La légende et l’indexation des individus

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Un nouvel extrait issu de l’ouvrage Du Tag au Like, sur des questions qui continuent de m’intéresser particulièrement et qui fait suite au passage précédent.

Ce pouvoir sur l’écriture entraine une réflexion sur le rôle de la lecture. L’indexation constitue l’expression d’un élément qui facilite la compréhension et la désignation de la ressource : une légende. Legenda signifie en latin « ce qui doit être lu », la chose à lire. Une chose à lire source de renseignements pour les usagers mais aussi sur les usagers.

Elle s’avère surtout la chose à relire, tant il s’agit de savoir revenir sur les traces, commentaires, annotations qui ont été laissés auparavant, soit dans un objectif de remémoration, soit pour corriger, effacer ou réorganiser des données. Cependant, cette action est davantage réalisée par les machines que par les humains qui finissent par oublier les traces qui remontent il y a quelques années. La délégation de ses traces et métadonnées à des services tiers devient une dépossession inquiétante, d’autant que de plus en plus de programmes cherchent à conférer du sens à partir de requêtes nominatives. Cette inconscience des métadonnées produites est la source de l’identité passive, qui repose sur l’ensemble des traces que nous laissons de manière involontaire ou dont nous n’avons pas pris la portée future.

Je suis (une) légende

Pour pasticher le célèbre roman de science-fiction de Matheson, l’individu devient petit à petit vampirisé par des dispositifs qui finissent par se servir de lui. Si bien que « je suis une légende » (I am legend) peut être compris comme « je dois être lu » ou « je suis à lire ». Le problème vient du fait que cette lecture est de plus en plus réalisée par les machines. Le héros de Richard Matheson n’a d’autres solutions que de vivre à l’écart et d’éviter de se faire repérer par les nouveaux maîtres du territoire. Cette tentation de l’invisibilité par rapport aux outils du numérique est désormais vaine, tant il est devenu de plus en plus difficile d’échapper désormais à Google et Facebook. L’indexation des individus s’opère donc autant par les institutions officielles que par des entreprises privées qui en savent probablement plus que des services de renseignements institutionnels. Les régulières injonctions gouvernementales à ce que les sociétés de type Google leur délivrent des renseignements témoigne de ce phénomène. La question est donc celle du design (au sens de désignation) des existences.

Récemment, je me suis amusé à décrire la poursuite de ce phénomène dans une nouvelle de science-fiction, où j’imagine des moteurs capables d’indexer l’intégralité du contenu de notre cerveau.[1]

Cette tendance n’est hélas pas totalement nouvelle puisqu’elle a commencé avec les listings de personnes et les méthodes de traitement des individus en fichiers. On peut songer immédiatement au numéro de sécurité sociale, qui est clairement un identifiant numérique de l’individu. La constitution des fichiers de police, les cartes d’identité sont des mécanismes de description des individus selon des critères définis. On est même allé assez loin dans l’indexation fine des personnes, notamment en ce qui concerne les personnes qualifiées de nomades sur le territoire français qui se voyaient attribuer un carnet anthropométrique d’identité en 1912. Ainsi chaque personne considérée comme nomade devait se soumettre à un examen afin que soient indiqués sur le carnet :

« La hauteur de la taille, celle du buste, l’envergure, la longueur et la largeur de la tête, le diamètre bizygomatique, la longueur de l’oreille droite, la longueur des doigts médius et auriculaires gauches, celles de la coudée gauche, celle du pied gauche, la couleur des yeux, les empreintes digitales [des deux mains] et les deux photographies du porteur du carnet ».[2]

L’homme se voit donc ici documenté à l’extrême. On sait jusqu’à quel point, ces méthodes iront jusqu’à transformer l’humain en simple document dont il faut se débarrasser au final. C’est aussi le paradoxe de la désignation qui finit par produire une identité commune à l’ensemble de ceux qui sont rejetés. Déjà, en Grèce, les ostracisés étaient ceux qui voyaient leur nom inscrits sur des tessons d’argile. Voir son nom inscrit, puis son identité décrite peut s’avérer extrêmement dangereux à terme.

Il peut donc être parfois tentant de sortir de l’index.

