Qu’est-ce que le digital labor, par Dominique Cardon et Antonio Casilli

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Voici un livre court et synthétique et peu onéreux qui prend naissance dans le cadre des ateliers de l’INA animée pendant plusieurs années par Louise Merzeau qui  signe d’ailleurs la préface de cette édition.

Il faut reconnaître l’efficacité de l’ouvrage qui juxtapose deux interventions, la première d’Antonio Casilli, la seconde de Dominique Cardon. Les deux conférences se suivent et se répondent ce qui forme un objet éditorial opportun.
L’ouvrage répond à pleins de questions actuelles et correspond à mon avis à beaucoup de cursus qui évoquent les questions numériques et notamment mon cours d’intelligence collective où je vais le faire figurer au programme, car il éclaire de façon intéressante les tensions actuelles avec la mise en avant des concepts autour du travail et du digital labor, qu’on peine finalement à traduire en français. Pour 6 euros, il y a de quoi faire travailler les étudiants autour de ces questions, car cela donne un cadre de réflexion pour toute analyse de dispositifs et de plateformes qui pourraient être étudiés.
Antonio Casili resitue la question du digital labor et l’évolution du concept ces dernières années. Il évoque également les données afin de savoir si elles doivent être l’enjeu d’intérêts privés ou bien s’ils peuvent être considérés comme une forme nouvelle de biens communs. Son intervention permet de retrouver de nombreuses références bibliographiques en note de bas de page. Il faudrait presque d’ailleurs une bibliographie numérique pour retrouver les liens directement en ligne. Le Mechanical türk d’amazon y est expliqué notamment dans cette première partie, et Casilli y revient fort justement également dans le débat.  Casilli insiste bien que le travail désigne également un ensemble de relations sociales, susceptibles d’être source d’antagonisme. De même, il évoque la question des frontières peu claires parfois entre travail et loisir, avec le néologisme de Weisure.
Dominique Cardon insiste beaucoup sur la transformation de l’idéal du web au fil du temps avec un élargissement des publics qui s’éloignent des logiques des pionniers, avec une démocratisation des accès, des contenus et des publications qui aboutissent à des formes de tension, entre des logiques initiales qui ne recherchaient pas nécessairement la marchandisation, et des intérêts actuels qui au contraire revendiquent des formes de contribution davantage rémunérées, car le web est en fait devenu un espace professionnalisé. Si je rejoins globalement Dominique Cardon sur cette transformation progressive que j’ai vécue en partie également, je pense qu’il faut nuancer cette vision d’un web initial idéal, basé surtout sur le partage de la connaissance et un web actuellement d’essence marchande.
D’une part, parce que le web a très vite été vu comme un espace commercial potentiel, et ce dès l’arrivée des navigateurs comme Mosaic. Dale Dougherty remporte  en 1994 une récompense pour la meilleure application commerciale du web. D’autre part, le web est également très vite associé à des aspects de chat, de rencontres et des sites pornographiques dans les années 90. Il ne fait d’ailleurs que poursuivre des aspects déjà présents dans les communautés en ligne de l’Internet, et en France des logiques importées du minitel se retrouvent dans les nouveaux réseaux.
Je crois qu’il y a ici une sorte de vision idéale des pionniers, défendus parfois par certains geeks, mais qui ne correspond qu’à une réalité partielle. Je pense également que la vision d’un web influencé par l’imaginaire des communautés à la Steward Brand est fortement exagérée. Si je repense à certains créateurs d’Arpanet, je crois que la réalité est différente, de même avec Berners-Lee. La lignée principale reste celle des technologies de l’information et de l’hypertexte.
Intéressantes également les remarques sur les risques d’une perturbation par une logique de rétribution qui pourraient tarir la source du crowdssourcing, avec le risque final d’une rémunération pour ceux qui disposent des codes culturels ou qui sont capables de générer de l’attention, et les autres à qui on accordera une propriété ou une co-propriété sur leurs données personnelles, mais qui seront dès lors exclues des biens communs. Situation qui aboutirait à un résultat décevant.
Cardon soulève alors la question de l’exploitation, et notamment le fait qu’il y aurait production d’un travail inconscient dont les bénéfices seraient acquis par d’autres, notamment les plateformes. Si le sociologue reconnaît ici qu’il y a sans doute des enjeux d’aliénation basée sur une mécanique des égos, il incite à la plus grande prudence théorique, tant les affirmations péremptoires qui décrivent Facebook comme un camp de concentration sont réductrices. Il en appelle ici à davantage d’enquêtes sérieuses sur le terrain pour mieux mesurer le phénomène. Cardon souhaite par conséquent sans doute plus de modestie intellectuelle en la matière, et on perçoit plusieurs critiques sous-jacentes à certains travaux dans la lignée de Stiegler, critique que la référence à Rancière dans le débat ne fait que confirmer. On ne peut ici que le rejoindre dans le besoin de s’appuyer davantage sur des études empiriques. On peut néanmoins se demander si demeurer sur les seuls usages n’est pas le meilleur moyen de botter en touche, en restant un simple observateur. Une position qui nous semble de moins en moins souhaitable dans le cas des humanités digitales.
La dernière partie du livre fait place au débat, notamment entre nos deux précédents auteurs. La forme est étonnante, mais néanmoins intéressante. Les réactions d’Antonio Casilli apparaissent importantes, car elles nuancent la vision libérale d’une alliance entre le marché et les usagers du web, et le fait que les externalités positives seraient telles que le digital labor ne serait qu’un objet trivial, d’une importance moindre. Antonio montre en citant des exemples précédents, notamment le fait que Perry Barlow ait été critiqué vers 1996 pour ses positions favorables à l’entreprise, que le débat n’est pas si récent et que la question de la critique des industries du numérique existe donc depuis au moins 20 ans. Casilli propose non pas une économie de la contribution basée sur des micropaiements qui casserait toute dynamique collective et réellement contributive, mais une logique qui serait celle de participation aux biens communs via le développement du revenu de base universel.
Casilli souligne également qu’il importe de prendre en compte un changement de paradigme du web qui pourrait être celui d’un web de publications intentionnelles à un web d’émissions de données non intentionnelles, et que l’enjeu autour de ces questions apparaît peu appréhendé.
Le débat se termine par la position de Cardon qui plaide pour une place du chercheur et de l’intellectuel qui soit davantage placé au milieu (il serait tentant de développer ce point d’ailleurs) et moins comme au-dessus, en tant que celui qui sait et qui observe les autres qui ne savent pas.
En tout cas, tout lecteur de cet ouvrage en saura un peu plus et aura fait avancer sa propre réflexion sur les phénomènes autour du digital labor qui concerne tous les s usagers du web y compris les plus grands esprits de ce temps.
 Le modèle éditorial est intéressant. Un livre court, rythmé et riche en références.  On retrouve d’ailleurs l’article de Casili sur Hal-Shs, ce qui ne nuit pas au fait de produire un objet éditorial intéressant. A l’avenir, je suis tenté pour produire des ouvrages du même type, avec version papier et version numérique (enfin digitale).
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Un lien vers amazon est-il une forme de digital labor?

