Onze mental : mon équipe de penseurs et auteurs, façon football.

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Actualité oblige, et conscience footballistique totalement assumée, je me lance dans un petit billet sans prétention, qui me permet de rassembler passion populaire et passion intellectuelle.

On oublie d’ailleurs que certains intellectuels furent des footballeurs amateurs investis, rêvant de carrière professionnelle. On peut songer à Camus mais on oublie souvent que Jacques Derrida rêvait plus jeune de devenir professionnel avec le numéro floqué sur son maillot. Je n’irai pas jusqu’à dire que le 7 de Christiano Ronaldo est en fait inspiré du philosophe quand on sait que ce choix est principalement lié à Alex Fergusson.

Voici l’équipe que j’ai constituée à partir de mes influences et de mes manières de voir le monde.

Mon 11 de légende

La constitution d’une équipe nécessite évidemment une stratégie et des joueurs clefs pour réaliser l’animation. Le point clef est bien souvent le milieu offensif qui va donner le sens à l’équipe, la direction que l’entraîneur souhaite impulser. Certains de mes joueurs sont encore en activité dans ce 11.

 

À ce titre, il me paraissait évident qu’il me fallait positionner Michel Foucault en numéro 10, comme meneur du jeu.

Voici mon équipe type.

Gardien de buts : Albert Camus

Poste à mon sens essentiel et que j’aimais tant occuper dans ma jeunesse jusqu’à ce que me coûte un poignet le dernier jour de classe un premier juillet en jouant avec mes élèves. Un sens du placement et de l’anticipation, une capacité à placer sa défense, à prendre des initiatives et surtout la possibilité de rassurer toute son équipe (et par la même occasion les supporters) en assurant des sorties pour capter le ballon. Bref, il me fallait mon Fabien Barthez pour assurer les bases de mon équipe. Il était bien difficile de choisir quelqu’un d’autre que Camus qui a longtemps joué à ce poste et qui a plutôt influencé mes lectures adolescentes, durant mon collège notamment. On y retrouve aussi un positionnement politique et intellectuel souvent équilibré et méfiant vis-à-vis des idéologies même portées par des intellectuels, ce qui me convient parfaitement.

 

Défense centrale :

Umberto Eco qui d’ailleurs n’aimait pas trop les supporters ou tifosi ferait un bon défenseur central notamment, car il replace les bases avec un romantisme qui me sied parfaitement. L’intérêt d’Eco ici est de pouvoir bénéficier d’un défenseur qui sait se projeter vers l’avant si besoin, mais qui surtout possède une telle connaissance qu’il peut anticiper les différentes méthodes et combinaisons. C’est aussi une base de plus qui s’appuie sur différentes expériences. Un bon profil de capitaine potentiel également. Bref, une de mes tours de défense à la fois pour ses romans (Le Nom de la rose et le Pendule de Foucault) et ses différents ouvrages et articles (de l’arbre au labyrinthe plus particulièrement). Il est donc à coup sûr un élément indispensable à mon équipe.

Alan Liu constitue le second pilier de ma défense. J’ai toujours trouvé ce chercheur sur tous les territoires et domaines qui m’intéressent depuis les questions sur les littératies et la translittératie jusqu’aux questions sur les humanités digitales. Autant donc le placer comme base de mon équipe.

Latéraux

Paul Otlet comme latéral gauche dans la mesure où il tente toujours de sortir du rang et d’apporter du nouveau. Il associe rigueur défensive qui est celle de la normalisation des règles. Le père de la documentation associe à la fois norme et originalité, ce qui en fait un latéral gauche particulièrement intéressant notamment lorsqu’il tente d’avoir toujours un temps d’avance sur son adversaire.

