L’impératif digital ?

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Mon dernier billet sur les avantages du digital par rapport à numérique a suscité quelques intérêts et réactions notamment sur twitter. En dehors de réactions épidermiques, de quelques références au dictionnaire wikipédia, qui est en fait une charge contre digital, et à l’avis l’Académie française, j’ai vu peu d’arguments contre émerger.

Le billet s’inscrit finalement en parallèle avec le dernier article d’Alexandre Moatti dans la revue Le Débat. Sans prendre parti, il montre la montée en puissance du mot digital vis-à-vis de numérique, et pointe quelques éléments de langage qui méritent un examen plus poussé.

Il montre que l’expression cache parfois une volonté d’aller plus loin que le numérique et que cela suppose de passer à une nouvelle transformation et révolution digitale. J’avais précisé en effet que digital devenait de plus en plus employé dans les milieux du marketing, ce qui a fait dire à certains que justement c’était un mauvais argument pour l’utiliser. Ils oublient sans doute que numérique a été utilisé abusivement par les mêmes milieux.

On a l’habitude de ces évolutions dans les discours marketing et médiatiques, car ils sont porteurs de stratégie qui s’impose sans réel débat et opposition, car ils veulent s’appuyer sur des évidences qui visent à faire des nouveaux environnements technologiques des éléments naturels. L’objectif est celui de démontrer qu’il n’y a pas d’autre voie possible, et en cela les tenants de «  l’impératif digital » ne font que prolonger les discours de la société de l’information, des autoroutes de l’information, du web 2.0 décliné à toutes les sauces et des diverses déclinaisons du numérique.

Ces discours sont sans cesse portés par les lobbies industriels qui ont des marchés à conquérir et tentent d’immiscer partout et notamment au sein des institutions publiques. Le but est de développer des mécanismes de transformation qui peut-être produiront des effets opportuns pour ces institutions, mais qui surtout permettront des effets d’aubaine pour les industriels du domaine. Évidemment, il s’agit aussi d’imposer de nouveaux modes de management et sous couvert de coolitude (voir ce que dénonçait déjà Alan Liu en 2004) et  de nous démontrer que les changements à venir sont pour notre bien à tous et notre épanouissement, ce que j’ai tenté de montrer dans l’analyse d’une conférence.

Pour autant, faut-il se priver de digital ? Non, car je l’avais rappelé, digital est justement un pharmakon, ce qui montre bien la complexité à l’œuvre et les enjeux de pouvoir. En ce sens, il reflète mieux les tensions à l’œuvre et montre une fois de plus que cette histoire n’est pas qu’une affaire d’informatique… terme qui mériterait d’ailleurs d’être réinterrogé parfois.

Évoquer un impératif digital est intéressant à plus d’un titre, car cela exprime bien la tentation de désigner la voie à suivre et montrer le chemin… sans qu’on puisse le contester. C’est le côté obscur de l’indexation qui fixe la norme et désigne les hérétiques. Mais l’indexation a aussi un côté positif qui recherche la collaboration, le partage et l’organisation des connaissances. L’impératif digital ne peut s’imposer que s’il n’y a pas de contestation, et que les acteurs de la formation sont peu valorisés ou mis sous l’éteignoir.

À ce titre, on ne peut que s’inquiéter de l’évolution annoncée du Conseil National du Numérique, gadget prévu pour être un énième conseil théodule, mais qui a fait son travail bien au-delà des attendus ministériels, car on y trouvait une équipe investie et qui osait s’exprimer et surtout exprimer des avis contradictoires à ceux de la politique menée.

Une équipe d’emmerdeurs en quelque sorte qui n’ont pas compris que pour les gouvernants, ils ne sont là que pour conforter leurs dires et apporter un semblant d’expertise. Le Conseil national du numérique est trop résistant face à l’impératif digital, il faut donc le changer. Au menu, on nous annonce des copains et des lobbies, c’est plus conforme à la politique traditionnelle. Les chercheurs y seront moins présents. Mais ce n’est guère une surprise, ils cherchent des explications, alors qu’on leur demande de se conformer au dogme.

