Category Archives: Internet et le cyberespace

Ici nous présentons quelques évolutions, nous n’y lutterons pas à l’instar de Cobra contre les pirates de cyberespace…

Retour vers le futur : le projet MEMEX

La nouvelle a commencé à circuler. La fameuse Darpa vient de lancer un appel d’offres pour un projet nommé Memex. Abondance s’en fait l’écho et rappelle l’origine du MEMEX, le memory extender de Vannevar Bush, projet théorisé dans l’article « as we may think » de 1945. Un document présente le cadre du projet et il est intéressant à plus d’un titre. Si à première vue, Abondance considère que l’objet est d’améliorer le référencement des documents et données présents dans le web profond, notamment pour des questions d’intelligence économique et de repérage de trafics illégaux, la question est en fait peut-être davantage complexe.

En premier lieu, l’interrogation classique consiste à se demander si les résultats ne vont surtout pas alimenter des logiques d’indexation de personnes au bénéficie des institutions de surveillance telle la NSA.  L’hypothèse est possible tant les industries de surveillance et de captation de l’attention semblent avoir pris le dessus sur ces aspects, si bien que les institutions s’en trouvent désormais dépendantes, au point de devoir demander des autorisations pour accéder aux données privées. On sait que la tentation est de passer outre les autorisations parfois.

Mais il faut peut-être aller plus loin.

Les références à Bush ne sont pas anodines, d’autant que le savant américain n’est pas le seul à être cité comme référence dans le document. On retrouve aussi Douglas Englebart et sa démonstration emblématique de 1968. Un parfum de nostalgie semble régner.

Si on lit la page 5, on comprend que le but est de dépasser la recherche dominante, qui est celle de la logique de la correspondance d’une ressource avec une requête.  Si on suit le cheminement d’as we may think, c’est plutôt de déduire la requête à partir d’un cheminement.

Pour ma part, je ne suis pas certain que le projet porte justement sur ce qu’on nomme le web invisible, car il est bien mentionner qu’il s’agit du web public. Il reste à savoir quelles sont désormais les frontières du web public, tant les dispositifs du cloud tendent à publiciser ce qui était du domaine privé et de nos disques durs.

Les méthodes d’indexation doivent être nouvelles selon l’appel d’offres. Ce qui intéresse c’est tout ce qui permet de dégager du sens, mais dans des logiques qui dépassent celles du TAL.  On est dans des logiques de métadonnées augmentées pour dégager du sens dans les mises en relation entre différents types de données ou de facettes. On a quand le même le sentiment très fort qu’il s’agit surtout d’examiner les données et documents issus des espaces de cloud…

Les mécanismes de recrutement et de fonctionnement sont également intéressants car on retrouve toutes les recettes qui ont fait le succès de l’Arpanet…  avec des logiques de collaborations relativement souples. A travers ce projet, on pressent qu’il s’agit de refonder l’Ipto de la grande époque.  Reste à trouver les nouveaux Licklider, les Bob Taylor des futures générations. Sur ces aspects historiques, on ira voir du côté de la thèse d’Alexandre Serres et le support sur l’histoire de l’Internet. 

Il reste à se demander qui va répondre à l’appel d’offres. C’est le grand mystère car les territoires de l’indexation semblent parfois sans limite. Et quid de Google dans l’affaire ?

Mes dernières parutions en SF faisaient justement le point sur les questions de l’indexation et la désindexée faisait déjà référence à la Darpa et au professeur Vannevar. Le prochain roman mettra en scène justement un géant du web nommé Argos, la Darpa rachetée justement par Argos et des questions stratégiques au niveau du cloud. A lire très prochainement…

Reste à savoir désormais qui mène la danse entre les institutions de l’indexation et de la surveillance et des industries des mêmes domaines. Une chose est certain, les leaders sont américains…

Du Like au Fake

La quête du plus grand nombre de likes conduit nécessairement à une guerre du faux dans l’agir réputationnel des marques et autres entreprises en quête de visibilité. Un article du guardian décrit justement les stratégies de la quête du like qui conduit à confier à des « fermes de likes » le soin d’augmenter stratégiquement son nombre de likes pour gagner en visibilité. Le journal cite l’exemple d’une page sur la courgette dont les likes sont artificiellement gonflés car une entreprise au Bangladesh vend 15 dollars le millier de likes. Cette stratégie ne concerne pas seulement les likes de Facebook mais aussi les likes sur Youtube. Les « likeurs » sont évidemment très peu payés, ce qui ne peut qu’interroger sur les logiques éthiques à l’œuvre.

