La culture de l’information en 7 leçons. E01 : La culture de l’information, bien plus qu’une mode.

La culture de l’information ne peut être considérée comme une tendance passagère.

L’objectif de notre recherche doctorale était de parvenir à distinguer, parmi les discours et les articles, des éléments pour tenter d’apporter des éclaircissements sur une expression qui est utilisée dans différents domaines professionnels et parfois de manière opposée.

Il y avait donc un danger, celui d’ajouter à la somme des discours, un autre qui soit aussi vague et aussi péremptoire que les affirmations de la société de l’information. Nous avons vu à plusieurs reprises que les textes sur la formation à l’information opèrent parfois des rapprochements avec les expressions « société de l’information », « web 2.0 » et « digital natives ».  On ne peut  éviter leur examen.

Placer la culture de l’information dans la logique de la société de l’information ainsi que dans l’optique d’une évolution nécessairement web 2.0, marquant l’avènement de générations natives du numérique, ne pourrait laisser la culture de l’information que dans une position de simple tendance, un peu vide, qui finirait par disparaître avec son cortège d’expressions passagères. Une disparition inéluctable d’autant que la culture de l’information n’apparaitrait dans ce cadre que comme une subordination à une logique qui ferait de la formation à l’information un plus, un avantage possédé par les uns par rapport à d’autres et ce dans une logique d’adaptation.

Nous décrivons donc la culture de l’information, non comme une simple tendance, mais davantage comme une « permanence », en retraçant sa généalogie. Cela nécessitait d’aller au-delà de la généalogie récente, celle qui cherche l’apparition du mot. Elle ne pouvait être entièrement satisfaisante d’autant que la culture de l’information s’appuie sur des héritages et des éléments qui ne sont pas totalement nouveaux.

La culture de l’information s’appuie ainsi sur plusieurs « permanences » :

  • Celle du texte et de la littératie, tant perdure la nécessité de lire face à une diversité de sources et de données sur différents types de supports. Le lecteur devient cependant de plus en plus auteur dans un mélange complexe qui fait de lui un écritlecteur. La culture de l’information ne peut opérer sans l’apprentissage de ces techniques que sont la lecture et l’écriture.
  • Celle de l’héritage documentaire et de ses nombreuses avancées opérées par les pionniers de la documentation dans la lignée du développement de la science. Il s’agit des logiques de classements, des tentatives de découper le monde afin de le comprendre. Même si ces techniques évoluent continuellement face à la complexité du document numérique et l’accroissement des données à traiter, la culture de l’information constitue également une archéologie des savoirs en incitant au tri, au choix, à créer du sens afin que toutes les choses dites ne s’amassent pas indéfiniment dans une multitude amorphe.[1]
  • Celle de la technique comme condition de la pensée et comme culture opérationnelle. La culture de l’information repose sur des techniques, des hypomnemata comme supports de mémoire et acteurs constitutifs de la pensée et du savoir. Elle prend en compte l’objet technique et s’inscrit de fait dans une culture technique qui vise à une compréhension de l’objet technique, et non à un simple usage ou à une mythification de cette dernière.
  • Celle historique des Lumières. Cette dimension avait été déjà abordée par Brigitte Juanals. Nous avons fait le choix de la développer en montrant qu’elle trouve des parallèles évidents avec la culture technique, notamment dans les planches et autres explications détaillées de l’Encyclopédie, qui permettaient au citoyen éclairé, de refaire et de mieux faire. L’autre dimension des Lumières provient de l’exercice de la citoyenneté, du courage et de l’effort d’user de son entendement comme le recommande Emmanuel Kant.

Ces permanences peuvent évidemment être recoupées. La première relation évidente est celle de la formation et de l’éducation. Elle se retrouve évidemment dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, mais également dans le volet pédagogique de la documentation, présent d’ailleurs dans l’étymologie du mot document. De même, en ce qui concerne la culture technique, elle demande une démarche de formation, dépassant la seule logique de l’usage pour aller vers celui de l’abstraction et de l’innovation. Il s’agit non seulement d’apprendre mais surtout de comprendre.

Nous souhaitons également rappelé que la technique est constituante de la pensée et de l’apprentissage et que c’est justement la maîtrise de ces techniques qui conditionne l’accès à la majorité. Une majorité qui est à la fois technique et citoyenne et qui peut se définir comme étant la capacité à avoir une vue d’ensemble, à la fois en s’extrayant par moment « au dessus de la mêlée »[2].