Assez logiquement, j’ai positionné mon auteur favori Haruki Murakami sur l’autre côté, car il allie des qualités similaires qui sont celles du réalisme fantastique avec une rigueur dans l’écriture et une capacité à produire de l’extraordinaire à tout moment. Rien de mieux que d’être capable d’assurer une défense et en même temps de sortir des lignes pour amener de la folie et de la surprise. Rien de mieux qu’Haruki pour assurer ce rôle.

Milieux défensifs :

Jacques Derrida avec bien sûr le numéro 7. Ici aussi, on va retrouver une certaine complexité dans le jeu, notamment la capacité à repartir de la base pour aller de l’avant, bref une capacité à saisir les règles du jeu (la grammatisation du game) pour produire quelque chose de différent, en tout cas en se laissant la possibilité de jouer même si on sait qu’on n’invente jamais rien depuis zéro.  Derrida reste un joueur qui peut donc faire la différance à tout moment, et des comme ça, il y en a peu.

Hannah Arendt comme milieu défensif, cela me paraît plus qu’évident. Il aurait été sans doute plus difficile de la faire passer à l’offensive, même s’il était tentant de provoquer un infarctus à Alain Finkielkraut non retenu dans cette sélection. C’est la joueuse qui est la mieux à même d’apporter de la rigueur et de la lucidité et surtout d’être indispensable lors des moments de crise !

Milieux offensifs

Michel Foucault apparaît ici central dans mon équipe. Une envie de comprendre ce qu’il se passe en offrant de nouveaux horizons, c’est le joueur d’exception qui a compris qu’il y avait différents types de règles et pas seulement les officielles. C’est celui qui voit les combinaisons invisibles aux autres et qui sait produire des relations qui font mouche en offrant des ouvertures qui mènent au but. C’est le joueur fort rare dont tout entraîneur rêve.

Mon autre base offensive est constituée par Michael Buckland, le chercheur en sciences de l’information qui m’influence sur les plans historiques, méthodologiques et conceptuels. Mon dernier ouvrage sur les humanités digitales lui est dédié. Il est donc tout naturellement mon autre milieu offensif, car oui, je préfère jouer en 4-4-2 avec deux milieux offensifs (influence Giresse-Platini)

Attaquants

Pas toujours aisé de distinguer des attaquants pour faire la différence.

J’ai eu plus de mal à trouver les perles rares. Et puis finalement, pour distinguer des attaquants potentiels qui ont réellement influencé ma pensée, j’ai choisi d’assumer de mettre en pointe un véritable footballeur : Eric Cantona. Je ne peux pas renier le fait que j’ai toujours suivi sa carrière et ses modes de fonctionnement depuis que j’ai 9 ans et que je l’ai découvert en équipe de France espoirs, la boule à zéro, suite à un pari perdu. Les paris perdus, je connais un peu… ça m’a permis d’écrire certains articles que je ne renie nullement. Eric Cantona a toujours été bien plus qu’un footballeur, et c’est en ce sens qu’il figure ici. Cantona, c’est aussi celui qui peut devenir gardien, car le titulaire du poste est expulsé à quelques minutes de la fin (vous me direz Papin aussi…) et l’essentiel est bien de pouvoir se mettre à la place de l’autre pour mieux comprendre le monde pour changer de point de vue. Le choix de Cantona, c’est d’assumer aussi le fait de prendre des risques et de pouvoir réellement en subir les conséquences.

Quoi de plus logique dès lors de l’accompagner d’un auteur et chercheur britannique, David Lodge pour mieux rappeler que le monde universitaire a beau se prendre au sérieux trop souvent, il n’en est pas moins un milieu à observer par lui-même et qu’il est préférable de faire les choses sérieusement sans pour autant se prendre au sérieux. Hommage au fait que le football et ses formes modernes ont été inventés par les Britanniques.

Bien d’autres auraient pu avoir leur place dans ce 11 de légende. Mais j’ai choisi de ne pas faire figurer de remplaçants même si j’avais de quoi faire une liste de 23.

