Qu’est-ce que le digital labor, par Dominique Cardon et Antonio Casilli

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Voici un livre court et synthétique et peu onéreux qui prend naissance dans le cadre des ateliers de l’INA animée pendant plusieurs années par Louise Merzeau qui  signe d’ailleurs la préface de cette édition.

Il faut reconnaître l’efficacité de l’ouvrage qui juxtapose deux interventions, la première d’Antonio Casilli, la seconde de Dominique Cardon. Les deux conférences se suivent et se répondent ce qui forme un objet éditorial opportun.
L’ouvrage répond à pleins de questions actuelles et correspond à mon avis à beaucoup de cursus qui évoquent les questions numériques et notamment mon cours d’intelligence collective où je vais le faire figurer au programme, car il éclaire de façon intéressante les tensions actuelles avec la mise en avant des concepts autour du travail et du digital labor, qu’on peine finalement à traduire en français. Pour 6 euros, il y a de quoi faire travailler les étudiants autour de ces questions, car cela donne un cadre de réflexion pour toute analyse de dispositifs et de plateformes qui pourraient être étudiés.
Antonio Casili resitue la question du digital labor et l’évolution du concept ces dernières années. Il évoque également les données afin de savoir si elles doivent être l’enjeu d’intérêts privés ou bien s’ils peuvent être considérés comme une forme nouvelle de biens communs. Son intervention permet de retrouver de nombreuses références bibliographiques en note de bas de page. Il faudrait presque d’ailleurs une bibliographie numérique pour retrouver les liens directement en ligne. Le Mechanical türk d’amazon y est expliqué notamment dans cette première partie, et Casilli y revient fort justement également dans le débat.  Casilli insiste bien que le travail désigne également un ensemble de relations sociales, susceptibles d’être source d’antagonisme. De même, il évoque la question des frontières peu claires parfois entre travail et loisir, avec le néologisme de Weisure.
Dominique Cardon insiste beaucoup sur la transformation de l’idéal du web au fil du temps avec un élargissement des publics qui s’éloignent des logiques des pionniers, avec une démocratisation des accès, des contenus et des publications qui aboutissent à des formes de tension, entre des logiques initiales qui ne recherchaient pas nécessairement la marchandisation, et des intérêts actuels qui au contraire revendiquent des formes de contribution davantage rémunérées, car le web est en fait devenu un espace professionnalisé. Si je rejoins globalement Dominique Cardon sur cette transformation progressive que j’ai vécue en partie également, je pense qu’il faut nuancer cette vision d’un web initial idéal, basé surtout sur le partage de la connaissance et un web actuellement d’essence marchande.
D’une part, parce que le web a très vite été vu comme un espace commercial potentiel, et ce dès l’arrivée des navigateurs comme Mosaic. Dale Dougherty remporte  en 1994 une récompense pour la meilleure application commerciale du web. D’autre part, le web est également très vite associé à des aspects de chat, de rencontres et des sites pornographiques dans les années 90. Il ne fait d’ailleurs que poursuivre des aspects déjà présents dans les communautés en ligne de l’Internet, et en France des logiques importées du minitel se retrouvent dans les nouveaux réseaux.
Je crois qu’il y a ici une sorte de vision idéale des pionniers, défendus parfois par certains geeks, mais qui ne correspond qu’à une réalité partielle. Je pense également que la vision d’un web influencé par l’imaginaire des communautés à la Steward Brand est fortement exagérée. Si je repense à certains créateurs d’Arpanet, je crois que la réalité est différente, de même avec Berners-Lee. La lignée principale reste celle des technologies de l’information et de l’hypertexte.