Par conséquent, il est probablement temps de continuer à se mettre à l’écart des instances pour continuer de porter l’esprit de la République digitale (sans doute un autre billet à venir…)

 

10 raisons de préférer digital à numérique

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Ceux qui suivent le blog, mais aussi mes aventures dans les humanités digitales savent que j’ai fait le choix de privilégier l’adjectif digital à numérique depuis quelques années. Le titre de l’ouvrage chez Fyp marquant délibérément ce choix sans pour autant revenir en détail sur cette position puisque le but était différent et qu’il s’agissait de montrer plusieurs points de vue, méthodes et concrétisations.

J’avais alors exposé ce choix ici dans un billet sur les humanités digitales et j’ai prolongé cette réflexion dans plusieurs articles de recherche notamment celui sur l’histoire longue des humanités digitales.

Je tente donc de rassembler tous les arguments pour dans ce nouveau billet pour un plus large public, tant on remarque la montée en puissance du mot digital notamment dans les sphères du marketing. À noter aussi que ce choix est depuis longtemps celui de Bordeaux et sa région notamment avec la semaine digitale. J’y serai d’ailleurs présent avec mes étudiants du DUT Infonum de Bordeaux.

Voici les 10 raisons principales que j’expose ici brièvement.

  1. Ce n’est pas un anglicisme, mais un latinisme. Contrairement à l’argument comme quoi digital serait une mauvaise transposition de l’anglais, il faut rappeler que le mot est bien initialement d’origine latine. Certes en français, il est souvent adjectivé sous sa référence aux doigts, mais il n’est donc pas totalement un anglicisme pour autant.
  2. De plus numeric existe en anglais… et justement se rapporte au nombre, à ce qui peut être calculé et dénombré. Par conséquent, si la langue anglaise a privilégié digital à numeric, c’est que sa portée est bien plus importante que cette mise en calcul.
  3. Cela réintroduit le doigt (n’y voir aucun mauvais jeu de mot !) et donc le corps. L’avantage est donc qu’on sort des logiques d’opposition entre réel et virtuel, entre une pensée ou une information qui serait l’essence des nouvelles interfaces et un corps qui serait d’importance moindre. On ne retrouve donc pas cette opposition entre le corps et l’esprit, mais au contraire une forme de symbiose proche du concept d’énaction.
  4. On comptait d’abord sur ses doigts (le digit)… Le corps est aussi un instrument et les doigts sont des moyens de pouvoir compter. Par conséquent, l’argument qui affirme que numérique est plus intéressant, car il retraduit mieux les logiques de calcul permises par l’informatique négligent le fait que digital prend également en compte cet aspect, si ce n’est qu’une nouvelle fois il rappelle de façon efficace l’historicité du phénomène.
  5. Cela prend mieux en compte les espaces tactiles qui se sont développés ces dernières années avec nos smartphones et tablettes, et les futures interfaces en construction. Digital permet de mieux exprimer le sens du toucher et d’autres sensibilités. Toutefois, il ne s’agit pour autant de rester dans l’imaginaire du monde des petites poucettes de Michel Serres.
  6. Finalement, les empreintes digitales ont évolué en étant initialement des prises d’empreintes pour la constitution de fichiers, notamment ceux de la police pour glisser dans la question de la présence en ligne et de la production des traces et des métadonnées que réalisent plus ou moins consciemment les internautes. On retrouve donc une tension intéressante qui montre la complexité du terme et le fait que digital s’inscrit dans une histoire passionnante…
  7. Cela replace la question dans une histoire longue : celle de l’indexation. L’indexation a deux visages. D’un côté, celui d’une volonté d’améliorer l’organisation des connaissances et de l’information avec des outils dédiés dont font partie les fameux index. De l’autre, ces méthodes ont permis la constitution de fichiers de surveillance, d’index de livres interdits. Cette histoire est aussi celle d’une dégradation et de changements de doigts : entre l’index qui désigne ce qui est important ou ce qui devrait être interdit, nous sommes en train de glisser sur la logique du pouce et donc du like. J’ai consacré plusieurs travaux à cette question dont notamment un ouvrage (Du tag au like)
  8. L’hypertexte est digital. L’histoire de l’hypertexte est bien plus riche et plus longue qu’on ne le croit. Elle précède de beaucoup l’informatique, comme tout ce qui se rapporte au digital finalement. Le symbole de l’hypertexte est en fait initialement une manicule, ce symbole qui désignait le passage à lire dans les manuscrits et qu’on retrouve aussi dans quelques imprimés. Une de mes étudiantes vient d’écrire un article à ce sujet.
  9. Numérique entretient une confusion avec informatique, si bien que certains acteurs de l’informatique se sentent légitimes pour la totalité des questions qui tournent autour des usages et des pratiques. Au final, tout le volet de formation risque de se résumer à une formation au code. Pourtant, les enjeux sont multidisciplinaires et méritent de plus amples enseignements.
  10. Le digital est un pharmakon comme la digitale, cette plante qui fournit un cardiotonique, qui peut être en excès un poison comme le savent tous les lecteurs d’Agatha Christie. Le pharmakon, tantôt potion, tantôt poison, renvoie à la position des objets techniques dans nos cultures qui sont parfois jugés moins légitimes que d’autres aspects culturels. Ce pharmakon est aussi le bouc émissaire, le coupable désigné par les médias et les politiques parfois. Mais il est vrai qu’au discours technophobe s’oppose le discours technophile, qui voit dans la technique la panacée. On comprend de ce fait, que digital retraduit mieux ses tensions et oppositions et le besoin de trouver une position mesurée…Ce moment où la question du digital ne se posera plus.