Index désigne en anglais ce qu’en français on appelle un indice. Un indice qui a une valeur de preuve. Le concept en anglais renvoie aux disciplines du sens, c’est-à-dire la sémiotique et la sémiologie. Si on prend conscience de cette constitution progressive d’un index de nos actions, on perçoit que la moindre impulsion, la moindre concession au like, constitue déjà un indice, une désignation de soi.

Ce travail de désignation des mots et des choses mais aussi des individus correspond à une volonté de contrôle.

Ces territoires de l’indice et de l’indexation essentiellement professionnels et scientifiques tendent à prendre de l’essor au point d’entrer dans la culture[3].

Cette culture de l’indexation reste toutefois essentiellement spontanée, parfois impulsive et peu rationalisée. Les diverses traces laissées au cours de consultation de ressources et de navigation sont des métadonnées.

[1] Olivier Le Deuff. Print brain technology. Publie.net, 2011.

[2] Sur ces questions, lire l’excellent article dans médiapart du 14 juillet 2012 par Emmanuel Filhol. Les «nomades», des citoyens à part depuis un siècle. Disponible sur : http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/140712/les-nomades-des-citoyens-part-depuis-un-siecle

[3] Sur ces aspects entre indice et indexation et la construction d’une culture de l’indexation, le lecteur pourra se reporter à cet ouvrage : Indice, index, indexation. Actes du colloque international organisé les 3 et 4 novembre 2005 à l’université Lille III par les laboratoires Cersates et Gérico, coordonné par Ismaïl Timimi et Susan Kovacs. ADBS éd, 2006.

Les trois dimensions des folksonomies

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Après un premier extrait sur le like, voici un nouvel  extrait du Tag au Like qui concerne un point qui m’intéresse particulièrement, à savoir le fait qu’il faut considérer aussi les folkskonomies au delà de la seule question de l’indexation.
J’ai déjà abordé la question des trois dimensions à Toulouse il y a quelques temps. Il est temps d’en donner une lecture plus complète ici.

Bien souvent l’action de taguer s’inscrit dans des perspectives mnémotechniques qui vont au-delà d’une indexation et ressemblent davantage à un marquage cherchant à décrire un parcours. Ces parcours peuvent être très éphémères au point que le tag devient une forme de « post-it ‘(1)numérique » , attribué n’importe comment. Mais les tags peuvent être surtout des marques de parcours de lecture, témoignages de « marches » de lecture et de démarches de recherche : une trace de nos actions passées comme pour mieux affirmer « Je suis passé par ici, voilà ce que j’ai perçu et je pense que cela pourra m’être utile pour plus tard ». L’inscription des folksonomies ne doit donc pas être restreinte au seul champ de l’indexation, mais également comprise dans celui des supports de mémoire et dans les territoires de l’annotation. Les trois dimensions principales des folksonomies qu’il est possible de distinguer sont les suivantes :
La dimension d’indexation. Il s’agit de la dimension qui est la plus souvent mise en avant. C’est souvent par ce prisme qu’elles ont été étudiées. L’indexation concerne aussi bien les ressources que les individus.
La dimension mnémotechnique place les folksonomies dans les mécanismes de la mémoire et parmi les outils qui permettent de conserver de façon externe des données qui pourraient être consultées ultérieurement en cas de besoin. Une dimension nettement mise en avant chez les usagers des signets sociaux.
La dimension d’annotation est corrélée aux deux précédentes. Le tag peut être considéré autant comme une annotation qu’une indexation. La définition retenue dans ce cadre est celle développée par Manuel Zacklad (2°): « Toute forme d’ajout visant à enrichir une inscription ou un enregistrement pour attirer l’attention du récepteur sur un passage ou pour compléter le contenu sémiotique par la mise en relation avec d’autres contenus sémiotiques préexistants ou par une contribution originale. Cette extension donnée au sens du terme d’annotation est pour partie la conséquence des usages terminologiques associés à la gestion collective des documents sur le web où le terme d’annotation peut désigner aussi bien le fait de surligner un passage, le rajout d’une balise sémantique permettant le classement du document (taguer), ou la rédaction d’un commentaire associé à un texte en ligne. ». Sur ces questions, il est indispensable de consulter le site et les travaux de Marc Jajah.

