Category Archives: Docoupadac

Des propositions, du débat…même s’il n’y a pas de Christine pour faire péter la poire!

Retrouvons le sens de l’attention

Pas vraiment envie de me lancer dans une série de vœux pour 2014, comme j’avais pu le faire par le passé avec un appel aux lecteurs de crâne de licornes. Néanmoins, impossible de ne pas réagir avec une certaine distance aux actualités peu réjouissantes à l’occasion de cette année 2014 qui verra au mois d’octobre les 15 ans de cette entreprise d’écriture et de communication qu’est le Guide des Egarés.

Je vois beaucoup de plaintes contre des phénomènes de censure diverses et variées avec des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être. Il est plus facile actuellement qu’il y a 20 ou 30 ans de publier des commentaires et des avis et de l’information, quelle qu’en soit la qualité. C’est un fait. Cette liberté d’expression est souhaitable et nous nous sommes battus pour l’obtenir et il faudra encore prêter attention et veiller pour qu’il en soit encore ainsi.

Après il reste les lois pour éviter certains abus et appels à la haine. Elles sont utiles et sans doute insuffisantes, néanmoins on ne pourra jamais bâillonner les pires positions et les plus extrémistes. C’est le paradoxe de la démocratie et de la liberté que de permettre aux idéologies racistes et rétrogrades de pouvoir s’exprimer. Seulement, c’est aussi une des conditions de son succès. Si on ne parvient pas à les combattre, c’est que nous avons fait des choix mauvais collectivement, du fait d’idéologies qui prétendent ne pas en être, ou au contraire en considérant que tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles en accordant des droits sans se poser la question des devoirs afférents et des efforts pour y accéder. Nos exigences de liberté doivent s’accompagner d’exigences citoyennes. Or elles sont sans cesse menacées par des inégalités croissantes, par une éducation insuffisante, mais aussi parce que le consumérisme et le communautarisme prennent le dessus sur des idéaux républicains nationaux ou supranationaux. Du coup, il apparait plus rassurant que d’opérer un repli sur soi et sur les siens que d’aller se risquer sur des collectifs plus vastes.

Le rêve de Paul Otlet s’est transformé, passant d’une indexation des connaissances à une indexation des existences. On est en train de parvenir à documenter l’essentiel de l’humanité, parfois à son insu. Seulement, cette humanité croissante plus en nombre d’individus qu’en qualités partagées se trouve prolétarisée et sans cesse opposée. Elle ne parvient pas à mettre en place un esprit commun, faute d’accès à la majorité (au sens Kantien et de Simondon). Les Lumières sont menacées de toutes parts, y compris au sein de nous-mêmes. Le relativisme culturel menace et on n’ose affirmer le moindre mot sous peine d’être catalogué. Ce n’est pas de la censure, c’est de l’incompréhension.

On a perdu le sens et au doute conspirationniste succède alors le soupçon. Bien-pensance et mauvaises pensées ne mènent à rien, si ce n’est à rechercher l’attention pour obtenir de l’intérêt. Ce n’est pas qu’on ne peut plus rien dire, c’est qu’il faut dire n’importe quoi, pour être écouté. Le débat public est prisonnier de l’économie de l’attention. Il faut marquer les esprits ponctuellement, voire les déformer.

Voilà notre défi pour les prochaines années, parvenir à redonner du temps d’attention, notamment pour ce qui mérite des réponses nuancées et souvent complexes. Cela signifie une capacité à aller au-delà des logiques algorithmiques et de bouton-poussoir, au-delà des ouvrages ou thèses qui constituent des directeurs de conscience. Sans quoi les barbares auront gagné, puisque les propos mesurés seront devenus totalement inaudibles et incompréhensibles, tandis que les cris, les acclamations, les likes et les dislikes seront devenus notre seul langage commun.

Une des pistes est peut-être dans une position Holmesienne ou proche de celle de Guillaume de Baskerville.

Cette quête d’attention passe par la formation d’individus lettrés et bien documentés.