Le storytelling de l’ultralibéralisme

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Depuis quelques jours circule une conférence Ted sur les générations Y (241 000 vues). J’ai fini par écouter, et j’ai eu raison, car c’est un cas d’école. Une conférence sur les jeunes générations est intéressante a priori, notamment quand elle prétend sortir des caricatures négatives. Seulement, la conférence incarne une série de discours qui ne peuvent qu’intéresser les sciences de l’information et de la communication, tant il s’agit justement d’un discours qui se veut évident, et qui ne souffrirait d’aucune contestation. On a un véritable storytelling de l’ultralibéralisme sous couvert de coolitude (qui n’est pas le cool, mais le kiff…). La vidéo est un bon exemple à étudier dans toutes les universités pour démonter ce type de discours qui fonctionne de manière viral, mais qui est n’en fait qu’un produit idéologique mâtiné d’agitation de l’esprit, c’est-à-dire d’une stultitia opposée à une skholé.

La vidéo est ici :

La conférence d’emblée prétend prendre de la hauteur vis-à-vis des discours. Mais il ne s’agit pas d’hauteur, mais d’une forme de mépris ultralibéral, ce qu’on comprendra après avoir tout entendu. Ceux qui me connaissent savent que je suis plutôt favorable au changement, mais jamais de manière béate. Je crois aussi ne pas être un antilibéral, bien au contraire, mais impossible de rester impassible face à une telle soupe.

On reste aussi dans une logique de rupture générationnelle avec le propos classique sur le volume massif des nouvelles générations qui vont devenir majoritaires sur la planète. C’est le discours classique des digital natives de Prensky avec une nouvelle génération amenée à avoir une influence aussi forte que les baby boomers. Le mot digital natives est d’ailleurs convoqué avec une référence à Michel Serres (référence qu’on retrouve sur une des entreprises de la conférencière, the boson project…)

La conférencière sort alors le concept de post-moderne comme s’il était évident. Sans doute pour accroître l’idée qu’il y a comme une réflexion philosophique dans ses propos.