Les trois dimensions des folksonomies.

Les trois dimensions des folksonomies.

 

Les folksonomies permettent en effet une réconciliation entre l’indexation et l’annotation. L’annotation que l’on pratique dans nos livres papier ne présente aucun index et aucun classement. Le numérique permet d’y répondre désormais. L’annotation s’exerçait principalement dans les marges, pouvait se manifester par le fait de souligner voire de surligner. Cela constituait également des marques d’appropriation du texte (2°).
Les folksonomies facilitent ces logiques de parcours. Les signets sociaux, qui permettent de taguer et d’annoter des ressources jugées intéressantes, envisagent pleinement cette perspective. Cette prolongation de la vision des folksonomies dans un espace – qui est aussi celui de la connaissance et des travailleurs du savoir et de l’information–, les place nécessairement dans le territoire de la lecture et de l’écriture, c’est-à-dire celui de la littératie et même des littératies.
Évidemment, la tentation serait de rétorquer que la lecture est une activité essentiellement individuelle, voire privée et qu’à l’inverse les folksonomies s’inscrivent dans une sociabilité portée par le web 2.0, également appelé web social. Les folksonomies présentent effectivement une dimension fortement collective. Il convient de rappeler cependant que la lecture n’est pas une activité uniquement solitaire. Alberto Manguel (3°) rappelle à dessein les anciennes lectures collectives à voix haute. Les récentes expériences de lecture et d’apprentissage de la lecture effectuées par Christian Jacomino avec ses « Moulins à parole » (outils disponibles sur le site VoixHaute.net), démontrent bien que la lecture a toujours présenté une dimension sociale. Le numérique facilite cette mise en perspective sociale de partage de lectures.
Les folksonomies facilitent certes des usages individuels, mais leur force réside justement dans l’agglomération du « pouvoir des usagers » pour produire des effets collectifs. Leur puissance repose sur le système de crowd sourcing, c’est-à-dire l’alimentation des plateformes par les données issues de la foule. En clair, les usagers apportent les données et la valeur ajoutée. Plus il y a d’usagers qui ajoutent des mots-clés, plus l’indexation s’améliore potentiellement et plus il y a de ressources décrites, accessibles par le moteur de la plateforme. L’esprit collaboratif permet d’indexer les documents produits ou signalés par les autres selon ses propres besoins. Cet état d’esprit peut donner l’impression d’un ancrage dans les idéaux des prémices du web et des premiers réseaux : il s’agit de partager, en l’occurrence ici des ressources, des tags et des annotations. Le partage et sa publicité sont des valeurs par défaut des systèmes du web 2.0.

Mais cette volonté de partage est bien plus complexe, tant l’enrichissement financier bénéficie surtout aux créateurs du service, tandis que les usagers bénéficient certes de possibilités accrues d’interaction, de stockage et d’échanges, mais sont quelque peu dépossédés de leurs données. La logique folksonomique et son succès sont étroitement liés au développement des grandes initiatives du web 2.0 : YouTube pour stocker des vidéos qui peuvent être taguées, Flickr pour partager des photos, et les systèmes de partage de fichiers en ligne comme Box.net, plateforme qui offre la possibilité de taguer les documents mis en ligne et qu’il est possible de partager. Les tags, tout comme les données générées par les usagers au bénéfice de ces prestataires de services sont stockées dans des gigantesques entrepôts de données, les data centers. Ces données ne sont donc pas localisées sur le disque dur de l’usager, sauf s’il a pris soin d’effectuer des sauvegardes. De toute façon, il ne pourra jamais récupérer la totalité de ses interactions et de ses tags.
La liberté de taguer est bien réelle, mais bien souvent l’usager se trouve placé sous d’autres contraintes liées au service qu’il utilise. Selon les conditions générales d’utilisations, il n’est pas toujours totalement maître de ses annotations, tags et ressources. Les folksonomies n’échappent donc pas au côté obscur du web 2.0.

le côté obscur du web 2.0

le côté obscur du web 2.0

(1) Pour reprendre l’expression de Jérôme Bertonèche, ingénieur de recherche et spécialiste des langages documentaires, lors d’une formation en 2007.