Les professeurs-documentalistes doivent d’abord obtenir leur autonomie !

Les prochaines rencontres Savoirs-cdi « Autonomie et initiative : Comment le professeur documentaliste peut-il accompagner les élèves ? » marquent un recul inquiétant.

Ce recul s’explique car la direction en place chargée de la documentation n’a pas changé depuis trop longtemps. L’affiche des rencontres exprime bien cette volonté de transformation-disparition du métier. Le mot « documentaliste » a été d’abord privilégié à celui de professeur-documentaliste. Après quelques protestations, visiblement il y a eu un changement. Ce n’est pas une erreur d’inadvertance, c’est bien sûr volontaire. Cette stratégie a été répétée depuis de nombreuses années afin de nier sans cesse la fonction pédagogique et didactique de la profession. Pour preuve, la copie d’écran conservée dans le cache.

Le foutage de gueule, c’est également ce retour sur cette autonomie qui est conceptuellement difficile à bien cerner mais qui surtout on prétend demander aux professeurs-documentalistes de transmettre, d’enseigner … pardon d’accompagner. L’accompagnement, voilà une belle métaphore. L’accompagnement à l’école, étymologiquement, ça renvoie à la pédagogie, enfin à l’esclave chargé d’amener l’enfant à l’école. Ici, le nouvel esclave de nos inspecteurs généraux, ce sont les professeurs-documentalistes. L’autonomie, c’est aussi ce qui manque justement aux professeurs-documentalistes, une autonomie disciplinaire inexistante et refusée y compris dans sa légitimité didactique. Or c’est bien de cette autonomie dont il faut d’abord parler. En effet, comment peut-on encore accepter en 2013 des inspections par des personnes nullement issues du corps de base, qui n’ont jamais exercé la profession et qui n’ont pas non plus le bagage disciplinaire adéquat ? Comment imaginer des présidents de capes qui n’ont pas les diplômes en sciences de l’information et de la communication quand on sait qu’actuellement les historiens démissionnent en masse de l’agrégation car le président n’est pas un professeur des universités !

Il est vrai qu’au niveau du capes de documentation, difficile d’envisager une telle démission car les jurés ont été nommés depuis dix ans par la même personne… Et le nouveau président récemment nommé ne doit guère changé la donne. Beaucoup jouent serrés et craignent pour leur carrière. Je ne leur en veux pas et ils tentent d’agir du mieux qu’ils peuvent pour ne pas mettre en situation délicate les candidats.

Les rencontres à Amiens seront bien mieux policés qu’avec les précédentes à Rennes (lieu de résistance ?), avec bien sûr la stratégie du Learning-Center maquillé en 3C qui sera bien sûr le haut lieu de cette autonomie. Des rencontres où Jean Louis Durpaire n’aura pas besoin d’interrompre Alexandre Serres, interruption qui sera bien sûr effacée au montage. Le dialogue se fera entre Jean-Louis Durpaire et Jean-Pierre Véran qui s’amusent à distiller leur vision du CDI, de la documentation, enfin du learning center et dont on ne sait plus trop quoi d’ailleurs. Ils vont bientôt nous inventer ou plutôt piquer et transformer une autre idée venue d’ailleurs qu’ils auront trouvé sympathique. Du coup, on va avoir bientôt des LC managers, ah mince c’est en anglais, du coup ça va devenir des animateurs de 3C. Il suffira d’une courte formation pour faciliter les reconversions rapides… qui ne cessent d’agacer.

Il serait tant vraiment que la roue tourne. Les rencontres incitent les professeurs-documentalistes à accompagner à l’autonomie et à l’initiative. Et bien l’initiative, il est vraiment temps de la prendre. Si j’étais encore professeur-documentaliste, j’écrirai un texte au ministère ou je le ferai avec mes collègues et je demanderai une inspection dédiée et autonome par rapport à « la vie scolaire » et surtout de nouveaux inspecteurs généraux qui soient vraiment légitimes.

