensonges :

« – Mais vous avez dit vous-même qu’ils étaient faux, dit Belbo.

Et alors ? Nous aussi sommes en train de bâtir un faux.

C’est vrai, dit-il. J’allais l’oublier. » ( Eco 1990 p.398)

Références :

Pour poursuivre en vidéo cette chronique, vous pouvez voir mon intervention d’une heure sur le sujet  « littératies et évaluation de l’information » lors de l’école d’été de Montréal sur les fausses nouvelles à l’UQAM, organisé par le Comsanté et Alexandre Coutant.

Eco, U. (1992). Le Pendule de Foucault. Paris: Le Livre de Poche.
Foucault,M.« L’écriture de soi », Corps écrit, no 5 : L’Autoportrait, février 1983, pp. 3-23.
Mon article sur Isaac Casaubon.