La prochaine fois, je tenterai de faire mon équipe avec des chercheurs plus jeunes. Pour l’instant, j’hésite encore, trop de candidats potentiels semblent pouvoir prendre un carton rouge à tout moment…

A vous d’imaginer vos équipes idéales.

La fin de la révélation ?

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Je vous livre un début de réflexion que seul le blog peut accueillir pour le moment, tant il s’agit d’une amorce non finalisée, mais qui est mue par un besoin de s’exprimer face à un sentiment d’impuissance croissant.

J’ai achevé il y a quelques jours la lecture de numéro zéro d’Umberto Eco qui n’est pas son meilleur ouvrage loin de là, et qui m’a laissé un étrange sentiment également. Mais je commence à mieux saisir le message au fil du temps. L’histoire est celle d’un pseudo-journal qui ne paraîtra jamais, une sorte de farce en quelque sorte, mais qui finir par se retourner contre les journalistes, car un des journalistes obsédé par les théories du complot, finit par relier tout un tas événements de la politique et de l’histoire italienne à la non-mort du Mussolini. Cette histoire rocambolesque possède un tel fonds de crédibilité qu’elle précipite la fin de l’expérience, car elle met finalement trop de personnes en danger. Néanmoins, les hypothèses de l’étrange complot finissent par être divulguées par une télévision anglaise qui révèle alors au grand public toutes les manipulations et les acteurs impliqués. La conclusion est alors terrible : il ne se passe rien, personne ne démissionne, tout le monde reste en place, rien n’est vraiment grave de toute façon.

C’est la leçon du numéro zéro, une conséquence finalement tragique, c’est la fin du pouvoir des médias d’investigation et la disparition progressive de la révélation. Le message ne passe plus, car il y a trop de messages évidemment, mais également parce que l’enjeu n’est pas que ce soit vrai ou faux, mais que tout le monde s’en fout. Il ne peut y avoir de suite aux révélations que si et seulement si, il y a des suites judiciaires, à condition que cette dernière puisse exercer son action… ce qui n’est évidemment plus le cas. Les ministres grugent le fisc et restent en place, etc.

Chaque affaire révélée par les médias ne produit plus d’effets, car il y en a tout simplement trop d’une part, d’autre part parce que ça n’étonne plus personne. La révélation ne fonctionne plus, car l’affaire à révéler n’est pas une chose rare, ce qui témoigne d’un niveau de corruption de la République jamais atteint jusqu’alors en France. Par exemple, alors que la mairie de Bordeaux a manipulé les chiffres du budget notamment autour du nouveau stade, ce qui constitue une escroquerie de plus de 100 millions d’euros et qui devrait conduire à une démission immédiate de l’édile responsable… ce dernier raille simplement l’opposition. Même chose finalement pour les divers leaks, les lanceurs d’alerte sont quant à eux poursuivis en justice, voient leur vie détruite…pendant qu’on cherche à protéger les secrets industriels (en fait les petites magouilles entre amis). On pourrait imaginer que l’hypocrisie habituelle aboutirait à sacrifier de temps en temps quelques personnages, mais le plus simple est de blâmer désormais celui qui interrompt le jeu. Celui qui tente le chemin de la révélation est considéré comme un infâme streaker qu’il faut plaquer au sol. C’est lui qu’on sacrifiera au final pour le bénéfice du show must go on.

Jamais, on a vu un tel culot des personnes incriminées… on a l’impression de se retrouver dans le sketch de Catherine de Pierre Palmade « si tu t’excusais et qu’on n’en parlait plus !».