Je ne suis plus professeur-documentaliste officiellement, mais je reste attaché à la profession. Je souhaite dorénavant que les revendications autonomistes viennent du terrain et qu’elles puissent s’exprimer et ce d’autant plus si cette autonomie prend la forme, non pas d’un like mais plutôt d’un « coup de pied au cul ».

 

Ps : J’ai un peu hésité à pousser un nouveau coup de gueule, mais comme personne ne s’en est vraiment chargé, je m’y risque à nouveau. Je ne risque plus grand-chose, n’étant plus membre du capes sans avoir été réellement démissionnaire, mais plutôt démissionné et encore moins réintégré, bien que le ministère ait fini par me donner raison. Cela m’a couté un black-listage à l’Esen, rien de dramatique.

 

 

 

Du tag au pif-paf

J’ai failli écrire bang, teut-teut à la place de pif-paf, mais je ne savais guère quelle onomatopée choisir pour illustrer l’actualité de la page de soutien au bijoutier de Nice. Pif-paf, c’est le bruit qu’on retrouve parfois dans Tintin quand le pistolet n’a pas d’effet meurtrier et que celui qui tient le pistolet, s’y reprend à plusieurs reprises. C’est le cas du savant devenu fou dans les cigares du Pharaon.  Le tireur a toujours l’air ridicule dans ce cas-là. Quel poison a-t-on infligé à nos stupides likeurs ?

Le succès de la page facebook de soutien au bijoutier de Nice pose plusieurs questions. Il y a bien sûr l’hypothèse de fakes. Il y en a certainement mais force est de constater que nous sommes en présence d’une somme de likes bien réelle que l’on peut constater, en vérifiant qui parmi ses amis Facebook à liker. A l’heure où j’écris ces lignes, j’en connais 12. 

Cela ne me ravit guère et je ne mettrai pas de lien vers cette page. Vous pourrez constater qu’il en existe d’autres et que l’initiative n’avait donc pas été isolée. 

On est bien ici en présence d’une réaction qui est bien sûr de l’ordre de la pulsion, cette dégradation de l’exercice de réflexion de l’indexation que constitue le like. On est aussi dans un mouvement de foule numérique et dans l’idée qu’il peut être finalement agréable de partager son ras-le-bol et sa soif de vengeance. On est aussi dans la confusion du like, tant les likes sont probablement tous différents au niveau de leur portée.

Mais ce soutien démontre aussi la confusion entre la compréhension d’un geste et le fait de soutenir le fait de se faire justice lui-même. J’ai envie de dire que le bijoutier est finalement peut-être moins à blâmer moralement que ceux qui le soutiennent en le likant. Ce dernier qui possédait tout de même une arme, instrument par essence de mort potentiel qui témoigne néanmoins d’un achat et d’une mise à disposition clairement réfléchie, a finalement réagi probablement dans un registre de l’impulsion qui devient dangereux lorsqu’on est armé. Son acte est irréfléchi a priori. Encore que finalement, nous ne savons pas grand chose du déroulé réel.

On pourrait croire que le like laisse pourtant le temps potentiel à une certaine réflexion, à un temps distancié entre le fait d’aller liker et l’évènement. Et bien non, ceux qui ont liké se sont mis à la place du bijoutier exaspéré. Ils ont manifesté leur envie de faire pif-paf, mais aussi leur envie morbide de tuer.  Et c’est bien ce qui est inquiétant. Cette incapacité grandissante à effectuer une différence, et donc une différance montre la prolongation d’un temps présent médiatique qui nuit à toute réflexion. Un court-circuit entretenu par les médias classiques mais qui trouve un prolongement pulsionnel dans le like de Facebook. Un like, pif-paf, comme on like un message d’un ami, le fait d’aimer un film, etc.  Quelle confusion entre le fait de pouvoir éprouver une pulsion similaire à celle du bijoutier et la capacité à comprendre que justement une société ne fonctionne que par une capacité de distance et une justice non immédiate ! 