Difficile de savoir alors la part de vérité dans cette mascarade du like qui dupe le consommateur et le citoyen.

On avait déjà dit à plusieurs reprises que le like était une dégradation du tag, qui s’inscrit dans la lignée de l’indexation. On évoque aussi dans cet ouvrage cette question du marché des likes. Cette monétisation totale de l’indexation et sa prise de contrôle par un marché qui ne vise que des opportunités peu durables ne peut qu’interroger sur l’avenir de ces pratiques. Car pour 15 dollars les mille likes, c’est bien la force de travail d’employés mal rémunérés que l’on achète. Pour ces mille fakes, qu’obtient-on réellement ? Est-ce une stratégie de visibilité ? Augmente-t-on ses ventes ? Finalement, ne s’agit-il pas d’une sorte de mensonge punissable par la loi ? On se doute que les entreprises s’en moquent. Il suffit de regarder les publicités à la télévision pour comprendre que la vérité ne soucie guère. Au passage, on se demande vraiment à quoi serve les bureaux de vérification de la publicité et autres CSA.

On peut aussi se demander quel est l’intérêt d’obtenir de faux likes, car cela distend le lien avec les vrais consommateurs qui ont effectué ce geste volontairement. Une nouvelle fois, dans cette logique d’affrontement entre le qualitatif et le quantitatif, il y a matière à réflexion. Cette guerre du fake, touche également les artistes qui cherchent à être les plus likés possibles, dans une nouvelle logique de classement de popularité, par crainte d’une désaffection. On sait aussi qu’on oblige à liker pour participer à tout un tas de concours. Le like ne semble donc pas valoir grand-chose au final.

Seulement, ces logiques perpétuent la dégradation de la satisfaction des désirs, réduisent la libido à une expression simple, à la logique de l’arène, pouce en l’air, pouce levé. Ce n’est pas seulement la logique qui présidait au sort des gladiateurs mais aussi celle de nos salles de marché où on vend ou on achète à la moindre crainte ou information, mais où aussi on pratique le fake depuis longtemps en achetant de façon stratégique.

La pénétration incessante dans nos existences de ces logiques calculées mais nullement raisonnables à long terme ne peut qu’inquiéter. Ce n’est donc pas seulement Facebook qu’il faudrait éventuellement réglementer mais des logiques impulsés par un capitalisme financier qui a perdu totalement sa raison d’être. Finalement, cette inflation du like augmente en parallèle de nos dettes ou prétendus dettes. Ce qui est bradé assurément dans cette histoire, c’est la valeur esprit qui est en déficit.

Face à cet index malmené et aux coups de pouce intempestifs, seule une réaction majeure semble requise.

Les trois dimensions des folksonomies

Après un premier extrait sur le like, voici un nouvel  extrait du Tag au Like qui concerne un point qui m’intéresse particulièrement, à savoir le fait qu’il faut considérer aussi les folkskonomies au delà de la seule question de l’indexation.
J’ai déjà abordé la question des trois dimensions à Toulouse il y a quelques temps. Il est temps d’en donner une lecture plus complète ici.