Dans l’histoire de la circulation et de l’information, le vocabulaire de la révélation a bien sûr été lié au vocabulaire religieux, mais également à la découverte scientifique. Finalement, le journalisme en a fait un de ses fers de lance, en incarnant un quatrième pouvoir nécessaire. Or, il devient non seulement de plus en difficile de réaliser ce travail, mais lorsqu’il est réalisé… il est d’emblée mis en doute ou pire ignoré. La révélation est devenue impuissante, face à d’autres magies que je ne sais comment qualifier. Il se produit en tout cas une forme de tragédie informationnelle d’un type nouveau que je ne sais pas encore conceptualiser. Ce dévoilement informationnel impuissant ne peut qu’inquiéter, car il est le marqueur d’un désenchantement du monde, de dysfonctionnements suite à une sorte de magie noire dont nos politiques sont les grands maîtres. Finalement, ces médecins de nos sociétés ne sont pas là pour nous soigner, mais faire de nous des malades permanents porteurs de tous les maux. On retrouve ce que disait Antonin Artaud à propos de cet état de magie noire qui n’existait pas il n’y a pas si longtemps. Sauf que ce n’est pas une mort classique, mais une zombification qu’avait déjà dénoncée Romero. Cette situation informationnelle étrange va alimenter mes réflexions (et mes actions ?) dans les prochains mois

Une des réponses se situe peut-être dans l’humanisme de Montaigne dont j’ai lu récemment la biographie par Stephen Zweig. On connait la célèbre devise « Que sais-je ? » de l’ancien édile de Bordeaux. Cette question, il nous faut nous la poser, à condition de l’accompagner d’une autre question « Que fais-je ? » Sans doute pouvons déjouer une énième conjuration de Catilina (saine lecture pour les rares latinistes survivants), mais ne pourrons pas sauver cette république.

Umberto et le complot

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Mon cœur avait bien ressenti quelque chose mettant ce livre tout en haut du carton. Mais le déménagement m’obligeait à le faire. Au moins, je savais que je n’aurais aucun mal à remettre la main dessus une fois le carton ouvert.

Cet ouvrage, de l’arbre au labyrinthe, était un de ceux d’Umberto Eco qui m’avaient le plus marqué. Celui-là finalement, je l’avais lu très récemment. Je ne savais pas qu’en refermant le carton, quelques jours plus tard, c’est Umberto qui refermerait son existence charnelle. Car Umberto va survivre chez ses innombrables lecteurs, chez ses interprètes, chez ses traducteurs (et donc traîtres), chez ses mauvais épigones (l’épigone est toujours mauvais par principe) et chez les auteurs qui comme Laurent Binet lui donne vie dans des œuvres de fiction.

J’avais rencontré Umberto de façon classique, par la lecture du nom de la rose, que je suis d’ailleurs en train de lire pour la troisième fois. Eco, ça se relit et ça se consulte, que ce soit ses travaux de recherche ou ses fictions. Et à chaque fois, on comprend qu’on est devenu un autre, et on mesure le chemin parcouru. C’est mon cas, lors de ma lecture du nom de la rose où je comprends de mieux en mieux l’ensemble des références qui parsèment l’ouvrage. Même chose pour le Pendule de Foucault… mon roman préféré, celui qui m’a le plus influencé et que beaucoup trouvent imbuvable et incompréhensible, et pourtant c’est celui que j’aime relire. Le pendule de Foucault c’est la lecture indispensable pour comprendre les théories du complot. C’est une façon romancée de montrer que la compréhension du monde ne peut être que complexe et que tenter d’en échafauder une théorie aboutit à un délire pas possible. Le concept qui fait tourner tous les autres est nécessairement réducteur, car trop efficace en apparence. Et on peut s’amuser à en inventer pleins, comme j’étais amusé à la faire sur l’affaire DSK.