Les tontons flingueurs du week-end sont de plus en plus nombreux. La contagion de la connerie prendra de l’ampleur encore un peu. Finalement, nos tontons sont surtout des caves… il ne faudra pas leur mettre d’autres joujoux dans les mains sinon on les verra s’amuser avec des drones bientôt.

De toute façon, ils rétorqueront en  pastichant Billy Joël  » I don’t care what you said anymore, this is my LIKE »… Rappelons simplement que la licence to like, n’est pas une licence to kill…

Quelle conversion numérique ?

Les politiques numériques éducatives ou économiques offrent leur lot de convaincus et de réticents. Il peut être tentant de considérer qu’il reste évidemment à convaincre les plus obtus et les technophobes. Le concept d’une « grande conversion numérique » que décrit Milad Doueihi en effectuant notamment un parallèle avec la conversion religieuse et l’impact culturel qui en résulte, parait alors une possibilité intéressante, voire séduisante. Cette conversion qui oblige le nouveau lettré a maîtrisé désormais aussi bien les lettres anciennes que modernes, mais également le code informatique, mérite cependant une interrogation. En effet, dans cette capacité à examiner les diverses écritures, et leur signification, leurs traces et références, les schémas opérants, de quel type de conversion s’agit-il réellement ?

Quelles conversions numériques ?

Michel Foucault distingue deux types de conversion, pour schématiser rapidement : disons qu’il y en a une « platonicienne » et une autre qui est chrétienne. Chez Platon, la conversion est d’abord est une manière de se détourner des apparences en constatant notamment sa propre ignorance. À partir de là, la conversion consiste à un retour sur soi et à la prise de soi nécessaire à l’amélioration de soi et de sa propre connaissance. La conversion chrétienne est de l’ordre du changement immédiat, du renouvellement de l’esprit qui passe en quelque sorte de l’obscurité à la lumière. Dans les deux types de conversion, il y a le constat d’une nécessité d’un nouveau cheminement vers la vérité. Les deux conversions entraînent aussi la pratique de techniques de contrôle de soi voire d’ascèse. Ce n’est donc pas l’accumulation, que ce soit de richesses ou de connaissances disperses pour « fanfaronner » qui doit être recherchée, mais la qualité intrinsèque de ses actions. Un contrôle de soi peu évident, tant les mécanismes de popularité actuels incitent à l’inverse à rechercher des satisfactions personnelles. Les tentatives de mesure d’influence qui se développent en ce moment sur le web, démontre cette prépondérance.

Parler de conversion numérique finalement signifie que ce choix doit être celui d’une amélioration de soi pour son propre bénéfice, mais aussi pour celui des autres. De plus, cette conversion ne doit pas être une renonciation aux anciennes pratiques, ce n’est pas une rupture dont il s’agit. Il est en effet préférable de rechercher et de redécouvrir des méthodes et des pratiques plus anciennes qui peuvent connaitre des déploiements facilités avec les nouveaux outils. Par exemple, les signets sociaux se révèlent être une forme renouvelée des « lieux communs », ces cahiers utilisés par des étudiants à la fin du Moyen Age et au début de la Renaissance pour prendre des notes durant des cours ou des lectures avec parfois la constitution d’index.

La conversion numérique a commencé avec différents évangélistes et autres prophètes du numérique qui incitent parfois à des changements trop radicaux ou qui privilégient les outils clinquants et autres objets qui ne visent qu’à valoriser son propriétaire.

Il est dès lors actuellement tentant d’envisager une véritable « réforme » plutôt qu’une refondation sans véritable fondement. Du coup, c’est un appel à ce que les enseignants, les parents et les élèves s’emparent des nouvelles thèses numériques en ne cherchant plus le miracle chez ceux qui dirigent l’institution et qui portent le dogme.