Bien souvent l’action de taguer s’inscrit dans des perspectives mnémotechniques qui vont au-delà d’une indexation et ressemblent davantage à un marquage cherchant à décrire un parcours. Ces parcours peuvent être très éphémères au point que le tag devient une forme de « post-it ‘(1)numérique » , attribué n’importe comment. Mais les tags peuvent être surtout des marques de parcours de lecture, témoignages de « marches » de lecture et de démarches de recherche : une trace de nos actions passées comme pour mieux affirmer « Je suis passé par ici, voilà ce que j’ai perçu et je pense que cela pourra m’être utile pour plus tard ». L’inscription des folksonomies ne doit donc pas être restreinte au seul champ de l’indexation, mais également comprise dans celui des supports de mémoire et dans les territoires de l’annotation. Les trois dimensions principales des folksonomies qu’il est possible de distinguer sont les suivantes :
- La dimension d’indexation. Il s’agit de la dimension qui est la plus souvent mise en avant. C’est souvent par ce prisme qu’elles ont été étudiées. L’indexation concerne aussi bien les ressources que les individus.
- La dimension mnémotechnique place les folksonomies dans les mécanismes de la mémoire et parmi les outils qui permettent de conserver de façon externe des données qui pourraient être consultées ultérieurement en cas de besoin. Une dimension nettement mise en avant chez les usagers des signets sociaux.
- La dimension d’annotation est corrélée aux deux précédentes. Le tag peut être considéré autant comme une annotation qu’une indexation. La définition retenue dans ce cadre est celle développée par Manuel Zacklad (2°): « Toute forme d’ajout visant à enrichir une inscription ou un enregistrement pour attirer l’attention du récepteur sur un passage ou pour compléter le contenu sémiotique par la mise en relation avec d’autres contenus sémiotiques préexistants ou par une contribution originale. Cette extension donnée au sens du terme d’annotation est pour partie la conséquence des usages terminologiques associés à la gestion collective des documents sur le web où le terme d’annotation peut désigner aussi bien le fait de surligner un passage, le rajout d’une balise sémantique permettant le classement du document (taguer), ou la rédaction d’un commentaire associé à un texte en ligne. ». Sur ces questions, il est indispensable de consulter le site et les travaux de Marc Jajah.

Les trois dimensions des folksonomies.

Les trois dimensions des folksonomies.

 

Les folksonomies permettent en effet une réconciliation entre l’indexation et l’annotation. L’annotation que l’on pratique dans nos livres papier ne présente aucun index et aucun classement. Le numérique permet d’y répondre désormais. L’annotation s’exerçait principalement dans les marges, pouvait se manifester par le fait de souligner voire de surligner. Cela constituait également des marques d’appropriation du texte (2°).
Les folksonomies facilitent ces logiques de parcours. Les signets sociaux, qui permettent de taguer et d’annoter des ressources jugées intéressantes, envisagent pleinement cette perspective. Cette prolongation de la vision des folksonomies dans un espace – qui est aussi celui de la connaissance et des travailleurs du savoir et de l’information–, les place nécessairement dans le territoire de la lecture et de l’écriture, c’est-à-dire celui de la littératie et même des littératies.
Évidemment, la tentation serait de rétorquer que la lecture est une activité essentiellement individuelle, voire privée et qu’à l’inverse les folksonomies s’inscrivent dans une sociabilité portée par le web 2.0, également appelé web social. Les folksonomies présentent effectivement une dimension fortement collective. Il convient de rappeler cependant que la lecture n’est pas une activité uniquement solitaire. Alberto Manguel (3°) rappelle à dessein les anciennes lectures collectives à voix haute. Les récentes expériences de lecture et d’apprentissage de la lecture effectuées par Christian Jacomino avec ses « Moulins à parole » (outils disponibles sur le site VoixHaute.net), démontrent bien que la lecture a toujours présenté une dimension sociale. Le numérique facilite cette mise en perspective sociale de partage de lectures.
Les folksonomies facilitent certes des usages individuels, mais leur force réside justement dans l’agglomération du « pouvoir des usagers » pour produire des effets collectifs. Leur puissance repose sur le système de crowd sourcing, c’est-à-dire l’alimentation des plateformes par les données issues de la foule. En clair, les usagers apportent les données et la valeur ajoutée. Plus il y a d’usagers qui ajoutent des mots-clés, plus l’indexation s’améliore potentiellement et plus il y a de ressources décrites, accessibles par le moteur de la plateforme. L’esprit collaboratif permet d’indexer les documents produits ou signalés par les autres selon ses propres besoins. Cet état d’esprit peut donner l’impression d’un ancrage dans les idéaux des prémices du web et des premiers réseaux : il s’agit de partager, en l’occurrence ici des ressources, des tags et des annotations. Le partage et sa publicité sont des valeurs par défaut des systèmes du web 2.0.