Revenons au sujet sur lesquels je voulais écrire initialement  sur le blog : le mythe du complot. J’avais travaillé sur ce sujet à une époque où l’Éducation Nationale s’en moquait totalement en n’ayant pas encore saisi vraiment les changements en cours autour du phénomène du web 2.0. Je plaidais pour que le concept devienne un objet d’études en sciences de l’information et de la communication et j’envisageais des pistes éducatives par la même occasion avec une prise en compte dans les enseignements pour la culture de l’information. Dans cette logique, j’avais initié le projet « Historiae : les collégiens mènent l’enquête » qui incitait des collégiens à produire un article de blog sous forme de synthèse sur des thématiques où l’information disponible sur le web était fortement hétérogène et bourrée de références complotistes. J’avais présenté le projet au premier forum des enseignants innovants. Le but était de reproduire les rencontres informationnelles faites dans des requêtes et des navigations à la maison de façon raisonnée en entrant dans l’étude de l’évaluation de l’information. Le projet a été depuis réintégré à Cactus Acide et repris un temps par Gildas Dimier au niveau de l’expérimentation.

Le ministère vient enfin de s’intéresser à cette question, mais pour de mauvaises raisons. En clair, l’injonction vient du ministère voisin : l’intérieur qui souhaite éviter les dérives contestataires ou djihadistes. Il y a donc une pression forte qui s’exerce sur l’éducation aux médias et à l’information et sur l’éducation morale et civique. La manifestation de l’autre jour avec la mise en scène de la ministre participe d’une volonté de s’emparer du problème d’une façon peu discrète, et finalement ne s’appuie pas sur les travaux de ceux qui s’intéressent à cette question, et qui en la matière se montrent plutôt prudents d’une part, et moins méprisants à l’égard de ceux qui peuvent tomber dans les excès du complot permanent.

On trouvera donc opportun de se reporter à la lecture de Franck Bulinge sur le sujet. J’avais d’ailleurs échangé par mail avec Franck en 2008 sur cet aspect. On lira aussi avec intérêt les travaux de François-Bernard Huyghe et notamment son dernier billet qui évoque aussi Umberto Eco, et plus encore son entretien pour Atlantico. Alors certes l’observatoire du complotisme est intéressant, mais il y a bien d’autres travaux que les ministères feraient bien de consulter. Je reproche parfois à mes étudiants de rechercher principalement les ressources qui affleurent à la surface du web au niveau des premières résultats de google… j’ai le sentiment qu’à ce sujet, c’est un peu pareil au niveau de nos instances parfois. Les compétences informationnelles ne sont pas toutes développées là où elles seraient nécessaires.

Vouloir faire du combat contre les théories conspirationnistes un cheval de bataille gouvernemental est perdu d’avance. C’est y aller avec les gros sabots et surtout c’est désigner des ennemis, et répondre à des personnes qui parfois voient des ennemis qui complotent par un comportement du même type. C’est un jeu qui ne mène à rien et qui ne peut que conduire à Fort-Chabrol. On ne lutte pas avec les mêmes armes sous peine d’alimenter un combat infini. L’idée de développer une armée de blogueurs était d’ailleurs une des idées les plus absurdes proférées ces dernières années. On ne peut pas lutter contre les théories du complot sous peine de rentrer soi-même dans le plan. En clair, les conspirationnistes vont vous désigner soit comme un imbécile, soit comme un participant au complot. En clair, vous êtes manipulé ou manipulateur.

Autre point, il existe une proximité forte entre ceux qui remettent en cause l’’information officielle au point d’imaginer un complot, et les méthodes d’évaluation de l’information produites par les professionnels. Le discours de la ministre y fait quelque peu référence, mais de façon trop générale et finit par pointer un ennemi classique : Internet… on notera qu’on ne parle pas de web… :

J’aborderai d’ailleurs ici une question particulièrement importante, liée directement à l’essor du complotisme, et qui est à la fois enseignée dans l’EMI, mais qui va bien au-delà. C’est, naturellement, celle d’Internet. Oui, la diffusion des savoirs est une belle chose ! Mais elle s’accompagne aussi de la diffusion de son ennemi intime : celle des théories complotistes. Dès lors, il y a un moment où nous devons affronter directement les enjeux liés à cette révolution que constitue Internet.