Intéressantes également les remarques sur les risques d’une perturbation par une logique de rétribution qui pourraient tarir la source du crowdssourcing, avec le risque final d’une rémunération pour ceux qui disposent des codes culturels ou qui sont capables de générer de l’attention, et les autres à qui on accordera une propriété ou une co-propriété sur leurs données personnelles, mais qui seront dès lors exclues des biens communs. Situation qui aboutirait à un résultat décevant.
Cardon soulève alors la question de l’exploitation, et notamment le fait qu’il y aurait production d’un travail inconscient dont les bénéfices seraient acquis par d’autres, notamment les plateformes. Si le sociologue reconnaît ici qu’il y a sans doute des enjeux d’aliénation basée sur une mécanique des égos, il incite à la plus grande prudence théorique, tant les affirmations péremptoires qui décrivent Facebook comme un camp de concentration sont réductrices. Il en appelle ici à davantage d’enquêtes sérieuses sur le terrain pour mieux mesurer le phénomène. Cardon souhaite par conséquent sans doute plus de modestie intellectuelle en la matière, et on perçoit plusieurs critiques sous-jacentes à certains travaux dans la lignée de Stiegler, critique que la référence à Rancière dans le débat ne fait que confirmer. On ne peut ici que le rejoindre dans le besoin de s’appuyer davantage sur des études empiriques. On peut néanmoins se demander si demeurer sur les seuls usages n’est pas le meilleur moyen de botter en touche, en restant un simple observateur. Une position qui nous semble de moins en moins souhaitable dans le cas des humanités digitales.
La dernière partie du livre fait place au débat, notamment entre nos deux précédents auteurs. La forme est étonnante, mais néanmoins intéressante. Les réactions d’Antonio Casilli apparaissent importantes, car elles nuancent la vision libérale d’une alliance entre le marché et les usagers du web, et le fait que les externalités positives seraient telles que le digital labor ne serait qu’un objet trivial, d’une importance moindre. Antonio montre en citant des exemples précédents, notamment le fait que Perry Barlow ait été critiqué vers 1996 pour ses positions favorables à l’entreprise, que le débat n’est pas si récent et que la question de la critique des industries du numérique existe donc depuis au moins 20 ans. Casilli propose non pas une économie de la contribution basée sur des micropaiements qui casserait toute dynamique collective et réellement contributive, mais une logique qui serait celle de participation aux biens communs via le développement du revenu de base universel.
Casilli souligne également qu’il importe de prendre en compte un changement de paradigme du web qui pourrait être celui d’un web de publications intentionnelles à un web d’émissions de données non intentionnelles, et que l’enjeu autour de ces questions apparaît peu appréhendé.
Le débat se termine par la position de Cardon qui plaide pour une place du chercheur et de l’intellectuel qui soit davantage placé au milieu (il serait tentant de développer ce point d’ailleurs) et moins comme au-dessus, en tant que celui qui sait et qui observe les autres qui ne savent pas.
En tout cas, tout lecteur de cet ouvrage en saura un peu plus et aura fait avancer sa propre réflexion sur les phénomènes autour du digital labor qui concerne tous les s usagers du web y compris les plus grands esprits de ce temps.
 Le modèle éditorial est intéressant. Un livre court, rythmé et riche en références.  On retrouve d’ailleurs l’article de Casili sur Hal-Shs, ce qui ne nuit pas au fait de produire un objet éditorial intéressant. A l’avenir, je suis tenté pour produire des ouvrages du même type, avec version papier et version numérique (enfin digitale).
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Un lien vers amazon est-il une forme de digital labor?