1.Milad DOUEIHI. La Grande Conversion numérique, paris, Seuil, 2008

2. Sur cette question, voir Michel FOUCAULT. L’herméneutique du sujet. Cours au collège de France. 1981-1982. Gallimard, Le Seuil, 2001, p.199, sq

Ce billet est inspiré d’un passage de notre ouvrage La formation aux cultures numériques.

La veille n’est pas homophobe

L’expression de « veilleurs » appartient à tout le monde. Toutefois, on ne peut que déplorer l’usage qui en est fait par des personnes qui n’ont rien à voir avec un champ professionnel existant, et encore moins avec une certaine éthique de la veille.

Le fait d’associer l’expression et de fait le concept de la veille avec une visée homophobe ne peut qu’ajouter de la confusion autour d’un concept qui mérite bien mieux, d’autant que des formations, des professionnels et des associations (notamment l’Adbs, l’Association des professionnels de l’information et de la documentation) tentent de valoriser la veille. Or désormais, les résultats des moteurs de recherche sont pollués par des veilleurs qui se réfèrent davantage à des veillées funèbres qu’à la traditionnelle veillée paysanne d’antan, bien décrite d’ailleurs par Noël du Fail (voir l’extrait sur wilkipédia).

La veille est un secteur professionnel qui prend diverses formes depuis la veille informationnelle, la veille technologique ou bien encore la veille économique et commerciale. Mais il ne faut pas oublier des formes plus collaboratives, facilitées par de nouveaux outils de partage de l’information, et portées par des volontés individuelles de se rassembler dans un collectif plus large pour apporter un travail de sélection au plus grand nombre. Parmi ces initiatives, on peut citer dans la sphère des professionnels de l’information et de la documentation et des bibliothèques, le bouillon des bibliobsédés.

La veille est autre chose que de la simple surveillance, elle est même bien différente car il s’agit surtout de veiller sur l’information et les flux qui circulent, mais aussi sur les personnes mais pas nécessairement dans un sens d’espionnage. La veille, c’est aussi veiller les uns sur les autres et donc prendre soin, dans le sens donné par le philosophe Bernard Stiegler pour faire face à l’incurie et à la bêtise particulièrement bien portée par la télévision. Le cathodique ayant succédé d’ailleurs au catholique dans cette entreprise de contrôle des esprits.

Cette prise de soin est une attention qui n’est pas captée par des tiers, mais au contraire utilisée pour s’améliorer soi-même et surtout pour aider et conseiller les autres. Or la démarche des pseudos « veilleurs » représente un dogme inverse. Il s’agit non pas de veiller mais de rechercher à capter l’attention des médias pour continuer à diffuser des propos dénigrants ceux qui sont jugés différents et à qui on cherche par tous les moyens à limiter les droits. Ces « veilleurs » sont des usurpateurs qui nous proposent une veille sans lendemain et qui se tournent vers un passé qui n’existe pas, en détournant textes, auteurs et concepts.

Des veilleurs il en existe et ils sont bien meilleurs que ceux qui tentent de capter l’attention des médias à leur seules fins. Il s’agit ici de défendre leur image et de veiller justement à l’avenir d’étudiants et de professionnels qui ont choisi cette voie.

Il serait donc opportun que les veilleurs de l’ombre et ceux qui veillent au quotidien puissent avoir un relai médiatique au moins équivalent à ceux qui déversent leur propagande nauséabonde chaque jour dans tous les médias.

Pour un Bac H

Evoquer un bac H n’est pas totalement nouveau. L’expression a été plusieurs fois utilisée par le passé pour suggérer une nouvelle orientation pour le bac L (Littéraire). L’idée était bonne et je pense qu’il faut la poursuivre mais en la réorientant dans une perspective nouvelle : celles des humanités numériques.

Rien de très original me direz-vous, pourtant il me semble que le moment est opportun si on souhaite susciter des vocations pour les domaines des humanités. Des enseignants tentent depuis plusieurs années de faire évoluer leurs pratiques et font entrer le numérique à la fois dans leurs pratiques d’enseignement et dans celles de leurs élèves. Il serait intéressant d’officialiser le mouvement.