Mon bingo de l’infocom

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Frédéric Clavert a demandé de façon pernicieuse il y a une quinzaine de jours sur twitter, s’il existait un bingo de l’infocom, c’est-à-dire une sorte de jeu qui listerait l’ensemble des mots-clés, des auteurs, et des expressions un peu tarte à la crème de la discipline.
claverttweet
Je me prête donc au jeu en livrant le mien, qui est évidemment également une autocritique personnelle. En effet, il n’est pas inopportun d’interroger ses dadas référentiels et ses logiques de pensée et d’écriture. Je vous fais grâce de ne pas mentionner les concepts information et communication, qui sont de toute façon polysémiques, car évoqués de manière polysémique. C’est d’ailleurs un tel enjeu que plusieurs travaux sont consacrés à cette recherche conceptuelle et définitionnelle.
Je le livre ici de façon commentée et volontairement désordonnée ce qui pourrait être mon bingo. Je n’ai pas le courage de vous fournir une grille que vous pourriez appliquer sur les publications dans le champ et notamment les miennes. Toutefois, tout candidat à la qualification au CNU pourra s’y référer également et j’encourage les futurs candidats à produire un wiki et un algorithme qui permettra d’assurer d’un taux suffisant d’infocom dans vos publications. Une telle start-up pourrait d’ailleurs remplacer le CNU. Il suffirait de télécharger les publications et hop on aurait aussitôt son taux. Je plaisante, mais c’est tellement facile à faire…
Allez, commençons…
Michel Foucault. Frédéric Clavert avait suggéré qu’il était certain que l’intellectuel français faisait partie du panthéon du bingo. Je ne peux que le confirmer. J’oserai même dire que c’est probablement ma seule religion. Mais comme je suis un mauvais disciple, je ne suis pas un épigone foucaldien, mais un indiscipliné foucaldien, ce qui lui ferait d’ailleurs plaisir. Alors, je vais poursuivre dans cette voie. Vous allez me dire, mais Foucault, il n’a jamais été en infocom ! C’est vrai, mais il ne le savait pas, tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, Foucault faisait de l’infocom… C’est tiré par les cheveux ? Oui, et c’est sans doute pour cela qu’il n’en avait plus et que Mister Affordance a perdu les siens.
Dispositif : Impossible de ne pas parler de dispositif. C’est pratique, parlant, très foucaldien bien évidemment, et cela met bien en jeu le fait que le dispositif suppose une logique de pouvoir couplé à des logiques techniques et organisationnelles. C’est tellement bon comme concept que les anglosaxons l’emploient fréquemment. L’infocom sans dispositif, c’est le PSG sans Ibrahimovich, et l’Om sans Bernard Tapie (voir un chagrin d’amour, ce n’est plus de l’amour)
Forme : De l’information à la forme, il n’y a qu’un pas. Reste à ne  pas demeurer dans la seule logique du schème hylémorphique et la métaphore simpliste de la glaise que l’artisan forme et déforme à sa guise. Et c’est là que c’est intéressant, car finalement de l’information on songe aussi à la déformation, bien avant finalement la désinformation. (c’est mon explication préférée en conférences : un téléspectateur qui ne regarde que le JT de JP Pernaut est-il formé ou déformé?)
Formation: concept riche qui permet de ne pas trop parler d’éducation, si on ne veut pas être plutôt considéré comme  trop pédago et donc appartenant aux disciplines des sciences de l’éduc.
Norme : concept utilisé aussi bien au sens de la norme type afnor, que des normes tacites et intégrées plus ou moins consciemment. Puisque je vous dis que Foucault faisait de l’infocom !
Littératie : là, c’est la nouvelle mode, et dans ce domaine je plaide aisément coupable. Alors que personne ne l’employait quasiment en SIC à l’époque où je débutais ma thèse, en dehors de quelques références à Goody, le concept est devenu populaire. On le partage assez bien avec les sciences de l’éducation. Je pense avoir grandement contribué à la popularisation du concept. L’occasion de rappeler qu’il s’écrit bien avec trois T. Vous perdez des points pour toute autre orthographe.
Système : impossible de ne pas évoquer ce concept qui va de pair avec toutes les théories de l’information, et qui nous permet d’étudier l’ensemble des différents types de systèmes d’information. Même les anti-systèmes ou déclarés tels, font vraiment partie du système.
Simondon : Celui là, tout le monde l’avait oublié jusqu’à ce qu’il y a une dizaine d’années, il fasse son retour sur la scène via ses travaux sur la technique. Il n’a pas toutefois encore colonisé toutes les publications.
Médias : ancien et nouveaux, c’est aussi l’infocom avec d’ailleurs des querelles parfois entre les médias d’avant et les néo.
Médiations : un concept riche, intéressant pour qui sait le manier.
Organisations : le génie de l’infocom, c’est de pouvoir parler de toutes les formes entrepreneuriales, institutionnelles ou associatives grâce à concept. Saint-Graal du courant de la communication des organisations, il est aussi bien pratique pour l’étude de l’organisation des connaissances. Pour toute utilisation répétée dans un article d’une autre discipline, veuillez envoyer un chèque de 5 euros à la SFSIC.