A l’époque de Caramail

Caramail en 1999
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Lorsque j’aborde les événements passés du web et de l’Internet, je peux m’empêcher de dire « à l’époque ». Je dois bien prononcer l’expression une dizaine de fois par séance pour mon cours de culture numérique (pour rappel, le super qcm est ici). C’est dire que les âges du web se succèdent rapidement avec des marqueurs forts qui ne perdurent pas.
J’ai donc pris plaisir finalement à me recréer une adresse mail avec l’extension caramail.com comme au temps jadis avec GMX qui a racheté le nom de domaine depuis quelques années. Et voilà, oledeuff@caramail.com de retour 18 ans après… j’avais beaucoup d’autres alias, notamment tceridrezal@caramail.com qui était un double numérique qui militait pour la création d’un organisme supranational (mon premier site web d’ailleurs). C’était une autre époque.
Les jeunes youtubers qui cartonnent s’étaient d’ailleurs moqués expressément de cette tendance à parler des époques précédentes

Seulement, il me semble que cette succession de tendances devient problématique, s’il n’y a pas une inscription culturelle plus forte qui permet de mieux  comprendre l’évolution du web, et surtout qui permet de replacer ces techniques dans une histoire plus longue, celle des techniques bien évidemment,  mais principalement celles des techniques de l’information en général. Sans quoi, on demeure dans un temps répété et jamais analysé et impossible à interpréter.
Il apparaît que nous ne vivons pas tous exactement désormais dans le même web, ce qui n’est pas spécifiquement gênant; ce qui devient embarrassant c’est l’ignorance totale de la généalogie des médias qui se produit. L’archéologie des médias apparaît ici une piste opportune pour se réinterroger sur nos pratiques et usages au fil des années.
Si le retour d’une adresse caramail est à nouveau possible, elle est marquée par une certaine nostalgie également. La porte d’entrée dans le monde de caramail me manque. Elle était symbolique d’un passage dans un nouvel univers, celui d’une messagerie sympathique, mais aussi le lien vers les fameux chats qui faisaient fureur dans les salles informatiques de l’université. Notamment, celles de l’université Rennes 2 où j’étais étudiant. Je me souviens aussi des problèmes attentionnels qui faisaient déjà leur apparition avec peu d’étudiants qui bossaient vraiment sur les outils de recherche d’information ou de production d’information, et qui étaient happés par le web, attendant fébrilement qu’une place se libère, pour se connecter et cliquer sur l’icône salvatrice d’un autre univers : Netscape qui nous promettait une entrée remarquable dans le cyberespace. Combien d’étudiants s’étaient promis de travailler sur leur exposé et leur mémoire… et s’étaient laissés aller à consulter leur messagerie puis à aller passer cinq minutes sur le chat de caramail, histoire de voir… Une heure après voire deux heures, ils n’avaient pas écrit une ligne de leur mémoire et avaient pourtant écrit des centaines de ligne de chat. J’ai pourtant réussi à écrire mon mémoire et malgré les dispositifs de dispersion de l’attention, je suis parvenu à écrire bien d’autres documents de plus grande ampleur.
Parfois, on dialoguait avec des personnes qui étaient dans la même salle que nous. Ridicule assurément, mais on était en 1998, 1999. Voilà qui montre que nous n’avons pas tant que ça évolué dans nos comportements que certains qualifieraient d’addictifs.

Caramail en 1998

Caramail en 1998

J’avoue m’être fait piéger régulièrement par ces dispositifs attentionnels, et que je le suis encore parfois. Je me souviens également que je présentais déjà le fait de passer du temps sur ces chats comme du travail gratuit du fait des dispositifs publicitaires, le digital labor n’est pas nouveau. Il faut néanmoins rappeler qu’au niveau technique et ergonomique, je crois pouvoir affirmer qu’en dehors des systèmes de messagerie instantanée, aucun dispositif de chat n’a depuis égalé la puissance et la convivialité du chat de caramail qui était supérieur à celui de multimania. Ces derniers avaient d’ailleurs fusionné leurs services autour de lycos. Cela prouve que les innovations ne sont pas toujours celles que l’on croit. Il existe d’ailleurs des services qui prétendent reprendre l’idée du chat de caramail. Ils sont très mauvais à tout point de vue.
Il y a peu de documents de recherche sur le phénomène caramail. Une requête sur google scholar montre l’absence d’études sérieuses sur le sujet avant 2003. Et c’est bien dommage. Cela montre l’intérêt de produire des études à court terme, bref de la speed science, car elles sont bien utiles des années plus tard pour produire de la slow science avec autres choses que des souvenirs.
La nostalgie c’est bien quand on est capable de produire du neuf avec. A quand un projet type strangers things mais pour les premiers âges du web ?
Caramail en 1999

Caramail en 1999 avec ce cercle, marqueur de la communauté.