Mais cette volonté de partage est bien plus complexe, tant l’enrichissement financier bénéficie surtout aux créateurs du service, tandis que les usagers bénéficient certes de possibilités accrues d’interaction, de stockage et d’échanges, mais sont quelque peu dépossédés de leurs données. La logique folksonomique et son succès sont étroitement liés au développement des grandes initiatives du web 2.0 : YouTube pour stocker des vidéos qui peuvent être taguées, Flickr pour partager des photos, et les systèmes de partage de fichiers en ligne comme Box.net, plateforme qui offre la possibilité de taguer les documents mis en ligne et qu’il est possible de partager. Les tags, tout comme les données générées par les usagers au bénéfice de ces prestataires de services sont stockées dans des gigantesques entrepôts de données, les data centers. Ces données ne sont donc pas localisées sur le disque dur de l’usager, sauf s’il a pris soin d’effectuer des sauvegardes. De toute façon, il ne pourra jamais récupérer la totalité de ses interactions et de ses tags.
La liberté de taguer est bien réelle, mais bien souvent l’usager se trouve placé sous d’autres contraintes liées au service qu’il utilise. Selon les conditions générales d’utilisations, il n’est pas toujours totalement maître de ses annotations, tags et ressources. Les folksonomies n’échappent donc pas au côté obscur du web 2.0.

le côté obscur du web 2.0

le côté obscur du web 2.0

(1) Pour reprendre l’expression de Jérôme Bertonèche, ingénieur de recherche et spécialiste des langages documentaires, lors d’une formation en 2007.

(2) Le philosophe Bernard Stiegler décrit bien cette puissance de construction de parcours rendue possible par l’annotation. Cf. Bernard Stiegler, « Sociétés d’auteurs et sémantiques situées », Des Alexandries II. Les métamorphoses du lecteur, Christian Jacob (dir.), Bibliothèque nationale de France, 2003.

(3) Alberto Manguel, Une Histoire de la lecture, Actes Sud, coll. « Babel », 2000

 

La suite est bien sûr dans l’ouvrage. Sinon, un chapitre bonus est disponible ici de façon gratuite.  Voir aussi ici pour un support disponible et bien plus encore.

Futurologie des métiers des bibliothèques, de la documentation et des usagers de ces services

Pas mal de retards dans de nombreux travaux fort différents parfois d’ailleurs, du coup le blog en pâtit quelque peu. Je mets donc en ligne le support de mon intervention à Neuchâtel le 28 mars dernier à l’invitation de Swets.  Le titre était « Pour des lecteurs de crâne de licorne », ce qui fait bien sûr référence à Murakami mais aussi à ce texte.

Merci encore à l’organisation impécable et sympathique et particulièrement à Isabelle d’Overschie.

Les lecteurs avisés y retrouveront une trame qui m’accompagne depuis un an.

Tag au like : encore plus

L’actualité de la parution du Tag au like se poursuit… avec plusieurs choses. C’est vraiment Noël avant l’heure, mais comme vous ne serez pas tous à Bugarach, je préfère anticiper. Après le chapitre bonus, voici d’autres news.
Tout d’abord, sous les feux de l’actualité, cet entretien du quatrième type avec David Abiker à propos de l’ouvrage (même si on était que deux types…)

Ensuite, voici le support de la formation que j’ai donnée ce matin à l’Urfist de Bordeaux.

En bonus track… voici la version audio de la formation. Attention, je n’ai pas touché la capture audio, alors ne vous étonnez pas du passage d’une dame qui s’excuse d’être en retard et qui repart car elle s’est en fait trompée de salle…

Allez, encore un bonus : LE FOLKSOQUIZ 

Du tag au like chez David Abiker

Du tag au like chez David Abiker

La culture littéraire et l’ « effrayant génie » de la technique. La culture technique comme réponse.

