L’ère des guérillas informationnelles

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Ma présence sur les médias sociaux me permet d’être embarqué dans des flux et des discussions qui sont autant des pertes de temps que des enseignements indispensables.

Cette présence au sein de la mêlée est essentielle sous peine de ne pouvoir réellement comprendre ce qui s’y trame, les modes de fonctionnements, les évolutions techniques, informationnelles et communicationnelles qui se produisent depuis une dizaine d’années. Je suis sur Twitter depuis 2007. Ce n’est plus le même réseau qu’en 2007. Le réseau était alors relativement pacifié, je dis bien, relativement, car c’était une cour de récré ce qui n’excluait pas les bagarres, les discussions un peu lourdes, les blagues de potache et autres subtilités.

En 2007, Twitter était majoritairement anti-sarkozyste, on accueillait Frédéric Lefebvre comme il se doit (voir aussi en 2011°), et tout était assez drolatique finalement. Le côté sérieux venait des blogosphères notamment politiques qui se retrouvaient sur Twitter. J’ai envie de dire, que cela s’est quelque peu inversé. On avait besoin du blog pour avoir un positionnement sur Twitter, c’est désormais l’inverse.

L’extrême-droite était peu présente, la droite essentiellement pro-Sarko avec quelques idolâtres, phénomène classique lors de l’arrivée d’un nouveau président.

La cour de récré s’est transformée en gigantesque champ de bataille permanent où la moindre personne sensée peut se transformer en gladiateur de l’information. Si Bruno Gaccio affirme que les guignols ne sont plus nécessaires désormais, car il y a suffisamment de vannes sur Twitter, ce serait effectivement plutôt sympathique. Mais ce n’est hélas pas que cela. Le côté autodérision et dégonflage d’égo des premiers temps sur twitter – on se faisait toujours gentiment remettre en place, car cela faisait partie du jeu – a glissé vers une forme de méchanceté. On est passé clairement de la remarque bienveillante à de la malveillance exacerbée.

L’extrême droite avait saisi rapidement l’intérêt de se positionner en jouant sur les registres de l’émotion, de la vérité potentielle (« cela semble plausible, cela correspond à mes représentations, donc c’est tout à fait possible ») et donc de la désinformation.

La blogosphère et twittosphère majoritairement à gauche avec quelques éléments qu’on pourrait qualifier de centriste (même si je maintiens que ce concept de centre est une erreur autant intellectuelle que politique, ce que j’avais pu exprimer lors de mon bref passage en blogueur politique sous le nom de Pharmakon durant la période Modem) dans les années 2007-2009 se sont vus concurrencées par une fachosphère montante, décomplexée et débridée. Ce positionnement a fait exploser le consensus antisarkoziste qui existait en 2007 et a abouti à un éclatement des positionnements qui frisent la caricature et la radicalisation de toute part.

À titre personnel, il est souvent bien difficile de résister aux réactions puériles et partisanes. Seule solution : conserver une time-line la plus ouverte possible. Je dois admettre que j’évite de suivre sur Twitter les positions nationalistes néanmoins.

La montée en puissance de la stratégie de l’extrême-droite a conduit, à mon avis, a une volonté de réaction similaire de l’extrême-gauche avec un hyperactivisme et la mise en circulation d’informations tout aussi douteuses, ou de mauvaise foi la plus totale, et ce depuis une bonne année.

On peut constater que l’électorat de centre-gauche, centre-droit est parfois tenté désormais de réagir de même en amplifiant la moindre information contre les concurrents. Le phénomène est plus récent, mais ne peut qu’inquiéter à l’approche des prochaines élections européennes.

Nous sommes entrés en guérilla informationnelle tous azimuts avec tout un écosystème informationnel bordélisé, avec des remises en cause permanente des uns et des autres ; avec les journalistes au centre, qui sont tantôt encensés, tantôt critiqués selon les circonstances.

On retrouve une offre informationnelle élargie mais dont on ne possède pas les codes. C’est plutôt bien d’avoir finalement l’émergence de nouveaux médias même s’ils sont clairement politisés. Ce n’est pas foncièrement nouveau. Ce qui est gênant, c’est qu’on entre dans un système médiatique qui cherche surtout à dénoncer plutôt qu’à analyser, car il faut faire du buzz plutôt que de produire une information de qualité. Je ne suis donc pas si certain effectivement que ce soit toujours la vérité qui soit véritablement recherchée, mais il me semble que c’est surtout  l’erreur qui devient l’objet principal de la recherche. C’est un passage très classique dans la tension entre indexation des connaissances et indexation des existences. Je me demande si la presse n’est pas tentée d’y céder à son tour.

On va passer un temps infini sur la moindre petite affaire désormais et paradoxalement s’éloigner de la piste du journalisme de données qui semblait pouvoir émerger. Visiblement, nous ne sommes pas assez mûrs pour ce genre de perspective, car cela nécessite de nouvelles compétences chez les journalistes, mais surtout de nouvelles chez le lectorat.