Du fav au like, nos étranges reliques

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Difficile de ne pas réagir sur l’actualité, notamment quand on a déjà travaillé sur cette question au préalable notamment dans du Tag au Like. Le passage de l’étoile au cœur sur twitter n’est à nouveau que la nouvelle conséquence du passage du tag au like, ou plutôt de ce qui était du domaine du favori, du bookmarking à une logique impulsive et réductrice déjà observée précédemment avec le succès grandissant du Like par rapport au tag et à l’indexation. Le rapprochement avec le Want est sans doute aussi là dans ce choix du cœur.
Il est vrai que cette étoile n’était pas tellement claire, car on ne savait jamais véritablement sa réelle signification. Moi-même, la plupart des tweets que j’avais étoilés et favorisés l’étaient par mauvaise manipulation. Parfois, je m’étonnais même de voir que certains de mes tweets avaient été favorisés. Je ne savais d’ailleurs pas si c’était volontaire ou au contraire une mauvaise manipulation.
Que pouvions-nous faire des tweets étoilés?
Pour ma part, je m’étais amusé via ifttt de les renvoyer sur google drive, car je considérais qu’ils pouvaient être éventuellement utiles dans une logique de collecte. Honnêtement, je n’en fais pas grand-chose parce que dans ce domaine, les outils de social bookmarking comme diigo sont bien meilleurs.
Par conséquent, cette logique triomphante du like est assez classique dans une volonté de réduction à sa plus simple expression ; j’ai déjà abordé ce point à plusieurs reprises. Si les machines sont idiotes de temps en temps, elles ont besoin parfois aussi de formes réduites pour pouvoir plus aisément quantifier et modéliser.
Pourtant, loin de clarifier la chose, le like, symbolisé plutôt par un cœur ici que par un pouce, réduit à une démarche d’adhésion. On va donc additionner les likes également chez Twitter. La recherche du like va-t-il devenir un nouveau buzz, un nouveau moyen financier pour les marques, le marché des likes de facebook va-t-il être concurrencé par celui de twitter ?
On retrouvera néanmoins toute l’ambiguïté habituelle qui existait sur les « fav ». Favoriser un tweet, signifie plusieurs possibilités : celle classique du read it later des signets sociaux, celle de la conservation à des fins ultérieures parce que le fav s’inscrit dans une collecte, celle de favoriser parce qu’on aime vraiment…ou bien parce que c’est tellement emblématique du tweet catastrophique qu’on le collecte aussi. C’est le cas classique du mélange des différents sens du like, entre le like d’adhésion et le like de dérision.
Étoiler un tweet de nadine morano ne signifie pas qu’on adhère forcément. On hésitera sans doute plus à lui mettre un cœur !
Du coup, dans cette réduction, on est encore dans une logique qui vise à ne pas se poser vraiment la question du sens, mais plutôt à privilégier celui du calcul… Il est facile de calculer le tweet qui cumule des likes, de la personne la plus likée, du type de message likée, à quelle heure il y a le plus de likes, etc. On peut facilement derrière réaliser de nouveaux indicateurs et calculs. On est donc encore loin du web de données et même pas au niveau de polemictweet qui offre un début d’ontologies d’une controverse du tweet.
On veut gérer le + mais on ne veut pas trop gérer le moins, le terrible bad buzz, et encore moins la complexité des interactions. Pourtant, twitter est une sphère de controverse, d’affrontements, de débats, de désaccords, de précision.
C’est justement dans ce cadre qu’on attendrait de plus amples développements notamment pour aller au-delà d’un binarisme classique.
On reste dans le phénomène du loft qu’on a voulu assagir. On devait choisir qui on voulait éliminer initialement: le dislike, finalement le CSA avait encouragé au Like à l’inverse. Il est vrai qu’on est désormais tous dans le loft et qu’on ne peut plus en sortir.
Pourtant, ce refus du dislike pose problème. Il est pourtant important et parfois utilisé au niveau politique : le referendum en est la plus simple expression même si on confond souvent celui qui pose la question avec la question elle-même. La possibilité de voter entre accord, mitigé et désaccord lors du projet de loi sur le numérique est plus intéressante. Cependant, le dislike n’existe pas non plus quand il faut voter pour des candidats et des partis. Pour autant, un vote qui serait basé sur une plus grande complexité entre le like et le dislike pourrait constituer véritablement une alternative face à l’aporie like/dislike surtout en ce moment où on a quand plus envie de disliker que liker au niveau politique. Si on veut résoudre l’abstention, qui est le seul dislike possible finalement, il faudrait intégrer du dislike dans le processus électoral et législatif.
Alors, que va-t-on faire de ces cœurs avec adresse (cœur sans adresse est un tube éphémère des années 80°) ?
J’avoue que j’aimerais bien quand même pouvoir réaliser des cartographies des likeurs mais aussi des dislikeurs. On a besoin d’un dislike type schtroumpf grognon et pas seulement de mettre en avant le bisounours avec le cœur.
Pour plaisanter, j’ai lancé rapidement un tweet sur la nouveauté proposée par twitter : le like sur twitter produira-t-il des reliques ?
J’avais posé la question de que faire de ces likes sur twitter dans quelques années, au moment où certaines voix s’élèvent pour dire que l’archivage des tweets par la bibliothèque du congrès est voué à l’échec….
Ce qui n’était qu’un jeu de mots me semble en fait assez pertinent après réflexion car la relique est justement ce qui reste (voir l’étymologie reliquus, « qui reste ».), c’est le reliquat en quelque sorte. Et c’est là au final que c’est dommageable en effet, car ce qui va rester au final, c’est bien le nombre de likes accumulés. Avec un peu de chance, seront conservés les tweets ayant reçu le plus de likes. Du coup, au bout de plusieurs années,on pourra à nouveau aimer et faire aimer les tweets les plus likés.