Numérique : En infocom, tout le monde parle de numérique depuis fort longtemps. Cela ne signifie pas que tous les chercheurs y connaissent quelque chose. Je reconnais qu’il existe quelques chercheurs télématiques (trop d’observation participante du 3615 ulla. À mettre en relation avec Internet et Web. On ne saura trop que rappeler que ce n’est pas la même chose.
Usages : le mot en vogue des années 2000. ça se calme un peu, sans doute aussi parce que l’étude des usages a trop négligé les dispositifs techniques. À mettre en relation avec le concept de pratiques.
Digital : c’est mon nouveau mot bingo. Voir ici.
Wolton : insulte. Permet de reconnaître l’initié du profane.
Connaissance : on a beau parler beaucoup d’informations, on a quand même un sentiment de supériorité. Ce qui nous intéresse, c’est la connaissance !
Réseaux sociaux ou réseaux sociaux numériques : on ne compte plus les références sur le sujet. J’y participe grandement, même si certains vieux parangons à moustache considèrent que cela ne fait partie des SIC. On fera donc fi de cette remarque, d’autant que les vrais créateurs de la discipline le considéraient comme un escroc. On va d’ailleurs pouvoir consulter les archives secrètes de la SIC, on vous en dira plus quand l’ANR aura financé le projet SICLeaks !
Technique : on trouve parfois son complément sociotechnique qui permet d’équilibrer l’ensemble. Cela fait plus dispositif, et cela fait moins peur aux évaluateurs technophobes.
Blog : un sujet d’étude à part entière, et un territoire dont raffole les acteurs des SIC, même s’il ne faut pas trop insister dessus, car cela ne fait pas trop sérieux quand même.
Editorialisation : l’édition c’est has been, place à l’éditorialisation. Symbole sans doute pour beaucoup d’un verbiage infocom, le terme est beaucoup employé dans d’autres disciplines, et puisqu’il est utilisé aussi au Québec, c’est qu’il doit être intéressant. En tout cas, il a le mérite de nous sortir des impasses intellectuelles dans lesquelles nous place le syndicat national de l’édition. Je ne peux donc qu’à encourager à son utilisation.
Design : nouveau buzzword qui ne touche pas que l’infocom. Personne ne sait vraiment ce que cela veut dire, alors on envisage de faire des thèses sur le sujet. Certains même voudraient créer une nouvelle discipline au CNU ! Sans doute, n’ont-ils jamais entendu parler de l’infocom célèbre pour sa plasticité…
Plasticité : le numérique c’est plastique, non pas Bertrand, mais cela désigne le fait que le numérique possède une certaine souplesse, en tout cas plus grande que celle du papier. De toute façon, le plastique, c’est fantastique (voir Elmer food beat) et on aurait tort de s’en priver en infocom.
Document : le concept essentiel bien évidemment, et ce sans aucun parti pris bien sûr. Tous ses dérivés sont bien entendu acceptés dans le bingo
Stiegler : philosophe indispensable que j’utilise trop et que certains professeurs de la discipline jalousent. À souvent un coup d’avance au niveau de la réflexion, même s’il est absent des réseaux sociaux. Il doit se planquer quelque part dans le dispositif.
Umberto Eco : intellectuel pratique pour faire érudit et qui a déjà posé toutes les questions en matière de sens et probablement en matière d’organisation des connaissances. Comme tout grand nom, s’avère pratique pour ne pas citer ses collègues de la discipline, notamment lorsqu’on ne les aime pas ou qu’on ne lit plus rien depuis des années.
Marketing : principalement utilisé dans une approche critique. On y forme nos étudiants, en leur disant que c’est pas bien… mais il les utiliseront quand même.
Discours : un bingo c’est déjà une étude des discours. On ne peut pas faire sans. Pour toute interrogation, voir Foucault.
Sens : à utiliser justement dans tous les sens.
Texte-hypertexte-architexte-contexte : indispensable, car tout est texte.
Image : souvenez-vous quand même que tout est texte.
Politique : souvenez-vous que le but de l’infocom est de replacer la politique dans tous les dispositifs de façon plus ouverte. Du coup, la section est parfois considérée comme gauchisante. Quand on parle davantage d’économie, on devient trop à droite.
Sexe-corps: si vous voulez frapper un grand coup, il va falloir mener des travaux dans ses territoires. Évitez surtout le concept de genre qui contient des DRM chronodégradables à moins d’user du sublime concept de  » transgenre ». On attend la future thèse sur le rapport entre humanités digitales et humanités génitales.
Se citer. C’est l’effet bingo par excellence. A ne pas confondre avec l’effet fayot qui consiste à citer tout son jury de thèse.
Vous pouvez dorénavant fabriquer vos grilles et venir en colloque avec. Le problème dans cette histoire, c’est que le bingo, c’est déjà une sorte de dispositif d’observation. Du coup, je me demande ce qu’en dirait Michel Foucault…