 

Certes, malgré le constat de ces permanences et héritages, il faut peut-être distinguer l’expression « culture de l’information » et ce qu’elle recouvre vraiment. Pour le dire familièrement, le contenu du pot prime sur l’étiquette. D’autres expressions peuvent à nouveau émerger avec des objectifs proches. Cependant, il nous semble qu’il y a un risque fort à cette valse des étiquettes, celui d’entrer dans des logiques proches du marketing, générateurs tout autant de discours que de bons sentiments mais n’aboutissant pas à de réelles actions.

Dans cette diversité d’expressions proches, celle de culture de l’information conserve notre préférence. Outre le travail scientifique amorcé par plusieurs chercheurs en sciences de l’information et de la communication et notamment celui de Brigitte Juanals, l’expression de culture de l’information possède des atouts . Nous songeons notamment aux distinctions que nous avons effectuées avec la culture informationnelle et aux rapprochements entre culture et littératie afin de voir la culture de l’information comme une traduction-évasion (une trahison nécessaire) d’information literacy et comme développement de sa conception citoyenne.

Par conséquent, nous ne partageons pas tout à fait l’idée qu’évoque Brigitte Juanals[3] d’un passage d’une culture de l’information à une intelligence informationnelle qui se rapporte surtout à l’échelon individuel.  De plus, le terme d’intelligence nous semble un territoire d’expression qui implique sans cesse la distinction tandis que sa dimension collective, que consacre l’expression d’intelligence collective, demeure toujours quelque peu utopique.

La durabilité d’un projet et d’un concept s’inscrit autant dans l’analyse de ses origines et de ses permanences que dans les enjeux actuels et futurs. Il ne s’agit pas de répondre seulement à des problèmes actuels sous peine d’élaborer des pansements intellectuels et éducatifs, des cache-misères, de simples pharmaka utiles dans un laps de temps restreint et qui finissent par accroître le problème au final.

Voilà pourquoi nous avons à plusieurs reprises dénoncé les visions reposant sur l’apprentissage superficiel d’outils étant amenés à évoluer voire à être remplacés par d’autres.

Au regard de ces « permanences », la culture de l’information apparaît comme une culture globale. Il convient également de s’interroger sur ces spécificités.

 

 



[1] FOUCAULT, Michel. L’archéologie du savoir. Paris : Gallimard, 1969, p.170

[2] Nous songeons également dans l’emploi de cette expression au roman de Romain Roland.

[3]B. Juanals.La circulation médiatique des savoirs dans les sociétés contemporaines. Habilitation à diriger des recherches en sciences de l’information et de la communication : Université de Paris 7 Diderot, 2008 ., p. 123

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La culture de l’information en 7 leçons. (teaser)

Redocumentarisation oblige, j’introduis ici une série de 8 billets issus de ma thèse. Je vais donc décliner dans les prochaines semaines, ses 7 leçons ou piliers de la culture de l’information.
Les voici :

•  [E01] La culture de l’information est plus qu’une simple mode et repose sur des héritages et des éléments qui l’inscrivent dans la durée.
• [E02] La culture de l’information ne peut se concevoir de manière uniforme mais cherche à reposer sur des éléments communs. Elle présente toutefois des spécificités qui permettent d’envisager la mise en place de formations dédiées.
• [E03] La culture de l’information repose sur le développement d’une dimension citoyenne quelque peu négligée par l’information literacy. D’ailleurs, le parallèle information literacy/culture de l’information, que nous avons effectué dissimule néanmoins des oppositions de taille, notamment celui de l’adéquation à une société de l’information dont témoigne d’ailleurs l’obsession de la mesure de son efficacité et le retour sur investissement.
• [E04] La culture de l’information suppose une rationalisation des savoirs à transmettre afin de sortir de l’impression constante de « bricolage » ressentie par beaucoup d’acteurs de terrain. La didactique de l’information constitue une démarche plus cohérente et mieux inscrite scientifiquement pour envisager une formation de qualité notamment dans l’enseignement secondaire.
• [E05] La culture de l’information repense les aspects de la formation liés à l’information. L’information ne peut néanmoins être considérée sous le seul schème hylémorphique et encore moins comme un simple flux. Elle intègre la complexité de l’objet technique et la constitution de milieux associés dans la réalisation de la formation. De manière opposée, elle permet de comprendre et d’analyser la déformation comme phénomène inverse de l’information.
•  [E06] La culture de l’information est une culture technique au sens de Simondon. Elle implique un statut de majorité vis-à-vis des objets techniques qui va au-delà du simple usage.
•  [E07] La question du contrôle n’est pas celle de l’homme sur la machine, ni de la machine sur l’homme mais davantage celle du contrôle de soi, qui se manifeste dans la différence et la capacité à différer et à opérer une distance critique. Cette différence se manifeste par l’exercice de la skholé ou capacité à porter son attention.