Nos reliques seront alors surtout des relikes…

Alpha-bet ou le monde des non-A

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Coïncidence troublante, je viens d’achever la lecture du monde des non-a de Van Vogt durant cette semaine où Google a changé de corps pour devenir l’Alphabet.

On en a déjà beaucoup parlé, mais très vite sur twitter j’avais évoqué le fait qu’il s’agissait aussi d’une question spirituelle qui se trouve derrière ce changement et pas seulement un choix économique et stratégique qui consiste à prendre le pari de l’alpha. Contrôler l’alphabet permet d’envisager de multiples combinaisons et on retrouve l’esprit des sefiroth et des adeptes de la gématria. Au passage, cela rappelle qu’évoquer de façon plus nette les lettres ne signifie pas qu’il n’y a pas de logique de calculs derrière la nouvelle stratégie. Bien au contraire, on rassemble plus nettement les chiffres et les lettres. Google a fait de cette alliance son énergie vitale en développant un capitalisme linguistique.

Seulement, il apparaît que dans sa volonté de changer le monde, Google cherche à produire un nouveau modèle, voire une nouvelle théorie. On était resté depuis quelque temps sur une logique qui ne menait à rien, celle de considérer que l’accumulation de données permettrait de produire du sens en temps réel, mettant de côté les théories classiques pour produire une fin de la science, comme ultime progrès scientifique perpétuel.

Mais cela se révèle insuffisant, si ce n’est que le seul sens apparaît être celle d’une téléologie d’une forme d’immortalité spirituelle portée par le courant transhumaniste et notamment Kurzweil qui a recyclé les mythes du téléchargement déjà abordé par Moravec. Ce fantasme porté par la science-fiction et récemment par le cinéma, avec Transcendance et le film Rennaissances (que je n’ai d’ailleurs pas vu) semble aboutir à un risque d’échec. En grande partie, parce que l’immortalité de l’esprit (d’ailleurs discutable car elle constitue la lignée qui sépare trop nettement corps et esprit à l’inverse des préconisations de Varéla) ne se suffit pas en soi. Il faut une théorie supérieure.

Ici, dans le nouvel alphabet qui se met en place, se pose la question de savoir si cette théorie est d’essence scientifique ou religieuse, ce qui n’est pas toujours aisé à distinguer. Une des pistes se trouve peut-être dans la science-fiction et dans une théorie déjà ancienne : la sémantique générale qui a inspiré l’œuvre de Van Vogt.

Le monde des non-A, le lien vous rend sur Amazon, mais l’ouvrage est trouvable et téléchargable gratuitement dans les arcanes du web. Il suffit de bien maîtriser l’alphabet

Il faut être clair que la lecture du monde des non-a est difficile. On n’y comprend pas grand-chose et on est parfois tenté d’abandonner le projet de lecture. Malgré tout, la fin devient quelque peu prévisible et la version corrigée par Van Vogt avec sa postface apporte quelques éclaircissements. Le texte fait du héros Gilbert Goseyn, un personnage qui devient plus sain (go sane nous rappelle Van Vogt) en s’améliorant notamment en changeant de corps pour accéder à une forme d’immortalité permise par le fait que l’équation de base repose sur le fait que la mémoire est synonyme d’identité.