(2) Le philosophe Bernard Stiegler décrit bien cette puissance de construction de parcours rendue possible par l’annotation. Cf. Bernard Stiegler, « Sociétés d’auteurs et sémantiques situées », Des Alexandries II. Les métamorphoses du lecteur, Christian Jacob (dir.), Bibliothèque nationale de France, 2003.

(3) Alberto Manguel, Une Histoire de la lecture, Actes Sud, coll. « Babel », 2000

 

La suite est bien sûr dans l’ouvrage. Sinon, un chapitre bonus est disponible ici de façon gratuite.  Voir aussi ici pour un support disponible et bien plus encore.

Tag au like : encore plus

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L’actualité de la parution du Tag au like se poursuit… avec plusieurs choses. C’est vraiment Noël avant l’heure, mais comme vous ne serez pas tous à Bugarach, je préfère anticiper. Après le chapitre bonus, voici d’autres news.
Tout d’abord, sous les feux de l’actualité, cet entretien du quatrième type avec David Abiker à propos de l’ouvrage (même si on était que deux types…)

Ensuite, voici le support de la formation que j’ai donnée ce matin à l’Urfist de Bordeaux.

En bonus track… voici la version audio de la formation. Attention, je n’ai pas touché la capture audio, alors ne vous étonnez pas du passage d’une dame qui s’excuse d’être en retard et qui repart car elle s’est en fait trompée de salle…

Allez, encore un bonus : LE FOLKSOQUIZ 

Du tag au like chez David Abiker

Du tag au like chez David Abiker

Le chapitre bonus du Tag au Like…en ligne gratuitement

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Je publie le chapitre bonus de l’ouvrage du Tag au Like paru le mois dernier.

Le chapitre s’intitule de l’indexation documentaire à l’indexation personnelle. Il est sous licence CC.
Vous pouvez le lire en pdf  et en epub. Il n’est disponible qu’en version numérique car il ne figure pas dans le livre papier. C’est une sorte de bonus track mais pour tout le monde, même les fauchés qui ne peuvent pas s’acheter mon bouquin.

Bonne lecture et vous allez droit de partager autant que vous voulez. Evidemment, on comprend mieux le chapitre en ayant lu le reste de l’ouvrage mais il est possible de ne lire que ce chapitre.

Parution du Tag au like : La pratique des folksonomies pour améliorer ses méthodes d’organisation de l’information.

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J’ai le plaisir d’annoncer la parution de mon nouvel ouvrage toujours chez Fyp éditions. Il y a encore un an, je n’avais pas vraiment imaginé que je produirais un nouveau bouquin sur ce sujet. Et bien si !
J’y aborde la courte histoire des folksonomies, de l’indexation et la situation du like dans cette courte histoire. Je reviens à un des sujets qui m’intéresse depuis 2006 et cet article.
Pour parler de l’index et du pouce, il a donc fallu que je mette la main à la patte ! L’occasion de faire le bilan sur la portée réelle des folksonomies et de donner quelques conseils pratiques en la matière et surtout apporter une réflexion nouvelle sur le sujet.

Vous devriez pouvoir le trouver dans toutes les bonnes librairies ainsi que sur les librairies en ligne.

Sinon Teaser… un chapitre bonus uniquement en ligne sera également mis en ligne dans les jours qui viennent.

Merci encore à Fyp pour cette nouvelle aventure qui en appelle bien évidemment de nouvelles.

Folksonomies et hypomnemata numériques

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Je mets en ligne le support de mon intervention pour la journée sur les folksonomies organisées par le DICEN et Alexandre Monnin et Evelyne Broudoux.

J’espère que le public aura autant apprécié que moi la diversité et la qualité des interventions.

Vous pouvez consulter également le parcours pealtrees mis en ligne pour l’occasion.

Intervention groupe de secteur Saint Brieuc

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Voici le support sur lequel je me suis appuyé lors de mon intervention pour les professeurs-documentalistes du groupe de secteur de Saint-Brieuc.

En ce qui concerne les folksonomies, je me suis appuyé sur ce document :
http://www.slideshare.net/oledeuff/folkso
Je remercie encore l’équipe pour l’accueil chaleureux.