« Première génération omnisciente… grâce à l’externalisation… » C’est clairement en effet le sujet intéressant, mais la conférencière ne l’interroge pas, il est vrai que le format ne s’y prête pas.  On espère entendre parler d’hypomnemata… mais non, le temps est à l’assimilation d’un discours révolutionnaire technologique qui permettrait la révolution politique. Et de ce fait, on arrive alors au mensonge le plus total : on peut faire tomber un gouvernement en une portée de clics, affirme la conférencière! Ici, on  touche le fond  car on est dans la confusion avec les révolutions arabes qui ont pu s’appuyer les réseaux sociaux comme twitter mais pour s’organiser. On confond organisation et information, ainsi que communication et action. Si personne ne prend un risque en descendant dans la rue, les pétitions ne vont pas mettre les gouvernants dehors. Si les Syriens pouvaient choisir entre partir en exil, et virer les différents courants politiques anti-démocatiques en un seul clic, ce serait si simple ! Mais bon la conférencière n’est pas une scientifique, c’est une entrepreneuse, elle a donc toute légitimité…

Arrive ensuite  le passage sur le monde du travail avec les problèmes managériaux qui gêneraient particulièrement les jeunes générations. Les problèmes managériaux gênent depuis longtemps beaucoup de salariés… les syndicats sont là pour en témoigner. Alors certes plus de jeunes effectivement tentent de voir ailleurs quand ils ne sont pas satisfaits… mais c’est quelque chose qui n’est pas si nouveau non plus. On ose davantage changer quand les charges de famille sont faibles et qu’on pense tenter sa chance ailleurs. Rien de nouveau à ce que ce soit le cas pour les jeunes actuellement malgré un chômage élevé. Il est probable que l’attitude changera lorsqu’il y aura une sorte d’équilibre entre satisfaction personnelle et des aspects plus pragmatiques. Durant les années 60, la situation permettait des changements de travail beaucoup plus fréquents. Il était possible de quitter un boulot le matin pour en retrouver un autre dans la journée. En tout cas, la conférencière confond son propre cas avec celui de l’ensemble de toute une génération.

Vient ensuite, le discours classique que la jeunesse espère opérer des changements. Là aussi, finalement, on s’agace un peu, car après tout, c’est quoi cette jeunesse… la conférencière parle globalement d’une génération qui serait somme toute similaire partout. On sait que ce n’est pas de la sociologie, mais vouloir mettre tout le monde dans le même panier.

Si le discours apparaît celui du changement, certains mots interpellent rapidement…quand la conférencière affirme que la jeunesse fait « le pari de la flexibilité avant la sécurité « (7min 36)… On a un doute, car c’est pile le discours libéral classique. On pense néanmoins que cela peut être une critique envers l’obsession sécuritaire qui pèse sur le pays des mois, mais la phrase suivante est claire : « l’exemplarité avant le statutaire ». On est totalement dans le discours libéral  qui vise sous couvert de changements super sympathiques à casser des acquis sociaux.  Je me demande encore ce qu’elle entend par exemplarité… Pour ce qui est « de l’ambition de s’accomplir » avant celle de réussir, on pourrait se rassurer,  mais après réflexion on se dit qu’au final les discours libéraux du genre : « l’important ce n’est pas le salaire mais l’accomplissement personnel… » font pas mal écho à ce genre de position. Il est vrai que la littérature sur le sujet abonde, et c’est assez pratique car cela fait reposer ses difficultés personnelles et financières sur une incapacité personnelle à s’accomplir.

Attention, à 7minutes et 50 secondes arrivent le concept de fin de l’histoire ! Fukuyama is back ! On sait que cette théorie intéressante puisait aux visions de Hegel puis de Kojève dans l’espoir que l’histoire était en marche vers une démocratie grandissante qui allait concerner toute la planète. Chez Fukuyama, c’était l’alliance entre le capitalisme et la démocratie qui incarnait cette promesse avec une forme de normalisation qui allait s’imposer à tous. Le capitalisme a viré casaque depuis longtemps…

La conférencière propose alors un modèle en rupture avec des jeunes générations qui ne seraient pas promises à un avenir plein de réussite, mais qui auraient alors besoin d’imaginer un autre monde quelque peu à côté… avec de la précarité (le mot est prononcé sans que ce soit perçue si négativement). Des lors s’en suit un couplet sur la série d’expériences professionnelles dont il faut que  le jeune parvienne à trouver un sens lui-même. On imagine bien que ce sera plus facile à faire quand on aura enchaîné quelques stages durant son cursus dans de bonnes formations et d’excellents CDD dans de grosses boîtes, que des stages raccros et de petits contrats sans lendemain pour subsister. Mais bon, ce n’est pas grave… car du moment qu’on en trouve le sens soi-même…(ce n’est plus le sens de l’histoire, c’est le sens de sa propre histoire…)

La phrase suivante finit d’achever la parabole libérale en introduisant le fait que finalement le problème, ce n’est pas tant la génération Y que les nouveaux modèles à venir… digitalisation ubérisation, le tout mis sur le même plan.