Un petit texte qui revient sur certaines de mes réflexions du moment, qui aurait du être publié ailleurs que sur ce blog, mais les retards font que le blog devient le meilleur support possible. L’article est en mettre en relation avec un billet qui explorait quelque peu cette thématique. Une partie ce texte est directement inspiré d’un passage de la thèse, qui je crois, n’avait pas plu ou pas convaincu d’autant que j’évoquais clairement la culture littéraire comme un obstacle. Pour autant, j’ai envie de relancer le débat. Bonne lecture et à vos critiques!

 

Intro

 

Notre propos est de montrer que les craintes souvent exprimées à l’égard du web et de l’Internet proviennent d’une culture littéraire, sans doute occidentale d’ailleurs qui rejette la technique et l’objet technique. Nous nous appuyons ici sur les travaux de Gilbert Simondon dont les travaux œuvrent pour une culture technique et son enseignement.

Les  » lettres » qui reposent pourtant sur plusieurs techniques que sont la lecture et l’écriture et la somme de supports qui les accompagnent, tendent toujours à mythifier et à mystifier par le discours la technique. Davantage basées sur la contemplation que sur l’action, elles méprisent l’objet technique perçu comme simple instrument et dont le vocabulaire qui l’entoure est perçu comme grossier. La culture littéraire repose à l’instar de l’œuvre de Chateaubriand sur le désir d’accéder à Dieu, ou tout autre état intellectuel ou spirituel supérieur, par la pensée et la méditation dans l’espoir d’un ailleurs meilleur face à une vie active pénible. La technique est d’ailleurs souvent jugée bassement par la mythologie grecque et la religion judéo-chrétienne : le porteur de lumière est celui qui ouvre la porte des enfers. De plus les éléments techniques sont parfois assimilés à la culture de masse ou populaire et nullement celle de l’homme lettré, ce qui est non seulement absurde mais aboutit également à une absence de formation du fait de cet impensé.

 

 

  1. La culture littéraire et ses frayeurs.

Cette position problématique de la culture littéraire est parfaitement exprimée par Gilbert Simondon à propos de Chateaubriand :

« Il y a plus d’authentique culture dans le geste d’un enfant qui réinvente un dispositif technique que dans le texte où Chateaubriand décrit cet “effrayant génie” qu’était Blaise Pascal » (Simondon, 1958, p.107)

L’effrayant est en fait utilisé pour qualifier l’inexpliqué, ce que le littéraire refuse ici de comprendre. Chateaubriand tente dans Le Génie du Christianisme de montrer le côté religieux de Pascal. Or, il se trompe de génie. Celui de Pascal concerne surtout la science et la technique. Or Pascal n’est pas expliqué, il est fait mythe :

« Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques ; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu’on eût vu depuis l’antiquité ; qui, à dix-neuf, réduisit en machine une science qui existe tout entière dans l’entendement (…) enfin qui, dans les cours intervalles de ses maux, résolut, par distraction, un des plus hauts problèmes de la géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du Dieu que de l’homme. Cet effrayant génie se nommait Blaise Pascal. » (Chateaubriand, 1993)

Le génie technique est recouvert ici par le brouillard du génie chrétien.

Chez Chateaubriand, ce qui s’avère l’effrayant, c’est que Pascal ait osé se rendre sur des terrains jugés diaboliques, ceux de la science et de la technique, et que son salut n’est que la résultante de sa confiance en Dieu.

En aucun cas, Chateaubriand ne cherche à suivre la voie de Pascal ou à inciter à la suivre. Le génie ne peut être mu que par Dieu. Cette attitude diffère totalement de l’encyclopédisme des Lumières publiant plans et explications et incitant le lecteur à passer à l’action.

 

Chateaubriand sépare la littérature de la technique de la même façon que son père séparait sa famille aux quatre coins du château de Combourg. Les peurs enfantines et adolescentes se retrouvent dans l’œuvre et cette crainte est aussi celle qui sépare la culture littéraire de la culture scientifique et technique.