L’indexation des désirs

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Je me fais de plus en plus rare sur le blog, mais ce n’est finalement pas nouveau, puisque c’est le rythme que j’ai adopté depuis quelques années. Pour suivre mon actualité, le plus simple est de vous abonner à mon compte twitter, car je n’ai pas toujours le temps de bloguer toutes mes interventions ou dernières publications.

Je vous propose néanmoins de retrouver mon intervention sur l’indexation des désirs pour le séminaire international « écritures numériques et éditorialisation ». J’étais intervenu avec mon collègue David Pucheu sur le sujet Désir de profilage et profilage du désir : L’intention catégorisée. Le résumé est ici.

Vous pouvez retrouver l’intervention ici  et le support de mon intervention est disponible sous slideshare. (attention quelques visuels sympathiques s’y trouvent !)

L’intervention constituait un prolongement de mon article sur les tags dans la pornosphère.  C’était l’occasion de rappeler les enjeux d’importance qu’il y a derrière ces questions, tant au niveau des recherches dans le domaine des pornstudies qu’en ce qui concerne finalement les enjeux économiques et stratégiques autour de nos données personnelles et nos représentations.

Cette étude avait commencé par ce qui était surtout un pari perdu sur twitter, mais qui finalement allait se révéler bien plus intéressante que je ne l’avais envisagé initialement.

J’y reviendrai prochainement, notamment pour mieux définir ce que pourraient être ces humanités digitales d’un genre particulier, les humanités numérotiques comme les nomment Yves Citton.