Le texte est en fait une vision fictionnelle du texte de Korzybski sur la sémantique générale. Korzybski est connu pour sa phrase : la carte n’est pas le territoire. C’est donc un rapport à la vérité qui est proposé qui vise justement à distinguer la représentation de la réalité. C’est aussi une logique qui aboutit à une forme de relativité.

Par conséquent, il faut tenter d’analyser le projet alphabet de façon non A (pas nécessairement de façon anti-aristotélicienne), mais d’une manière nouvelle. Si d’emblée, de façon pulsionnelle, on peut penser qu’il s’agit d’une simple manœuvre juridique et économique (ce qui n’est pas totalement à exclure), le projet réside sur une logique plus complexe à capter d’emblée, celle qui mêle Science and Sanity.

Google tente donc d’écrire une nouvelle théorie générale, une nouvelle organologie et l’organisation des lettres symbole aussi ces logiques combinatoires et cette volonté de classer. Le modèle de la bibliothèque n’est jamais loin. Il suffit de repenser à la classification du congrès qui repose sur l’alphabet. On notera d’ailleurs que c’est au moment où la bibliothèque de congrès réfléchit à son avenir, que Google lance au même moment sa mue. Je ne crois pas que ce soit une coïncidence.

Alphabet de la vie, 26 lettres de sang chantait Reggiani. L’alphabet est cette nouvelle théorie générale des existences et des connaissances qu’est en train de produire une équipe continuellement en quête de sens. La sémantique générale restait une théorie à poursuivre, il semble que certains s’en chargent actuellement. Clairement, si l’hypothèse que j’avance est proche du projet alphabétique, cela va m’obliger à proposer des analyses plus poussées d’autant que Kurzweil s’est également positionné sur la » literacy ». J’invite d’ailleurs les lecteurs éclairés à aller chercher les relations entre la sémantique générale (spécialistes bienvenus !), la SF de Van Vogt et les travaux sur l’esprit humain développés par Kurzweil et les disciples de la singularité.

Si l’esprit de Gilbert Goseyn semblait aller vers un esprit plus clair au fur et à mesure du roman, j’ai l’impression de devenir à l’inverse davantage « insane » en ce moment, mais en ce jour de l’assomption, on me pardonnera. Le monde des non-A a été traduit par Boris Vian, voilà de quoi nous faire replonger en plein surréalisme.

 

Entre hyperstimulation et évanescence

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Mes activités de blogging se font plus rares. Je n’ai guère le temps de développer des réflexions longues car elles s’opèrent de plus en plus ailleurs sur des formats plus longs. Le blog ou carnet de recherche s’inscrit dans une logique de teaser, d’alerte, de digest, de brouillon de réflexion. Il n’est pas une fin en soi car il appartient à un écosystème beaucoup plus vaste. Ce billet amorcé ne dérogera pas à la règle, en constituant une projection qui mérite de plus amples développements, mais qui ne doit sa source qu’à une envie d’écrire et de concrétiser un maelstrom d’idées fugaces.

Evidemment, il y a cet étrange manque de temps perpétuel qui ne cesse de croître au fur et à mesure des dynamiques de projet (c’est le plus stimulant), mais aussi en fonction des impératifs administratifs et  pédagogiques (la joie de faire des emplois du temps et autres évènements réguliers à l’IUT qui vous empêchent de déconnecter vraiment de votre lieu de travail).

Je crois d’ailleurs que l’erreur est de croire que ce sont les objets numériques qui sont les seuls coupables de notre relation à un travail qu’il devient difficile de déconnecter. C’est bien l’esprit qui ne peut plus faire autrement au point qu’une idée ou qu’un élément important peut surgir à tout moment, y compris en plein sommeil. Cela peut produire une forme d’épuisement et de limitation quand l’esprit n’est plus qu’un instrument d’une logique organisationnelle et institutionnelle. Alors, il convient d’aérer la machine avec d’autres velléités.

On peut certes s’éloigner du dispositif, une partie de votre cerveau travaille en arrière-plan au point de vous faire songer à tout élément clef à ne pas oublier, ce qui suppose au minimum que vous le mettiez dans la longue To Do list, tonneau des danaïdes, ou bien bien que vous tentiez de le réaliser dans la foulée.