Chateaubriand s’inscrit dans la filiation de Montaigne, celle du commentaire, de la recherche du beau, de la méditation tout autant que l’imagination. C’est l’obscurité du romantisme qui s’oppose aux Lumières et l’ombre de la mort qui pèse sur les vivants avec l’horreur ou le dégout de la vie. C’est la mémoire vive qui est mise de côté pour les Mémoires d’Outre-tombe.

Pourtant cette culture utilise des éléments indispensables à la culture technique et notamment l’exercice nécessaire de la réflexion et de la méditation, en opérant une skholé, un arrêt pour prendre le temps de réfléchir. Mais elle demeure dans la contemplation, la morale chrétienne ayant placé la félicité dans un au-delà qui fait de la vie active, une étape à passer. Sans compter que les techniques sur lesquelles reposent sur cette culture, et notamment le livre, sont sacralisées. La magie remplace l’ingénierie.

 

La culture technique prend à l’inverse le temps d’agir. Elle réalise donc le transfert d’une culture scolaire et lettrée à une culture opérationnelle dont le savant est le meilleur représentant. Pascal est savant et son génie est avant tout celui de l’ingénieur et non pas celui de quelques esprit magiques.

 

2. La culture technique : la culture en action.

La culture technique passe de la légende, la legenda, la chose à lire, à la chose à faire. Non pas que ce fut par volonté de progrès, mais par volonté de savoir et de connaître. Et ce passage ne peut s’opérer selon Hannah Arendt que par le passage de la contemplation à l’action qui nécessite davantage l’usage des mains pour mieux connaître la nature :

« Quoi qu’il en soit, l’expérience fondamentale à l’origine de l’inversion de la contemplation et de l’action fut précisément que l’homme ne put apaiser sa soif de connaître qu’après avoir mis sa confiance dans l’ingéniosité de ses mains. Ce n’est pas que la vérité et la connaissance perdissent leur importance, c’est qu’on ne pouvait les atteindre que par « l’action » et non plus par la contemplation. » (Arendt, 1983, p.363) L’homme actif n’a pas pour autant remplacé l’homme contemplatif dans la hiérarchie sociale, notamment par des mécanismes de dépossession qui ont fait de l’homo faber un homo laborans, c’est-à-dire un travailleur dépossédé de la compréhension de son milieu. Une prolétarisation qui a presque gagné tous les secteurs du travail du fait d’une trop grande spécialisation notamment.

L’internet à ses débuts impliquait une participation également technique de la plupart des acteurs. Désormais, le réseau par souci de faciliter l’accès, pour des raisons tout autant démocratiques que commerciales, permet à tous de participer…sans pour autant en comprendre les mécanismes.

 

  1. Une culture littéraire mineure face à la technique.

La culture technique est davantage l’apanage de l’ingénieur que du génie. La magie fait place à l’ingénierie. De plus, la conception de l’héritage n’est pas le même dans la culture littéraire et la culture technique. Tandis que chez l’auteur du Génie du Christianisme, c’est le respect dans la crainte qui prédomine- la figure du comte de Chateaubriand étant le symbole de cette paternité justement effrayante-, chez Newton c’est le respect dans la transmission et la compréhension : le passé est un soutien et non un fardeau. Là où chez Chateaubriand, on trouve une position d’héritage pesant, il est au contraire libérateur chez Newton.

La culture littéraire est donc mineure face à la technique, elle ne la comprend pas, ne cherche pas à la comprendre soit par mépris, par recherche de l’otium, soit par crainte de quelque diablerie. Il serait presque tentant de dire que la culture littéraire ici, empêche l’exercice de l’entendement, de cette capacité à penser par soi-même.

Cet état de minorité est justement celui que dénonce Gilbert Simondon qui regrette également que la culture et notamment la culture générale ne devienne que l’expression d’une culture normée dans une logique d’héritiers au sens de Bourdieu.

La culture technique ne s’oppose pas à la nature et se situe donc à un niveau différent du positivisme scientifique qui normalise –nous songeons notamment à une lignée qui mène aux idéaux de la prétendue société de l’information- et diffère d’un obscurantisme qui nous mène au matin des magiciens.