Education et réseaux sociaux in Séminaire Réseaux Sociaux, ISCC, S02E01

Un petit aperçu de mon document support de l’intervention de lundi dans le cadre du séminaire de l’ISCC, saison 2 E01 Merci encore aux scénaristes, Alexandre Coutant et Thomas Stenger !

 

 

Intervention au séminaire « Médias sociaux et Education » Lundi 5 décembre à Paris (MSCI)

Je passe un message pour signaler ma présence dans un séminaire où il sera question de médias sociaux, de réseaux sociaux, d’identité numérique et de leurs rapports avec l’éducation.

J’y interviendrai dans la lignée de l’article que j’avais publié dans Hermès.

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Creative Commons License photo credit: ProgRock92

Voici la description de l’évènement, en espérant vous y retrouver.

Intervenants

Julien Pierre, « Usages et perceptions des réseaux socionumériques »

Julien Pierre est doctorant au laboratoire GRESEC de Grenoble. Sa thèse porte sur « l’industrialisation de l’espace anecdotique : pratiques, usages et enjeux des identités numériques ». Il est par ailleurs fondateur et rédacteur du carnet de recherche en ligne Les identités numériques.

Quelle place occupent les réseaux socionumériques dans l’apprentissage de la vie adulte ? Cette présentation s’inscrit dans un double parcours : celui d’une recherche doctorale en SIC, et celui d’une expérience de 12 ans en tant que formateur en BTS Tertiaires. S’interrogeant sur les pressions vécues par une population en apprentissage d’autonomie, nous avons interrogé l’engagement de ces jeunes adultes dans les dispositifs de socialisation en ligne : s’agit-il d’une échappatoire ou d’une nouvelle forme de pression ? Pour cela, nous avons administré en ligne un questionnaire, complété par des entretiens semi-directifs ou informels du fait de notre immersion dans la population cible. Après avoir présenté la méthodologie (et ses biais), nous pourrons comparer d’abord les usages des RSN selon différentes grappes. Ensuite, nous verrons à partir d’une série d’indicateurs (autonomie, surveillance, addiction, etc.) dans quelles mesures se reproduisent les pratiques professionnelles dans la socialisation médiatisée par ordinateur.

Olivier le Deuff, « Quels réseaux sociaux pour l’éducation ? »

Olivier le Deuff est enseignant-chercheur au laboratoire Mica, Université de Bordeaux 3. Il est fondateur et rédacteur du blog Le guide des égarés consacré à la culture de l’information.

Les réseaux sociaux ne sont pas des supports d’apprentissage traditionnel mais ils constituent des moyens d’apprendre à s’intégrer au groupe, comme l’ont montré notamment les travaux de Danah Boyd (Boyd, 2008). Toutefois, l’apprentissage par les usages des réseaux sociaux est insuffisant, contrairement à ce que prétendent les discours autour des digital natives. Ces diverses plateformes possèdent des atouts en matière de formation à condition de ne pas se cantonner aux seuls réseaux sociaux numériques. Nous distinguons ici plusieurs types de réseaux dont nous souhaitons montrer les potentialités éducatives.

 Informations pratiques

Le séminaire est ouvert à toute personne intéressée par les enjeux associés aux identités numériques – chercheurs, praticiens, enseignants, militants… – et désireuse de s’enrichir des différentes approches de cet objet complexe !

Inscription gratuite mais demandée pour des raisons d’organisation auprès de Alexandre Coutant et Thomas Stenger.

Lundi 5 décembre 2011, 14h30 à 17h

Maison des sciences de la communication et de l’interdisciplinarité (MSCI)
20 rue Berbier-du-Mets, Paris 13e
Métro 7, Les Gobelins

Mandat pédagogique du professeur-documentaliste, sa faisabilité et le menace d’une transformation-disparition

Message posté également sur la liste e-doc ce vendredi soir en réponse notamment à des questions de faisabilité et sur le  débat actuel.

Sur les affaires de faisabilité, il y a évidemment une question en suspens  notamment sur comment on dégage les heures, comment on les fait, avec qui et quand et dans quel lieu. Vieille question d’ailleurs… mais qui ne semble pas impossible à remédier.