Le paradoxe de cette stimulation permanente, qui est d’ailleurs une forme accompagnant la transattention que j’évoque ici et dont je parle également dans cet entretien, est que même si vous pensez être en train de déconnecter en lisant un bon roman… il n’est pas rare que l’envie de noter et d’annoter vous vienne et que vous continuez de tisser des liens avec d’autres activités.  Le web ne fait que mettre en avant cette activité réticulaire. Il n’est qu’un révélateur de notre envie de lier.

L’hyperstimulation dopée à la transattention devient une capacité de réaction réfléchie qui consiste à tisser des liens, à collecter, à faire des relations enrichies.  Le spider ou le bot, c’est nous, ce n’est pas celui de Google qui n’est qu’une puce qui saute de liens en liens sans que ces liens soient clairement qualifiés, mais davantage quantifiés. Voilà pourquoi j’avais évoqué l’idée d’être des ichnologues de filagrammes numériques.

On ne cesse de vouloir porter nos espoirs sur d’hypothétiques intelligences artificielles et algorithmes miraculeux. Mais tout cela est vain sans une expansion de l’esprit humain qui puisse s’exprimer et donc rêver aux possibles mais aussi à l’improbable. Je rejoins Stiegler (dans son ouvrage la société automatique) en ce qui concerne l’importance du rêve et le fait que l’idée de pouvoir quelque part indexer nos activités cérébrales (on s’approche de la dystopie de Print Brain technology) ne peut que constituer un appauvrissement du rêve :

Et, en effet, un article de Science décrivait en mai 2013 sous le titre « Neural Decoding of Visual Imagery During Sleep » une technologie de traçabilité des rêves, qui repose là encore sur un machine-learning prédictif dont il y a tout lieu de penser qu’il vide le rêve de ce qui constitue son pouvoir même : ce qui est prédictible d’un rêve dans de telles conditions (si cela l’est en effet) ne peut être que ce qui en constitue l’étoffe automatique.

Or, ce en quoi consiste le rêve, ce par quoi il peut nourrir la projection à venir d’une quelconque consistance par où ce rêve pourrait œuvrer, c’est-à-dire penser, c’est précisément ce qui en est non seulement imprédictible, mais tout à fait improbable, et en cela rigoureusement le fruit d’une désautomatisation – dont le nom est aussi, en grec, épokhè.

Méditer sans traces devient évanescent, disait Mallarmé, montrant ainsi que sans transformation documentaire, il n’y a rien de vraiment probant. Pour autant, il faut accepter pleinement cette évanescence, ce terreau de l’homme aux mille visages, cette fiction potentielle et quantique qui  est celle de nos désirs, du moteur de nos vies. Il faut donc plaider pour le maintien de cette évanescence sous peine d’opérer une réduction de nos vies intérieures et de produire une documentalité sans intention, c’est-à-dire la mise à jour et sous forme de traces et de données de notre intime sous peine de placer notre désir de vivre et de réfléchir en détention. Car l’intentionnalité doit être exprimée, elle ne peut être envisagée par probabilité, sous peine de commettre une forme de viol spirituel. Le probable n’est pas le probant. C’est pourquoi une des pistes d’échappatoire est aussi celle du hors-sujet.

Or, c’est bien cette mise en suspension de l’épokhè qu’il s’agit de défendre, notre faculté de jugement mais aussi notre folie qui est justement la source de notre capacité à raisonner. (à suivre …)

QCM de culture numérique et de culture web.

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Je mets à disposition ce petit qcm… à destination initialement de mes étudiants d’Information numérique dans les organisations. Ceux de l’année dernière s’en souviennent encore… ce fut un drame, une hécatombe. Mais je ne suis pas certain que vous serez meilleurs !

En attendant une version augmentée, voici de quoi vous tester en cliquant sur le lien ci-dessous :

culturenumérique

Le qcm est bien sûr librement réutilisable !

Mais qui osera se vanter de son score ?

Fuir ou prendre le pouvoir ?

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Hier soir, plusieurs messages sur twitter proposaient des alternatives à Google en relayant ce billet qui listait quelques alternatives, la plupart déjà connue, tandis que d’autres signalaient l’interview de Snowden qui conseille de quitter les géants du web.