Si vous voulez vous détendre pour un prix peu élevé, mon roman Hot&Steam est désormais à 0,99 euros.

 

L’esprit de Norman encombré par une représentation par tags.

norman et les tags

 

Le légiste du digital

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Il y a quelque temps, j’avais écrit avec Franck Cormerais un petit texte sur le lettré du numérique pour digital intelligence 2014. On s’était déjà interrogé s’il ne fallait pas mieux le considérer comme un lettré du digital (choix qui paraît désormais évident), et on s’était également interrogé s’il fallait conserver le mot lettré, s’il était encore approprié.

J’ai à nouveau poussé la réflexion un peu plus loin en m’interrogeant sur la question de l’édition ouverte pour un numéro de la revue de la société française des sciences de l’information et de la communication, numéro dans lequel je publie avec mes camarades du MICA de Bordeaux un autre article programmatique sur les humanités digitales et les SIC.

Je prône une évolution qui opère une transformation de notre lecteur studieux ou écrit-lecteur en un véritable légiste, à la fois en tant que :

  • Lecteur, du fait de legere qui est dans légiste.
  • Mais aussi lecteur et vérificateur des différentes lois scientifiques
  • Légiste en tant qu’anatomiste de l’œuvre, du document qu’il faut examiner et analyser.

Cette transformation du lecteur en légiste implique des outils pour disséquer nos différents corpus (corpses ?) et ne peut que nous inciter à veiller à ce que les possibilités de fouille de texte (text-mining) soient facilitées par la loi Lemaire sur le numérique.

En effet, l’accès ouvert est celui qui nous pousse à mettre nos doigts dans les entrailles :

« Du coup, ce ne sont pas des cimetières d’articles bien rangés dont nous avons besoin, mais de lieux de dissection pour mieux analyser les différents corpus avec l’ensemble des outils qui accompagnent notamment le mouvement des humanités digitales (Le Deuff, 2014). La logique de l’édition ouverte est donc d’imaginer et de développer une interopérabilité avec les divers outils de la pratique de recherche. Le temps passé à chercher pour ne pas dire déterrer un article doit être réduit au profit de son examen. »

 

À vos commentaires…

Umberto et le complot

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Mon cœur avait bien ressenti quelque chose mettant ce livre tout en haut du carton. Mais le déménagement m’obligeait à le faire. Au moins, je savais que je n’aurais aucun mal à remettre la main dessus une fois le carton ouvert.

Cet ouvrage, de l’arbre au labyrinthe, était un de ceux d’Umberto Eco qui m’avaient le plus marqué. Celui-là finalement, je l’avais lu très récemment. Je ne savais pas qu’en refermant le carton, quelques jours plus tard, c’est Umberto qui refermerait son existence charnelle. Car Umberto va survivre chez ses innombrables lecteurs, chez ses interprètes, chez ses traducteurs (et donc traîtres), chez ses mauvais épigones (l’épigone est toujours mauvais par principe) et chez les auteurs qui comme Laurent Binet lui donne vie dans des œuvres de fiction.

J’avais rencontré Umberto de façon classique, par la lecture du nom de la rose, que je suis d’ailleurs en train de lire pour la troisième fois. Eco, ça se relit et ça se consulte, que ce soit ses travaux de recherche ou ses fictions. Et à chaque fois, on comprend qu’on est devenu un autre, et on mesure le chemin parcouru. C’est mon cas, lors de ma lecture du nom de la rose où je comprends de mieux en mieux l’ensemble des références qui parsèment l’ouvrage. Même chose pour le Pendule de Foucault… mon roman préféré, celui qui m’a le plus influencé et que beaucoup trouvent imbuvable et incompréhensible, et pourtant c’est celui que j’aime relire. Le pendule de Foucault c’est la lecture indispensable pour comprendre les théories du complot. C’est une façon romancée de montrer que la compréhension du monde ne peut être que complexe et que tenter d’en échafauder une théorie aboutit à un délire pas possible. Le concept qui fait tourner tous les autres est nécessairement réducteur, car trop efficace en apparence. Et on peut s’amuser à en inventer pleins, comme j’étais amusé à la faire sur l’affaire DSK.