Vient ensuite le discours sur l’autre génération, les Z…avec une lutte espérée par certains qui n’aimeraient pas les Y, mais la conférencière cherche à démontrer que les Z parachèveront le travail des Y. Attention, la demoiselle mentionne alors une enquête sur les moins de 20 ans qui perçoivent essentiellement l’entreprise de façon négative… ce qui est selon elle l’héritage et donc la faute d’une génération de quadras : leurs parents (on nous refait le coup de la rupture générationnelle, et des jeunes in et des vieux cons).  Vient ensuite, le discours libéral traditionnel du « français qui n’aime pas travailler »… avec les « on vit pour les RTT, on vit pour les We, les vacances, et les retraites ».

Il faut « kiffer le travail » pourtant sans que le concept de travail ne soit convoqué et interrogé. Pourtant, c’est là que ça aurait pu être intéressant.  La démonstration préfère s’appuyer sur le fait que… miracle, beaucoup de ces jeunes voudraient être entrepreneurs… et non pas des  fonctionnaires (le mot est négatif dans sa bouche)…

Elle montre alors qu’il y aurait un changement de perspective… voulu par les jeunes qui souhaiteraient être leur propre patron dans l’avenir et qu’ils feraient donc le choix de mettre leurs compétences au service d’un patron et non pas le fait d’être embauché. Le discours paraît sympathique, et moi-même je le dis souvent à mes étudiants que ce modèle ira croissant avec des logiques de prestation. Mais le grand mensonge est de faire croire qu’il s’agit absolument d’un choix ! Il est probable que la disparition progressive du salariat finisse par s’imposer… mais il est vrai que c’est tellement mieux de faire croire que c’est ce que les jeunes veulent !

Le modèle du freelance est décrit ainsi comme un modèle évolutif qui va permettre de changer la donne car les compétences sont amenées à évoluer sans cesse. Du coup, mais on aurait pu s’en douter arrive le « A quoi ça sert l’école ? » et le rejet des diplômes. Là aussi, le coup est assez classique, on ne peut qu’être d’accord qu’un diplôme ne fait pas tout. Mais les glissements sont puissants et dangereux et on comprend que l’école est has been et qu’elle ne prépare qu’à des compétences qui vont disparaître. Là aussi, on perçoit la confusion sur le rôle de l’Ecole, dont le but est avant toute de former des citoyens et pas seulement des travailleurs. On ne peut d’ailleurs que rappeler le danger à vouloir entrer à tout prix dans des logiques des référentiels de compétences… car inéluctablement les entreprises finiront par dire que les diplômes sont sans cesse dépassés et il n’y a qu’un pas pour qu’on introduise le diplôme chronodégradable. Mais ce n’est pas fini, la conférencière assène ses évidences :

« L’entreprise va devenir l’école » ce qui ne peut qu’interroger… Si en effet, le besoin de formation s’exerce tout au long de la vie, il n’est pas certain que ce soit l’entreprise qui soit le meilleur cadre pour cela. Mais puisque c’est le kiff…

La conférence fait donc peur à plus d’un titre même si elle endosse un visage qui se veut « bienveillant », « osons la bienveillance » est son dernier mot d’ailleurs. Pour autant, il n’y nulle bienveillance ici. C’est Raymond Barre qui dit aux jeunes de créer leur entreprise, sauf que physiquement ce n’est pas Raymond bien sûr.  L’ultralibéralisme est plus séduisant et ne ressemble plus à Madame Thatcher, ce qui le rend encore plus dangereux.