Il ne s’agit nullement de céder à une mode mais de davantage « délivrer » des œuvres au sens où l’entend Claire Clivaz (voir aussi cet évènement) en évitant de sacraliser l’œuvre textuel ou papier de façon excessive, ce qui nuit bien souvent à la compréhension originale de l’œuvre. Il ne s’agit pas d’ajouter du fun et de préférer des lectures raccourcies ou ciblées, c’est en fait l’inverse : ajouter différentes strates de lecture d’une œuvre en permettant d’ajouter à la lecture traditionnelle de l’œuvre qui se déroule in extenso, d’autres modes de lecture notamment quand les textes sont numérisés. Il est ainsi plus facile de jeter un regard sur l’œuvre avec de nouveaux outils pour mesurer les occurrences, les champs sémantiques avec l’outil informatique. Il est aussi possible de reconstruire et d’augmenter des passages d’œuvres classiques et donc libres de droits avec des projets d’enrichissement de métadonnées, d’annotations, de commentaires mais aussi de commentaires critiques collectifs ou individuels.

On pourrait imaginer dans ce BAC H une option qui serait davantage informatique que mathématique avec l’apprentissage des algorithmes notamment de façon à ce que certains profils soient pleinement mixtes entre sciences dures et sciences humaines. Une option type informatique appliquée aux sciences humaines et sociales serait sympathique.

Outre la multiplicité des lectures possibles, c’est également une revalorisation des écritures associées. Quand je dis écriture, je songe également à toutes productions multimédia ou graphiques qui pourraient illustrer l’œuvre classique.

Mais on peut encore aller plus loin. Pourquoi ne pas en profiter aussi pour apprendre à écrire… Là aussi, le champ est vaste, tant les formes de l’écriture sont variées mais il me semble que plutôt que de demander à des élèves d’apprendre par cœur des commentaires d’une œuvre commentée en classe, il serait opportun de les placer davantage dans un champ de publication et de construction. Cette logique de l’écriture ne pourrait faire l’impasse des outils numériques et de leurs avantages et contraintes. J’aime beaucoup lorsque François Bon rappelle qu’il est utile qu’un étudiant se montre capable de prendre le contrôle de ses outils et qu’il serait intéressant que ce dernier commence par régler son traitement de texte avant de se ruer sur la page blanche en utilisant les cadres déjà prérenregistrés. Ces cadres ou architextes sont fortement présents dans le numérique. Il faudrait les enseigner pour mieux s’en défaire si besoin.

On touche ici l’intérêt évident pour former aux questions de la translittératie qui mêle EAM (éducation aux médias), éducation à l’information-documentation et éducations aux TIC. Une culture numérique qui rejoindrait pleinement la culture lettrée. Voilà l’enjeu, revenir aux Lumières, à l’essence même du projet Encyclopédique. D’où l’intérêt d’une culture technique au sens de Simondon, mais aussi dans un rapprochement lecteurs-makers. Voilà ce que pourrait être ce BAC H. Réconcilier ratio et raison, former des individus non hémiplégiques, ce que disait Michel Serres dans je ne sais plus quel texte, le tiers instruit il me semble. Il était d’ailleurs à l’époque beaucoup plus lucide qu’avec son mythe technophile de la petite poucette.

Il y a beaucoup à faire et à imaginer mais mettre un peu d’enthousiasme dans la machine scolaire serait déjà une bonne impulsion par ces temps où l’inspiration semble manquer.

Makers ou la nécessité d’une culture technique

La lecture de Makers de Chris Anderson se révèle en fait intéressante à plusieurs titres. Si le propos peut paraitre trop optimiste parfois, il a le mérite de reposer les bases d’un nouveau modèle industriel davantage participatif, plus motivant et qui laisse place à de plus grandes initiatives personnelles. J’avais longtemps hésité à me plonger dans la lecture suite à l’excellente analyse critique qu’en avait faite strabic, lecture que je recommande. Beaucoup d’éléments de l’ouvrage méritent en effet une lecture. Vous trouverez plus de renseignements dans l’article d’Hubert Guillaud qui résume parfaitement les forces et faiblesses de la théorie de Chris Anderson. Un extrait de l’ouvrage est aussi disponible sur le site d’Internet Actu.