Revenons au sujet sur lesquels je voulais écrire initialement  sur le blog : le mythe du complot. J’avais travaillé sur ce sujet à une époque où l’Éducation Nationale s’en moquait totalement en n’ayant pas encore saisi vraiment les changements en cours autour du phénomène du web 2.0. Je plaidais pour que le concept devienne un objet d’études en sciences de l’information et de la communication et j’envisageais des pistes éducatives par la même occasion avec une prise en compte dans les enseignements pour la culture de l’information. Dans cette logique, j’avais initié le projet « Historiae : les collégiens mènent l’enquête » qui incitait des collégiens à produire un article de blog sous forme de synthèse sur des thématiques où l’information disponible sur le web était fortement hétérogène et bourrée de références complotistes. J’avais présenté le projet au premier forum des enseignants innovants. Le but était de reproduire les rencontres informationnelles faites dans des requêtes et des navigations à la maison de façon raisonnée en entrant dans l’étude de l’évaluation de l’information. Le projet a été depuis réintégré à Cactus Acide et repris un temps par Gildas Dimier au niveau de l’expérimentation.

Le ministère vient enfin de s’intéresser à cette question, mais pour de mauvaises raisons. En clair, l’injonction vient du ministère voisin : l’intérieur qui souhaite éviter les dérives contestataires ou djihadistes. Il y a donc une pression forte qui s’exerce sur l’éducation aux médias et à l’information et sur l’éducation morale et civique. La manifestation de l’autre jour avec la mise en scène de la ministre participe d’une volonté de s’emparer du problème d’une façon peu discrète, et finalement ne s’appuie pas sur les travaux de ceux qui s’intéressent à cette question, et qui en la matière se montrent plutôt prudents d’une part, et moins méprisants à l’égard de ceux qui peuvent tomber dans les excès du complot permanent.

On trouvera donc opportun de se reporter à la lecture de Franck Bulinge sur le sujet. J’avais d’ailleurs échangé par mail avec Franck en 2008 sur cet aspect. On lira aussi avec intérêt les travaux de François-Bernard Huyghe et notamment son dernier billet qui évoque aussi Umberto Eco, et plus encore son entretien pour Atlantico. Alors certes l’observatoire du complotisme est intéressant, mais il y a bien d’autres travaux que les ministères feraient bien de consulter. Je reproche parfois à mes étudiants de rechercher principalement les ressources qui affleurent à la surface du web au niveau des premières résultats de google… j’ai le sentiment qu’à ce sujet, c’est un peu pareil au niveau de nos instances parfois. Les compétences informationnelles ne sont pas toutes développées là où elles seraient nécessaires.

Vouloir faire du combat contre les théories conspirationnistes un cheval de bataille gouvernemental est perdu d’avance. C’est y aller avec les gros sabots et surtout c’est désigner des ennemis, et répondre à des personnes qui parfois voient des ennemis qui complotent par un comportement du même type. C’est un jeu qui ne mène à rien et qui ne peut que conduire à Fort-Chabrol. On ne lutte pas avec les mêmes armes sous peine d’alimenter un combat infini. L’idée de développer une armée de blogueurs était d’ailleurs une des idées les plus absurdes proférées ces dernières années. On ne peut pas lutter contre les théories du complot sous peine de rentrer soi-même dans le plan. En clair, les conspirationnistes vont vous désigner soit comme un imbécile, soit comme un participant au complot. En clair, vous êtes manipulé ou manipulateur.

Autre point, il existe une proximité forte entre ceux qui remettent en cause l’’information officielle au point d’imaginer un complot, et les méthodes d’évaluation de l’information produites par les professionnels. Le discours de la ministre y fait quelque peu référence, mais de façon trop générale et finit par pointer un ennemi classique : Internet… on notera qu’on ne parle pas de web… :

J’aborderai d’ailleurs ici une question particulièrement importante, liée directement à l’essor du complotisme, et qui est à la fois enseignée dans l’EMI, mais qui va bien au-delà. C’est, naturellement, celle d’Internet. Oui, la diffusion des savoirs est une belle chose ! Mais elle s’accompagne aussi de la diffusion de son ennemi intime : celle des théories complotistes. Dès lors, il y a un moment où nous devons affronter directement les enjeux liés à cette révolution que constitue Internet.

Le besoin de douter est essentiel, et il nous semble que ce fondement doit être conservé et défendu. Il est vrai que les théories conspirationnistes vont parfois bifurquer sur un point qui va constituer l’explication miracle et qui va devenir le liant. On peut être très censé et tomber rapidement dans des excès, car c’est potentiellement grisant, comme un passage de l’étude rationnelle à la fiction, car tout semble concorder, ce que montre bien Eco :

« La reconstitution nous prit des jours et des jours ; nous interrompions nos travaux pour nous confier la dernière connexion ; nous lisions tout ce qui nous tombait sous la main, encyclopédies, journaux, bandes dessinées, catalogues de maison d’édition, en diagonale, à la recherche de courts¬ circuits possibles ; nous nous arrêtions pour fouiller les éventaires des bouquinistes ; nous flairions les kiosques ; nous puisions à pleines mains dans les manuscrits de nos diaboliques ; nous nous précipitions au bureau, triomphants, en jetant sur la table la dernière trouvaille. » (ECO, le pendule de Foucault, 1990 p.471)