Pour l’instant, on voit surtout des graphiques souvent biaisés pour tenter d’expliquer un phénomène économique. À ce niveau-là, certains économistes français peuvent continuer à vendre des bouquins prétendument hérétiques.

On avait déjà observé lors du referendum sur le traité européen une influence du web sur le résultat avec pas mal de désinformations et la découverte que l’Union Européenne s’était fondée sur des principes libéraux.

Il faut désormais s’attendre au pire dans les prochains mois.

Sur ce point effectivement, nul besoin d’avoir le soutien de bots russes pour que l’on continue à nourrir le populisme le plus total aux bénéfices des autres grandes puissances qui n’attendent que cela.

On peut donc s’attendre à des attaques ad hominem, à ce que l’on cherche la moindre bévue chez les politiques en place dans les gouvernements, mais par ricochet chez les députés et membres de l’opposition… mais encore sur le moindre journaliste suspecté d’être partisan.

Alors que faire ?

Si la loi dite « fake news » semble avoir du plomb dans l’aile, je reste persuadé qu’il faut légiférer sur la question notamment pour respecter la dimension citoyenne de la culture de l’information, décrite en 1976 par Major R Owens avec la nécessité que l’information literacy permette à l’électeur de pouvoir faire un choix politique en ayant tous les éléments à sa disposition.

Je sais que ma position est minoritaire à ce niveau parmi les universitaires, mais je crois travailler depuis suffisamment longtemps sur ces questions pour dire que la formation n’est pas suffisante pour éviter la désinformation. Même en renforçant l’EMI, on n’ y arrivera pas, car il faudrait vraiment un programme sérieux, ambitieux et sur de longues durées pour y parvenir. Pire, à mon avis, un saupoudrage EMI peut augmenter le risque complotiste (voir dans l’article pour mediadoc mon tableau sur les proximités qu’il peut y avoir parfois).

Autre point, je vois beaucoup de professionnels de l’information et des universitaires relayer des informations fausses ou bidons. J’ai moi-même retweeté (non sans avoir hésité) la fausse mort de journaliste ukrainien qui n’était en fait qu’une mise en scène.

image d'une activiste avec fumigène

pas de fumée sans feu ?

Alors que faire ? ou plutôt qui doit le faire ? Qui doit vérifier l’information ?

Les index n’appartiennent plus aux sphères bibliothéconomiques et documentaires, mais de plus en plus aux acteurs comme Google et Facebook qui s’appuient parfois sur des équipes de journalistes décodeurs pour tenter de vérifier l’information.

Les pistes algorithmiques et d’intelligence artificielle voir de deep learning sont également évoquées, mais bien souvent il s’agit d’extrapoler à partir de travaux humains qui fournissent des index.

Cette multiplication des guérillas informationnelles ne peut que désarçonner de plus en plus les autorités traditionnelles et notamment gouvernementales qui ne savent plus comment réagir et qui multiplient ainsi les erreurs dans le genre «  à toucher le fond, mais creuse encore ».

Voilà, pour cette réaction un peu rapide, à plusieurs éléments que je tente d’analyser depuis quelques années et qui devraient trouver suite dans le prochain ouvrage (un essai) que je suis en train de rédiger et pour lequel je cherche d’ailleurs un éditeur.

Je reviendrai ici sur des pistes potentielles face à l’infocalypse…

 

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Photo by Warren Wong on Unsplash

La mise à l’index

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Je publie ici un petit extrait issu de mon livre du Tag au like.

Etymologiquement, l’indexation renvoie au fait de désigner et de montrer du doigt. Ce qui s’explique par le fait qu’un index était parfois dessiné pour indiquer un passage important à lire dans un manuscrit. L’index est aussi ce qui désigne un indice. C’est d’ailleurs pour cette raison que les liens hypertextes sont signalés de cette manière par l’index indiquant l’endroit où il faut cliquer.

Mais cette désignation peut être également négative et peut conduire l’auteur de propos jugés licencieux ou irrévérencieux à être justement « mis à l’index ». L’indexation en tant qu’opération de désignation concerne autant les documents que leurs auteurs. Ainsi en 1565, Pie V promulgue un Index librorum prohibitorum, un catalogue des livres interdits par l’église catholique. Ce travail de distinction de l’hérésie avait commencé une dizaine d’années plus tôt avec Pie IV répondant à une injonction de l’inquisition. Etymologiquement, l’inquisition désigne une recherche. Dans le cas de la Sainte inquisition, il s’agit de la traque de l’erreur.