La culture littéraire a été reprise justement par les publicitaires pour faire de l’objet technique un artifice entourée de discours, de magies, de possibilités infinies au travers de stratégies hypnotiques.

Au final, l’objet technique se trouve mis à distance de manière négative dans une impossibilité à le comprendre tandis que la distance nécessaire est abolie en ce qui concerne les discours publicitaires qui utilisent les techniques de la culture littéraire pour convaincre. Le publicitaire est devenu sophiste, le philosophe et l’homme lettré lui laissant la technique comme le montre Simondon (Simondon, 2005. p.522) :

« Si nous considérons l’ensemble des machines que notre civilisation livre à l’usage de l’individu, nous verrons que leurs caractères techniques sont oblitérés et dissimulés par une impénétrable rhétorique, recouverts d’une mythologie et d’une magie collective qu’on arrive à peine à élucider ou démystifier. Les machines modernes utilisées dans la vie quotidienne sont pour la plupart des instruments de flatterie. Il existe une sophistique de la présentation qui consiste à donner une tournure magique à l’être technique, pour endormir les puissances actives de l’individu et l’amener à un état hypnotique dans lequel il goûte le plaisir de commander à une foule d’esclaves mécaniques, souvent assez peu diligents et peu fidèles, mais toujours flatteurs. »

C’est la figure du robot qui apparaît ici sous-jacente. Une figure, symbole autant d’aspirations que de craintes que nous trouvons notamment dans la science-fiction.

 

4. Le regard cyberpunk

 

Cette peur se manifeste encore parfois au sein de l’Education Nationale où la culture des lettres demeure omniprésente…avec son impossibilité à penser la technique. Une culture inopérante pour des générations qui doivent pourtant faire face à une diversité d’objets techniques. La littérature exploite beaucoup d’ailleurs ces craintes sous forme de dystopies où la technique contrôle l’humain. Nous songeons également à la science fiction qui exploite cette thématique. Notamment le mouvement cyberpunk qui a inspiré les techniciens de l’Internet notamment au niveau du vocabulaire. La SF demeure un champ souvent hors domaine scolaire et peu prisé par la culture littéraire classique puisqu’elle reste fréquemment un mauvais genre dont l’apparition est fort rare dans les programmes. Le rejet vient justement de son vocabulaire technique qui en fait un genre vulgaire pour la culture littéraire normée. Pour autant, la science fiction opère un positionnement intéressant entre culture littéraire et technique. Le mouvement cyberpunk décrit ainsi souvent la technologie et ses excès sous tous les angles en y mêlant les idées punk (liberté de chacun diminuée, dégradation de la société généralisée…) et des magnats dirigeants le monde depuis leurs terminaux d’ordinateurs, ainsi que des gadgets cybernétiques. William Gibson, l’auteur du Neuromancien[1] qui a inspiré l’usage du terme cyberespace exprime cette position étonnante :

« Pour créer des univers de fictions, je pars plus de mon intuition que de ce qui est logique, car pour moi le monde dans son ensemble est illogique. Quand j’ai commencé à m’intéresser aux ordinateurs je n’y connaissais rien, mais j’aimais bien le principe de l’interface, donc j’ai déconstruit le langage informatique et l’ai reconstruit à ma façon pour montrer ce que la technologie pourrait devenir. Et ce que j’ai imaginé a, en retour, commencé à influencer ceux qui fabriquent les machines. Tout ça n’a rien de rationnel. »[2]

La science fiction constitue un pont possible entre les deux cultures en réintégrant la technique au sein de la littérature. Cependant, elle le fait de manière peut-être trop exagérée parfois, la rendant omniprésente. On passe d’un rejet de la technique à un techno-centrisme. On demeure sous l’obsession du contrôle, avec la sempiternelle question de qui a le pouvoir : l’homme ou la machine ? Or, la culture technique implique une sortie de cette vision simpliste et une étude des relations homme-machine plus complexe mais plus efficace.