« Makers » est assurément un plaidoyer pour le modèle open source, libéré des contraintes des excès de propriété privée. Intéressante aussi cette impression que la liberté d’entreprendre et que le libre accès à l’information et à la connaissance sont étroitement liés.

Ce qui est évident, c’est que Chris Anderson est certes un excellent conteur, mais c’est aussi un passionné qui sait transmettre de l’énergie. Il donne envie de devenir « maker ». Il y réussit aussi parce qu’il partage sa propre expérience, depuis l’histoire de son grand-père dépositaire d’un brevet pour l’arrosage automatique de jardins jusqu’à ses tentatives de bricoler des légos ou des petits avions avec ses enfants. Chris Anderson possède cet esprit d’entreprendre, cette envie de « faire » et c’est sans doute la philosophie de l’ouvrage que de donner envie de faire, de créer, d’expérimenter et d’inventer dans des périodes où on nous parle que de crise et de dettes. Peut-être faut-il y avoir une forme de trace de l’esprit américain, sans doute faut-il y percevoir un esprit du web qui tend à se distiller dans d’autres sphères.

A la lecture, ce sont les potentialités de formation qui m’ont également intéressé. En effet, cette culture des makers est pleinement une culture technique, telle que décrite par Simondon. Une capacité à comprendre, à faire et à refaire mais aussi une culture informationnelle qui témoigne d’une capacité à trouver l’information ou la personne compétente pour résoudre un problème. C’est aussi une compétence documentaire, tant il s’agit de documenter les actions réalisées, de réaliser des plans, etc. C’est évidemment une série de compétences informatiques, tant il s’agit de coder et d’utiliser des logiciels de CAO. On retrouve beaucoup de similitudes avec des pans de la culture des hackers et des adeptes de l’open source.

Le livre constitue aussi un important document pour la défense des enseignements de technologie :

« Les enfants d’aujourd’hui apprennent à utiliser Powerpoint et excel en cours d’informatique, et ils apprennent encore à dessiner et à sculpter en cours d’initiation artistique. Mais ne serait-il pas mieux qu’une troisième option leur soit offerte : le cours de conception ? Imaginez un cours dans lequel les enfants apprendraient à utiliser des outils de CAO 3d comme Google Sketchup ou Autodesk123D. Certains d’entre eux dessineraient des immeubles et des structures fantastiques, comme ils le font aujourd’hui sur leur cahier. D’autres créeraient des jeux vidéos perfectionnés à plusieurs niveaux, avec leurs paysages et leurs véhicules. Et d’autres encore, des machines. »p.68

Pour cela Anderson recommande d’investir dans des imprimantes 3D et des découpeuses lasers dans les établissements. Bref : créer des Fablabs au sein des établissements. Il ne s’attarde finalement que peu sur les aspects éducatifs.

Je pense qu’on peut envisager cette philosophie du « Faire », bien au-delà de la seule conception « machine » tant il s’agit de faire aussi dans les disciplines des sciences sociales et humaines. Aurélien Berra évoquait la nécessité de « faire des humanités numériques ». Je crois que ça ne doit pas s’arrêter aux seuls territoires des chercheurs mais cela doit investir des terrains plus larges dont ceux de l’Education toute entière.

Car le « Faire » n’est pas une simple action commandée, il implique la capacité à raisonner et à comprendre. La séparation entre la réflexion et l’action, entre l’intellectuel et le technicien n’existe pas.

J’y reviendrai prochainement car on besoin urgemment de revoir toute la formation littéraire et notamment le BAC L qui doit devenir un BAC H.

  • divers

  • Archives