Alpha-bet ou le monde des non-A

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Coïncidence troublante, je viens d’achever la lecture du monde des non-a de Van Vogt durant cette semaine où Google a changé de corps pour devenir l’Alphabet.

On en a déjà beaucoup parlé, mais très vite sur twitter j’avais évoqué le fait qu’il s’agissait aussi d’une question spirituelle qui se trouve derrière ce changement et pas seulement un choix économique et stratégique qui consiste à prendre le pari de l’alpha. Contrôler l’alphabet permet d’envisager de multiples combinaisons et on retrouve l’esprit des sefiroth et des adeptes de la gématria. Au passage, cela rappelle qu’évoquer de façon plus nette les lettres ne signifie pas qu’il n’y a pas de logique de calculs derrière la nouvelle stratégie. Bien au contraire, on rassemble plus nettement les chiffres et les lettres. Google a fait de cette alliance son énergie vitale en développant un capitalisme linguistique.

Seulement, il apparaît que dans sa volonté de changer le monde, Google cherche à produire un nouveau modèle, voire une nouvelle théorie. On était resté depuis quelque temps sur une logique qui ne menait à rien, celle de considérer que l’accumulation de données permettrait de produire du sens en temps réel, mettant de côté les théories classiques pour produire une fin de la science, comme ultime progrès scientifique perpétuel.

Mais cela se révèle insuffisant, si ce n’est que le seul sens apparaît être celle d’une téléologie d’une forme d’immortalité spirituelle portée par le courant transhumaniste et notamment Kurzweil qui a recyclé les mythes du téléchargement déjà abordé par Moravec. Ce fantasme porté par la science-fiction et récemment par le cinéma, avec Transcendance et le film Rennaissances (que je n’ai d’ailleurs pas vu) semble aboutir à un risque d’échec. En grande partie, parce que l’immortalité de l’esprit (d’ailleurs discutable car elle constitue la lignée qui sépare trop nettement corps et esprit à l’inverse des préconisations de Varéla) ne se suffit pas en soi. Il faut une théorie supérieure.

Ici, dans le nouvel alphabet qui se met en place, se pose la question de savoir si cette théorie est d’essence scientifique ou religieuse, ce qui n’est pas toujours aisé à distinguer. Une des pistes se trouve peut-être dans la science-fiction et dans une théorie déjà ancienne : la sémantique générale qui a inspiré l’œuvre de Van Vogt.

Le monde des non-A, le lien vous rend sur Amazon, mais l’ouvrage est trouvable et téléchargable gratuitement dans les arcanes du web. Il suffit de bien maîtriser l’alphabet

Il faut être clair que la lecture du monde des non-a est difficile. On n’y comprend pas grand-chose et on est parfois tenté d’abandonner le projet de lecture. Malgré tout, la fin devient quelque peu prévisible et la version corrigée par Van Vogt avec sa postface apporte quelques éclaircissements. Le texte fait du héros Gilbert Goseyn, un personnage qui devient plus sain (go sane nous rappelle Van Vogt) en s’améliorant notamment en changeant de corps pour accéder à une forme d’immortalité permise par le fait que l’équation de base repose sur le fait que la mémoire est synonyme d’identité.

Le texte est en fait une vision fictionnelle du texte de Korzybski sur la sémantique générale. Korzybski est connu pour sa phrase : la carte n’est pas le territoire. C’est donc un rapport à la vérité qui est proposé qui vise justement à distinguer la représentation de la réalité. C’est aussi une logique qui aboutit à une forme de relativité.

Par conséquent, il faut tenter d’analyser le projet alphabet de façon non A (pas nécessairement de façon anti-aristotélicienne), mais d’une manière nouvelle. Si d’emblée, de façon pulsionnelle, on peut penser qu’il s’agit d’une simple manœuvre juridique et économique (ce qui n’est pas totalement à exclure), le projet réside sur une logique plus complexe à capter d’emblée, celle qui mêle Science and Sanity.

Google tente donc d’écrire une nouvelle théorie générale, une nouvelle organologie et l’organisation des lettres symbole aussi ces logiques combinatoires et cette volonté de classer. Le modèle de la bibliothèque n’est jamais loin. Il suffit de repenser à la classification du congrès qui repose sur l’alphabet. On notera d’ailleurs que c’est au moment où la bibliothèque de congrès réfléchit à son avenir, que Google lance au même moment sa mue. Je ne crois pas que ce soit une coïncidence.

Alphabet de la vie, 26 lettres de sang chantait Reggiani. L’alphabet est cette nouvelle théorie générale des existences et des connaissances qu’est en train de produire une équipe continuellement en quête de sens. La sémantique générale restait une théorie à poursuivre, il semble que certains s’en chargent actuellement. Clairement, si l’hypothèse que j’avance est proche du projet alphabétique, cela va m’obliger à proposer des analyses plus poussées d’autant que Kurzweil s’est également positionné sur la » literacy ». J’invite d’ailleurs les lecteurs éclairés à aller chercher les relations entre la sémantique générale (spécialistes bienvenus !), la SF de Van Vogt et les travaux sur l’esprit humain développés par Kurzweil et les disciples de la singularité.

Si l’esprit de Gilbert Goseyn semblait aller vers un esprit plus clair au fur et à mesure du roman, j’ai l’impression de devenir à l’inverse davantage « insane » en ce moment, mais en ce jour de l’assomption, on me pardonnera. Le monde des non-A a été traduit par Boris Vian, voilà de quoi nous faire replonger en plein surréalisme.