Et même parfois, il est impossible d’en être conscient :

« Lorsque nous échangions les résultats de nos imaginations, il nous semblait, et  justement, procéder par associations indues, courts-­circuits extraordinaires, auxquels nous aurions eu honte de prêter foi – si on nous l’avait imputé. » (Umberto Eco, idem)

 

La meilleure piste évoquée est celle d’une véritable formation à l’information avec un gros travail autour de l’évaluation de l’information qui ne peut se faire en quelques heures, mais qui repose sur un travail d’analyse documentaire réitéré. Une des leçons est que de toute façon, même le plus grand spécialiste peut se faire avoir s’il oublie de poser son esprit et qu’il agit par impulsion. C’est donc à la fois une question de formation de l’esprit, de culture générale, mais aussi de capacité à exercer une distance critique. Cet esprit critique est essentiel, car il participe au besoin de débattre et donc à une culture démocratique. Toute tentative pour imposer une vérité absolue et mettre au ban d’autres alternatives risque d’être vouée à l’échec si elle ne repose pas sur un travail scientifique et rationnel. Il est clair que certains esprits refusent d’emblée ce dialogue.  Mais ce n’est pas en voulant imposer une manière de voir qu’on parviendra à convaincre le plus grand nombre, bien au contraire. On risque au final d’alimenter encore plus les théories du complot. Il reste à savoir quelles sont désormais les priorités : développer l’esprit critique et la capacité à débattre, ou bien de surveiller les opinions non conformes. La dernière loi sur le renseignement permet d’en douter… mais bon sans doute le risque est d’y voir encore un énième complot.

On ne sort donc jamais vraiment de la spirale complotiste. Umberto dans le pendule de Foucault pensait avoir réglé la question par l’absurde… il n’a fait qu’alimenter le complot en produisant un important travail documentaire. D’ailleurs, j’ai comme un doute. On est sûr qu’Umberto est bien mort ? Avec un peu de chance, il a été enlevé par les extraterrestres et le gouvernement nous le cache.

Au final, il ne nous reste plus qu’à en rire.

 

Pour mes amis enseignants et professeurs documentalistes notamment, j’ai écrit l’année dernière pour le Médiadoc, un article sur le sujet : théories du complot, faut-il en faire un objet d’enseignement ?

Personnages en quête d’auteur. Le personnage du mois sur SavoirsCdi

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Certains le savent, j’ai repris depuis décembre 2015, la rubrique de savoirsCDI en ce qui concerne le personnage du mois qui avait été popularisé notamment par Marie-France Blanquet. La rubrique étant un lieu opportun pour les professionnels voulant réviser leurs classiques et un lieu incontournable pour les étudiants intéressés par l’histoire de la documentation et de l’information. Il était temps de lui redonner un second souffle, ce que je tente donc de faire.

J’ai fait le choix de plonger un peu plus loin dans l’histoire, car jusque-là la rubrique s’était principalement concentrée sur le XXe et un peu sur le XIXe. Certes, Christophe Dubois avait tenté une incursion dans l’Antiquité avec Callimaque, mais on était resté principalement sur de l’histoire contemporaine.

Dans la lignée d’une histoire longue des humanités digitales, j’ai choisi d’aller voir aussi les XVIe, XVIIe, XVIIIe en montrant l’importance d’autres personnages qui sont aujourd’hui quasi méconnus voire peu mentionnés par les professionnels de l’information et de la documentation. Sans vouloir nécessairement faire une histoire de grands personnages, il s’agit surtout de montrer que des préoccupations actuelles ont déjà existé durant les époques précédentes.

J’avais commencé en décembre avec Conrad Gesner. J’ai poursuivi récemment avec Adrien Baillet, personnage qui vaut lui aussi le détour.

Au menu pour la suite, des personnages connus et d’autres beaucoup moins forcément, mais qui n’attend qu’un auteur pour leur redonner vie. Le but est de montrer que l’histoire de l’information et de l’organisation des connaissances se déroulent sur plusieurs siècles avec des logiques qui s’opposent. C’est quasi digne de Star Wars, avec le côté lumineux qui cherche à améliorer l’indexation des connaissances et de l’autre, le côté obscur : l’indexation des existences. J’évoque cette opposition dans du Tag au Like, mais également dans un récent article sur les utopies documentaires pour la revue Communication et Organisation.