Conclusion :

La culture littéraire reste toujours basée sur une forme de culte de l’auteur, notion rendue de plus en plus complexe actuellement avec le web. La culture littéraire vise à la démonstration de sa culture par la référence. C’est une culture personnelle qui repose notamment sur une lecture isolée.

La culture technique repose sur la formation plutôt que sur le conformisme et implique un caractère collectif et participatif plus élaboré qui invite à s’inscrire dans la compréhension du travail de l’autre en vue de son éventuelle amélioration.

Cela signifie que l’Internet et le web doivent être compris pour ce qu’ils sont : des créations humaines et que la culture littéraire doit faire place à la culture technique. Cette dernière s’appuie également sur la culture de celui qui sait lire et écrire mais sans être normée. Elle implique plus la connaissance que la recherche de reconnaissance.

Mais laissons parler Simondon :

« Dans l’homme, il faut une culture technique, faite de la connaissance intuitive et discursive, inductive, des dispositifs constituant la machine, impliquant la conscience des schèmes et des qualités techniques qui sont matérialisés dans la machine (…) » (Simondon, 2005, p.521)

La formation à l’Internet ne peut donc reposer que sur un simple usage qui voit l’Internet comme un instrument. La connaissance des réseaux et de leur histoire est nécessaire. L’apprentissage d’une culture technique s’avère dont primordiale et ce qui justifie pleinement la défense d’un enseignement technologique et d’un enseignement informatique, notamment en matière de programmation. Il reste que cette culture ne peut être complète que dans le cadre d’une culture de l’information, culture autant lettrée que technique.

Nous noterons d’ailleurs que la documentation qui présente un héritage technique et scientifique évident, et une proximité évidente avec les machines apparaît beaucoup mieux à même d’effectuer ce travail que les lettres.

 

 

Bibliographie :

ARENDT, H., Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, coll. « Pocket Agora », Paris, 1983

BARTHELEMY, J.H. Penser l’Ecole avec Gilbert Simondon. In Skholé. < http://skhole.fr/penser-l-%C3%A9cole-avec-gilbert-simondon-par-jean-hugues-barth%C3%A9l%C3%A9my>

CHATEAUBRIAND, F.R, Génie du christianisme, tome 1 (Flammarion, 1993).

MOREAU. P. Chateaubriand entre Montaigne et Pascal, Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 1969, n° 1, pp. 225-233. <http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_1969_num_21_1_937>

SIMONDON, G. (1958). Du mode d’existence des objets techniques. Paris, Aubier.

SIMONDON, G. (2007). L’individuation psychique et collective : A la lumière des notions de Forme, Information, Potentiel et Métastabilité. (p. 293). Editions Aubier.

 


[1] William Gibson. Op. cit.

[2] Interview de William Gibson par les humains associés. [en ligne]

http://www.humains-associes.org/JournalVirtuel2/HA.JV2.Gibson.html

Candidature Adbs

Je profite du blog pour signaler ma candidature au conseil d’administration de l’ADBS. Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’association, un détour par son site s’impose.

Ma profession de foi est la suivante : (je précise que le je employé a surtout pour but de devenir un nous)

Mon objectif est de veiller à une articulation juste entre les milieux de la formation et les milieux professionnels.

A cet effet, je m’engage à poursuivre les réflexions et les réalisations pour valoriser et mettre en valeur les valeurs et les compétences des métiers de l’information et de la documentation au travers notamment d’une « communauté de pratiques » dynamique.

Je mettrai notamment mes compétences à disposition pour le succès du projet de réseau social de l’adbs.

Je veillerai également à articuler la recherche et les perspectives professionnelles à développer.

Je m’engage également à défendre des valeurs issues de l’héritage documentaire qu’il convient de faire fructifier.

Pour cela, je souhaite également contribuer à la réputation internationale et l’association au travers de différentes manifestations internationales.

L’objectif est donc d’articuler au mieux les différentes facettes des métiers et de la profession entre les étudiants, les professionnels, les chercheurs et les différents acteurs qui peuvent œuvrer au bénéfice des métiers de l’information-documentation.

Il s’agit de travailler autour d’un continuum depuis la sphère scolaire jusqu’aux sphères décisionnelles.

 

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