Le besoin de douter est essentiel, et il nous semble que ce fondement doit être conservé et défendu. Il est vrai que les théories conspirationnistes vont parfois bifurquer sur un point qui va constituer l’explication miracle et qui va devenir le liant. On peut être très censé et tomber rapidement dans des excès, car c’est potentiellement grisant, comme un passage de l’étude rationnelle à la fiction, car tout semble concorder, ce que montre bien Eco :

« La reconstitution nous prit des jours et des jours ; nous interrompions nos travaux pour nous confier la dernière connexion ; nous lisions tout ce qui nous tombait sous la main, encyclopédies, journaux, bandes dessinées, catalogues de maison d’édition, en diagonale, à la recherche de courts¬ circuits possibles ; nous nous arrêtions pour fouiller les éventaires des bouquinistes ; nous flairions les kiosques ; nous puisions à pleines mains dans les manuscrits de nos diaboliques ; nous nous précipitions au bureau, triomphants, en jetant sur la table la dernière trouvaille. » (ECO, le pendule de Foucault, 1990 p.471)

Et même parfois, il est impossible d’en être conscient :

« Lorsque nous échangions les résultats de nos imaginations, il nous semblait, et  justement, procéder par associations indues, courts-­circuits extraordinaires, auxquels nous aurions eu honte de prêter foi – si on nous l’avait imputé. » (Umberto Eco, idem)

 

La meilleure piste évoquée est celle d’une véritable formation à l’information avec un gros travail autour de l’évaluation de l’information qui ne peut se faire en quelques heures, mais qui repose sur un travail d’analyse documentaire réitéré. Une des leçons est que de toute façon, même le plus grand spécialiste peut se faire avoir s’il oublie de poser son esprit et qu’il agit par impulsion. C’est donc à la fois une question de formation de l’esprit, de culture générale, mais aussi de capacité à exercer une distance critique. Cet esprit critique est essentiel, car il participe au besoin de débattre et donc à une culture démocratique. Toute tentative pour imposer une vérité absolue et mettre au ban d’autres alternatives risque d’être vouée à l’échec si elle ne repose pas sur un travail scientifique et rationnel. Il est clair que certains esprits refusent d’emblée ce dialogue.  Mais ce n’est pas en voulant imposer une manière de voir qu’on parviendra à convaincre le plus grand nombre, bien au contraire. On risque au final d’alimenter encore plus les théories du complot. Il reste à savoir quelles sont désormais les priorités : développer l’esprit critique et la capacité à débattre, ou bien de surveiller les opinions non conformes. La dernière loi sur le renseignement permet d’en douter… mais bon sans doute le risque est d’y voir encore un énième complot.

On ne sort donc jamais vraiment de la spirale complotiste. Umberto dans le pendule de Foucault pensait avoir réglé la question par l’absurde… il n’a fait qu’alimenter le complot en produisant un important travail documentaire. D’ailleurs, j’ai comme un doute. On est sûr qu’Umberto est bien mort ? Avec un peu de chance, il a été enlevé par les extraterrestres et le gouvernement nous le cache.

Au final, il ne nous reste plus qu’à en rire.

 

Pour mes amis enseignants et professeurs documentalistes notamment, j’ai écrit l’année dernière pour le Médiadoc, un article sur le sujet : théories du complot, faut-il en faire un objet d’enseignement ?

La mise à l’index

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Je publie ici un petit extrait issu de mon livre du Tag au like.

Etymologiquement, l’indexation renvoie au fait de désigner et de montrer du doigt. Ce qui s’explique par le fait qu’un index était parfois dessiné pour indiquer un passage important à lire dans un manuscrit. L’index est aussi ce qui désigne un indice. C’est d’ailleurs pour cette raison que les liens hypertextes sont signalés de cette manière par l’index indiquant l’endroit où il faut cliquer.