Faut-il fuir et rejoindre Diaspora et sa version hébergée et rejoindre la résistance organisée par Framapad ? La métaphore du village breton résistant à l’Empire romain est amusante, mais semble s’inscrire dans une téléologie évidente, celle de la défaite ou de l’illusion fictionnelle d’une victoire hypothétique qui ne se déroule que dans un univers de BD.

Alors faut-il partir de nos locations numériques ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit, nous sommes des locataires comme le laissait entendre Louise Merzeau. Fuir, car rien n’est vraiment sécurisé et les fuites de données régulières. Bien souvent, le problème vient du fait qu’on n’a pas vraiment lu le bail initial et qu’on est entré parce qu’on y était invité et qu’on ne savait guère combien de temps on comptait réellement rester.

La situation est beaucoup plus complexe qu’une simple fuite ou la découverte d’une alternative miraculeuse. On n’est pas dans un univers à la Goscinny mais bien plus dans ceux de Philip K. Dick. Ces risques, je tente depuis quelque temps de les illustrer par la fiction au travers de la firme supranationale, Argos qui est la véritable héroïne de Print Brain technology, de la Désindexée et de Dance into the cloud. Faut-il pour autant sombrer dans une parano ciblée sur certaines entreprises comme Google, Facebook et autres entreprises du genre ?

Peut-être, mais finalement pas besoin d’être connecté à quoi que ce soit, pour être potentiellement espionné. De plus, ce n’est finalement pas si nouveau que nos outils et nos techniques ne soient pas si parfaits et sans risque. La logique de l’écriture est celle d’une publication et d’un dévoilement, voire d’une conservation. C’est dans un second temps qu’arrive la logique de discrétion et de cryptographie. Si le numérique accroit la sphère de publication et de communication, il en va de même pour les risques d’intrusions imprévues.

Par conséquent, la position la plus intéressante est celle décrite dans l’article d’Hubert Guillaud qui nous offre d’autres stratégies, plus créatives, plus inventives… mais ou une des solutions est celle des écritures de soi, quelque peu détournées en essayant de mieux comprendre comment fonctionnent les trackers de nos intimités qui peuvent se tromper dans la constitution de nos profils. Il faut donc leur apprendre qu’on est un autre, en les induisant en erreur. Une stratégie qui n’est pas non plus totalement nouvelle, dans ce nouvel art du faux qui consiste à se dissimuler sous d’autres valeurs. Il faudrait donc parvenir à dissimuler le vrai par accumulation de données approximatives et erronées afin qu’il soit peu aisé de nous profiler. Navigation privée, bloqueurs de publicités, comptes multiples, proxys, logiciels alternatifs, identités multiples, les possibilités ne manquent pas effectivement.

Cependant, à force de vouloir présenter les google, facebook, ou microsoft comme les apôtres du mal, on rend probablement impossible la possibilité d’une reprise en main de nos espaces locatifs. Les services de ces sociétés sont réels, fortement utilisés parce qu’ils sont généralement plus performants que les services de nos entreprises et institutions dans lesquels on exerce. Qu’on puisse se contenter d’une action individuelle de résistance apparait difficile. Si ces entreprises ont pu prospérer, c’est grâce au manque d’investissement notamment européen dans ces technologies, si bien que nous sommes tous devenus majoritairement des locataires d’espaces sous contrôle américain. En attendant d’avoir des services de qualité équivalente… il est à mon avis préférable d’envisager plutôt une démocratisation de ces entreprises, non pas une nationalisation, mais plutôt une mise en commun à un niveau supranational, afin d’avoir des règles d’utilisation des données personnelles davantage sécurisées et moins risquées. Même si, le risque zéro n’existe pas. Démocratiser, cela signifie avoir un droit de parole dans les décisions de ces entreprises quant aux valeurs (éthiques, commerciales) qu’elles exploitent. De ces lieux qui veulent tout savoir et qui sont en fait des lieux de pouvoir, il nous faut les transformer davantage en milieux de savoir et milieux de pouvoir dans lesquels il nous est possible d’agir, de partager et de contribuer de façon plus sereine.

Affaire à suivre…