Quelque part, deux versants de la recherche s’opposent. L’un privilégie la vérité et l’accès à l’information. L’autre cherche l’erreur et la traque pour mieux la dénoncer et la juger. Ces deux courants sont bien représentés dans le nom de la Rose d’Umberto Eco avec d’un côté Guillaume de Baskerville, moine franciscain qui est une référence à Guillaume d’Ockham et qui mène l’enquête pour comprendre la vérité, et de l’autre le dominicain Bernard Gui, auteur du manuel de l’inquisiteur, qui traque les hérétiques (on lira avec profit ce texte d’une de mes étudiants de Licence Pro). Ce double visage de la recherche d’information et de la connaissance et de son indexation demeure encore actuellement. Ce côté obscur se retrouve bien évidemment aussi dans les actions que nous effectuons sur le web. Récemment, le cinéma a bien mis en avant l’influence des pratiques d’organisation des connaissances sur le fichage et le classement des personnes et notamment des criminels dans le film de Clint Eastwood sur John Edgar Hoover. Ce dernier s’est inspiré très nettement des méthodes de classement de la bibliothèque du congrès où il a travaillé pendant cinq ans comme magasinier pour payer ses études de droit. Très souvent, à cette logique de classement des documents et des ressources succède toujours la dimension de contrôle. On pourrait rétorquer que cette dimension de contrôle est en fait même première et ce dès l’apparition de l’écriture qui est un instrument de pouvoir évident. On peut notamment citer le cas des scribes égyptiens qui purent ainsi collecter l’impôt en notant les productions agricoles.

L’indexation a toujours présenté des formes plus personnelles et pas seulement officielles. Le lecteur a régulièrement tenté avec plus ou moins de succès, selon son expérience et ses pratiques, de développer des systèmes de classements, de notes, de signalisation au sein des ouvrages de sa bibliothèque. En cela, les folksonomies ne sont donc pas pleinement une révolution, si ce n’est que le numérique marque une étape importante au niveau de ces pratiques d’indexation, d’annotation et de mémorisation : la séparation des « métadonnées » et du contenu original. Une étape importante qui permettrait un détachement autant pratique que sentimental pour éviter la situation décrite par Umberto Eco, quand il mentionne son exemplaire de la philosophie au Moyen Age d’Etienne Gilson :

« La philosophie au Moyen Age de Gilson qui m’avait tant servi à l’époque où je préparais ma thèse, je ne peux même pas le prendre en main aujourd’hui. Les pages se brisent, littéralement. Je pourrais en acheter une nouvelle édition, sans doute, mais c’est à la vieille que je suis attaché, avec toutes mes annotations de couleurs différentes qui font l’histoire de mes différentes consultations. »[1]

J’apprécie également beaucoup ce livre d’Etienne Gilson mais je déplore non pas d’avoir une version détériorée, mais qu’il n’y ait pas d’index performant, si bien que j’aimerais plutôt disposer d’une version numérique pour pouvoir y effectuer des requêtes plein texte.

Chacun cherche à marquer ses ressources, à se les approprier, à pouvoir y retrouver ses notes, ses éléments de personnalisation. Le lecteur cherche donc au sein de certains ouvrages d’importance pour lui à le marquer de sa propre légende.

[1] Déclaration d’Umberto Eco, p. 20 in Eco Umberto et Carrière Jean-Claude et Tonnac Jean-Philippe de. N’espérez pas vous débarrasser des livres, Grasset & Fasquelle, 2009, 342p.

Parution du Tag au like : La pratique des folksonomies pour améliorer ses méthodes d’organisation de l’information.

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J’ai le plaisir d’annoncer la parution de mon nouvel ouvrage toujours chez Fyp éditions. Il y a encore un an, je n’avais pas vraiment imaginé que je produirais un nouveau bouquin sur ce sujet. Et bien si !
J’y aborde la courte histoire des folksonomies, de l’indexation et la situation du like dans cette courte histoire. Je reviens à un des sujets qui m’intéresse depuis 2006 et cet article.
Pour parler de l’index et du pouce, il a donc fallu que je mette la main à la patte ! L’occasion de faire le bilan sur la portée réelle des folksonomies et de donner quelques conseils pratiques en la matière et surtout apporter une réflexion nouvelle sur le sujet.

Vous devriez pouvoir le trouver dans toutes les bonnes librairies ainsi que sur les librairies en ligne.

Sinon Teaser… un chapitre bonus uniquement en ligne sera également mis en ligne dans les jours qui viennent.

Merci encore à Fyp pour cette nouvelle aventure qui en appelle bien évidemment de nouvelles.

Out of index… La Désindexée

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Ma rentrée littéraire commence également avec ma dernière publication sur Publie.net : la désindexée.

Merci à François Bon que j’entraîne dans d’étranges histoires et à toute l’équipe qui met du soin à formaliser un bel ouvrage numérique (Merci donc à Gwen Catala et Roxane Lecomte) et à ceux qui sont les beta-lecteurs mais lecteurs intelligents qui traquent coquilles et autres scories (Merci à @cjeanney @TheSFReader).
D’ici quelques années, grâce à François et vous tous, je saurai peut-être un jour écrire.
On reste dans des thématiques qui me sont proches et dans le domaine de la SF. Certains y retrouveront tout un tas de références conscientes ou inconscientes.La désindexée

Un court roman, plus long que ne l’était Print Brain Technology. De quoi se détendre ou s’inquiéter avant la rentrée.
Une tentative comme une autre pour répondre à la question : peut-on sortir de l’index ?

N’hésitez pas à commenter…
Offre promo ce we pour un prix à peine supérieur à celui d’une baguette !

Bonne lecture