J’ai déjà listé une bonne trentaine de noms qui méritent que l’on raconte leur histoire, mais vous pouvez m’en suggérer d’autres… notamment s’il s’agit d’inconnus qui méritent qu’on s’intéresse à eux, en particulier s’il s’agit de femmes. Tous les acteurs féminins parfois passés sous silence m’intéressent particulièrement, car dans le listing que j’ai commencé à réaliser, je trouve beaucoup d’hommes, même si certes comme je me plais à le rappeler, certains sont entourés de femmes qui ont pu contribuer à leur réussite.

Le prochain personnage sera toutefois un homme, il est très connu, mais beaucoup ont oublié qu’il était d’abord un bibliothécaire.

L’impératif digital ?

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Mon dernier billet sur les avantages du digital par rapport à numérique a suscité quelques intérêts et réactions notamment sur twitter. En dehors de réactions épidermiques, de quelques références au dictionnaire wikipédia, qui est en fait une charge contre digital, et à l’avis l’Académie française, j’ai vu peu d’arguments contre émerger.

Le billet s’inscrit finalement en parallèle avec le dernier article d’Alexandre Moatti dans la revue Le Débat. Sans prendre parti, il montre la montée en puissance du mot digital vis-à-vis de numérique, et pointe quelques éléments de langage qui méritent un examen plus poussé.

Il montre que l’expression cache parfois une volonté d’aller plus loin que le numérique et que cela suppose de passer à une nouvelle transformation et révolution digitale. J’avais précisé en effet que digital devenait de plus en plus employé dans les milieux du marketing, ce qui a fait dire à certains que justement c’était un mauvais argument pour l’utiliser. Ils oublient sans doute que numérique a été utilisé abusivement par les mêmes milieux.

On a l’habitude de ces évolutions dans les discours marketing et médiatiques, car ils sont porteurs de stratégie qui s’impose sans réel débat et opposition, car ils veulent s’appuyer sur des évidences qui visent à faire des nouveaux environnements technologiques des éléments naturels. L’objectif est celui de démontrer qu’il n’y a pas d’autre voie possible, et en cela les tenants de «  l’impératif digital » ne font que prolonger les discours de la société de l’information, des autoroutes de l’information, du web 2.0 décliné à toutes les sauces et des diverses déclinaisons du numérique.

Ces discours sont sans cesse portés par les lobbies industriels qui ont des marchés à conquérir et tentent d’immiscer partout et notamment au sein des institutions publiques. Le but est de développer des mécanismes de transformation qui peut-être produiront des effets opportuns pour ces institutions, mais qui surtout permettront des effets d’aubaine pour les industriels du domaine. Évidemment, il s’agit aussi d’imposer de nouveaux modes de management et sous couvert de coolitude (voir ce que dénonçait déjà Alan Liu en 2004) et  de nous démontrer que les changements à venir sont pour notre bien à tous et notre épanouissement, ce que j’ai tenté de montrer dans l’analyse d’une conférence.

Pour autant, faut-il se priver de digital ? Non, car je l’avais rappelé, digital est justement un pharmakon, ce qui montre bien la complexité à l’œuvre et les enjeux de pouvoir. En ce sens, il reflète mieux les tensions à l’œuvre et montre une fois de plus que cette histoire n’est pas qu’une affaire d’informatique… terme qui mériterait d’ailleurs d’être réinterrogé parfois.

Évoquer un impératif digital est intéressant à plus d’un titre, car cela exprime bien la tentation de désigner la voie à suivre et montrer le chemin… sans qu’on puisse le contester. C’est le côté obscur de l’indexation qui fixe la norme et désigne les hérétiques. Mais l’indexation a aussi un côté positif qui recherche la collaboration, le partage et l’organisation des connaissances. L’impératif digital ne peut s’imposer que s’il n’y a pas de contestation, et que les acteurs de la formation sont peu valorisés ou mis sous l’éteignoir.

À ce titre, on ne peut que s’inquiéter de l’évolution annoncée du Conseil National du Numérique, gadget prévu pour être un énième conseil théodule, mais qui a fait son travail bien au-delà des attendus ministériels, car on y trouvait une équipe investie et qui osait s’exprimer et surtout exprimer des avis contradictoires à ceux de la politique menée.

Une équipe d’emmerdeurs en quelque sorte qui n’ont pas compris que pour les gouvernants, ils ne sont là que pour conforter leurs dires et apporter un semblant d’expertise. Le Conseil national du numérique est trop résistant face à l’impératif digital, il faut donc le changer. Au menu, on nous annonce des copains et des lobbies, c’est plus conforme à la politique traditionnelle. Les chercheurs y seront moins présents. Mais ce n’est guère une surprise, ils cherchent des explications, alors qu’on leur demande de se conformer au dogme.

Par conséquent, il est probablement temps de continuer à se mettre à l’écart des instances pour continuer de porter l’esprit de la République digitale (sans doute un autre billet à venir…)