Mais cette désignation peut être également négative et peut conduire l’auteur de propos jugés licencieux ou irrévérencieux à être justement « mis à l’index ». L’indexation en tant qu’opération de désignation concerne autant les documents que leurs auteurs. Ainsi en 1565, Pie V promulgue un Index librorum prohibitorum, un catalogue des livres interdits par l’église catholique. Ce travail de distinction de l’hérésie avait commencé une dizaine d’années plus tôt avec Pie IV répondant à une injonction de l’inquisition. Etymologiquement, l’inquisition désigne une recherche. Dans le cas de la Sainte inquisition, il s’agit de la traque de l’erreur.

Quelque part, deux versants de la recherche s’opposent. L’un privilégie la vérité et l’accès à l’information. L’autre cherche l’erreur et la traque pour mieux la dénoncer et la juger. Ces deux courants sont bien représentés dans le nom de la Rose d’Umberto Eco avec d’un côté Guillaume de Baskerville, moine franciscain qui est une référence à Guillaume d’Ockham et qui mène l’enquête pour comprendre la vérité, et de l’autre le dominicain Bernard Gui, auteur du manuel de l’inquisiteur, qui traque les hérétiques (on lira avec profit ce texte d’une de mes étudiants de Licence Pro). Ce double visage de la recherche d’information et de la connaissance et de son indexation demeure encore actuellement. Ce côté obscur se retrouve bien évidemment aussi dans les actions que nous effectuons sur le web. Récemment, le cinéma a bien mis en avant l’influence des pratiques d’organisation des connaissances sur le fichage et le classement des personnes et notamment des criminels dans le film de Clint Eastwood sur John Edgar Hoover. Ce dernier s’est inspiré très nettement des méthodes de classement de la bibliothèque du congrès où il a travaillé pendant cinq ans comme magasinier pour payer ses études de droit. Très souvent, à cette logique de classement des documents et des ressources succède toujours la dimension de contrôle. On pourrait rétorquer que cette dimension de contrôle est en fait même première et ce dès l’apparition de l’écriture qui est un instrument de pouvoir évident. On peut notamment citer le cas des scribes égyptiens qui purent ainsi collecter l’impôt en notant les productions agricoles.

L’indexation a toujours présenté des formes plus personnelles et pas seulement officielles. Le lecteur a régulièrement tenté avec plus ou moins de succès, selon son expérience et ses pratiques, de développer des systèmes de classements, de notes, de signalisation au sein des ouvrages de sa bibliothèque. En cela, les folksonomies ne sont donc pas pleinement une révolution, si ce n’est que le numérique marque une étape importante au niveau de ces pratiques d’indexation, d’annotation et de mémorisation : la séparation des « métadonnées » et du contenu original. Une étape importante qui permettrait un détachement autant pratique que sentimental pour éviter la situation décrite par Umberto Eco, quand il mentionne son exemplaire de la philosophie au Moyen Age d’Etienne Gilson :

« La philosophie au Moyen Age de Gilson qui m’avait tant servi à l’époque où je préparais ma thèse, je ne peux même pas le prendre en main aujourd’hui. Les pages se brisent, littéralement. Je pourrais en acheter une nouvelle édition, sans doute, mais c’est à la vieille que je suis attaché, avec toutes mes annotations de couleurs différentes qui font l’histoire de mes différentes consultations. »[1]

J’apprécie également beaucoup ce livre d’Etienne Gilson mais je déplore non pas d’avoir une version détériorée, mais qu’il n’y ait pas d’index performant, si bien que j’aimerais plutôt disposer d’une version numérique pour pouvoir y effectuer des requêtes plein texte.

Chacun cherche à marquer ses ressources, à se les approprier, à pouvoir y retrouver ses notes, ses éléments de personnalisation. Le lecteur cherche donc au sein de certains ouvrages d’importance pour lui à le marquer de sa propre légende.

[1] Déclaration d’Umberto Eco, p. 20 in Eco Umberto et Carrière Jean-Claude et Tonnac Jean-Philippe de. N’espérez pas vous débarrasser des livres, Grasset & Fasquelle, 2009, 342p.