 

Beigbeder digital

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Récemment, nous avons travaillé avec mes étudiants en analyse de contenus sur une vidéo de Frédéric Beigbeder et de François Bon qui débattent autour de l’opportunité du livre numérique. Je me sens bien sûr beaucoup plus proche des arguments de François Bon, mais comme Frédéric Beigbeder m’est sympathique (ne me demandez pas pourquoi, j’en sais rien… si ce n’est que ce qui est certain, c’est que je préfère le Frédéric au Charles), j’ai eu envie d’écrire ce billet.

 

Frédéric Beigbeder face à François Bon: le… par LEXPRESS

L’attitude de Beigbeder est celle d’un résistant à une forme de changement qu’il sait inéluctable, mais c’est par pur plaisir qu’il continue à défendre un ancien régime, lui qui ne sait plus s’il doit être tantôt bourgeois tantôt communiste. Cette résistance face au changement prend la forme d’une sorte d’esthétique du papier, volontairement mythifiée, mais qui lui apparaît salvatrice face à l’uniformisation des pratiques, notamment celles de la nourriture et des loisirs qu’il se plaît à observer et dénoncer dans ces romans semi ou totalement autobiographiques. Car Beigbeder est depuis longtemps numérique et numérisé. Il est fréquemment sur les plateaux tv qui fonctionnent sur des dispositifs et technologiques de plus en plus numériques depuis leur conception jusqu’à leur diffusion. Certes, mais il s’agit de la sphère du spectacle et la littérature est autre chose, au point d’ailleurs que la publicité pour des livres est interdite en France à la télévision… Alors, pourquoi Beigbeder veut faire de la littérature, un hors-là du numérique ? Cette position est celle du dilettante, de celui qui se complaît dans une contemplation autodestructrice, contradictoire et absurde. C’est de la pataphysique, là où Beigbeder reste coincé entre deux mondes, alors qu’il lui suffirait d’être steampunk pour être heureux.

Vous pouvez trouver du Beigbeder numérisé… J’en ai sur mon propre pc. Quand bien même un auteur s’opposerait à la numérisation de ses œuvres, il ne peut pas l’interdire. Et heureusement, car lorsqu’il n’y aura plus un seul Beigbeder papier disponible, il y aura peut-être un fichier quelque part sur un serveur pas vraiment légal, mais qui aura facilité sa conservation. Je vais même aller plus loin, pour avoir lu quelques ouvrages de Beigbeder, je pense que beaucoup sont d’ailleurs plus propices à être lus numériquement. En quoi, ses livres présentent quelque chose de particulièrement adaptés au papier ? Et c’est valable pour bon nombre d’auteurs ! Cela fait bien longtemps que le livre papier est bien souvent relativement uniformisé justement.  En dehors d’ouvrages d’art ou des albums comme ceux de Claude Ponti, c’est plutôt terne en matière d’expression des formes au niveau du livre papier, prisonnier de la logistique des entrepôts et des cartons. La voilà l’uniformisation problématique, elle est bien antérieure au numérique, qui ne sert bien souvent que de révélateur. Pourquoi défendre le papier alors que Beigbeder serait plus à l’aise d’écrire sa prose sur le corps de Sabrina (boys, boys,…) ? Car l’écriture est avant tout une inscription, reste à savoir comment et où on veut la réaliser.

Beigbeder est depuis longtemps un homme digital, il est même l’archétype de ce qu’il dénonce, en étant avant tout un auteur, une marque même… C’est l’image qu’il se donne qui fait vendre. Un bon exemple de marketing digital en fait qui privilégie la communication au contenu bien souvent. On a l’impression que Beigbeder manifeste sa crainte d’un futur auquel il a lui-même contribué. Il semble en avoir perdu la maîtrise et préfère se réfugier vers un passé imparfait mais rassurant.

Comment le jeune adolescent passionné de SF chez les Bogdanov est-il devenu un homme passionné des fictions du passé ?

Alors, Frédéric qu’attends-tu pour ouvrir de nouvelles recherches prospectives du possible ?