Toutefois, comme le dit Marion, on ne peut pas rester sur une problématique uniquement de terrain en évoquant telle difficulté locale voire telle impossibilité concrète sur le terrain. Il faut penser global de manière à avoir un territoire commun professionnel et surtout une forme de « programme commun ».

Or ce programme, ne peut être le PACIFI qui tente d’implémenter dans les programmes un saupoudrage informationnel de manière administrative.  La réelle présence de l’enseignement et sa réelle évaluation étant quasi nulle. De plus, le pacifi désintègre la cohérence  d’une réelle formation et de son contenu avec à un document administratif dont la valeur est faible pour ne pas dire nulle.  Clairement il ne s’agit pas de « culture de l’information » ou alors c’est du made in china qu’on nous fait passer pour du Louis Vuitton. Pas besoin d’être expert pour voir la falsification.

Denis, je sais que tu plaides pour le développement d’une ingénierie documentaire comme socle du métier plutôt qu’une transmission de savoirs de type information-communication. Sur les aspects « cours infocom », Pascal a déjà clairement répondu ici et sur les trois couronnes.

Je reviens donc sur les aspects d’ingénierie. Seulement, moi cette ingénierie me pose problème à plusieurs titres :

-          De quel niveau est-elle réellement ? S’agit d’une formation technique de pointe reposant principalement sur une autre discipline : l’informatique documentaire couplée avec des éléments d’infrastructures web ? Dans le cas présent, en quoi une telle ingénierie correspond-t-elle à un capes ? Je ne nie pas la nécessité d’un développement de ces compétences dans la formation des professeurs-documentalistes, je rejette simplement qu’elle en soit le cœur de métier.  Pour en avoir déjà parlé avec toi, je crois qu’en terme de faisabilité, on en est très loin en terme de faisabilité sur le terrain.

-          Tu vas me dire qu’il faut rajouter à ces compétences techniques, des compétences en gestion et en animation de projets et de ressources.  Soit, et je suis bien placé pour te dire qu’en effet ces éléments peuvent faire partie des compétences des professeurs-documentalistes, mais surtout des documentalistes d’abord.  Je suis bien placé pour le savoir vu que j’ai en charge des étudiants de ce type de formations et qu’on mêle bien des logiques de projets à des logiques plus d’informatique documentaire.  Au passage, ces compétences sont quand même souvent liées à l’infocom …ainsi qu’à l’administratif.

 

Dès  lors, en quoi si ces compétences devenaient principales, auraient-on besoin d’attribuer à son titulaire un capes dont l’objectif principal est bien la mission pédagogique ? Si on parle de faisabilité, pour le coup, il faut bien s’interroger aussi sur le fait qu’à force de dériver sur les vocabulaires de l’ingénierie, on risque de se tromper fortement et d’évacuer de fait la dimension pédagogique.  L’ingénierie technique ne doit figurer que pour permettre au professeur-documentaliste de maitrise la technique et donc d’être majeure face à elle (comme le dit Gilbert Simondon)

 

On peut  me rétorquer que certes la dimension pédagogique figure dans les nouveaux textes et dans les derniers projets de circulaire.

Mais le problème c’est que tout est pédagogique en ce moment et c’est bien le risque !

Tous les administratifs prétendent faire de la pédagogie, plus on en parle moins on en fait. Finalement, le professeur-documentaliste accompagne les dispositifs pédagogiques et contribue à son fonctionnement… ce qui ne signifie en aucun cas que son mandat pédagogique est reconnu. C’est même l’inverse dans la mesure où il finit de fait par contribuer de la même manière que le Cpe et le chef d’établissement.

 

De plus, sur cette ingénierie technique, il est évident que ça entraîne une nouvelle hiérarchie documentaire et notamment administrative avec un responsable du système d’informations qui aura lui le niveau ingénieur…et qui opérera sur plusieurs établissements  ou qui sera un adjoint d’établissement d’un nouveau type… qui aura sous sa coupe  des « documentalistes »  de niveau bac + 2 par exemple et qui assureront le bon fonctionnement et la bonne gestion du centre de doc.

Exit alors le capes… Et oui, quel intérêt de payer et de recruter des personnels à niveau capes une fois qu’on aura nié leur mandat pédagogique et qu’on aura développé des infrastructures totalement online avec des abonnements et des dispositifs clefs en main.  Car avec la restriction des budgets et un fléchage vers des ressources numériques en silos qui seront surtout choisis par les administratifs d’ailleurs…conformément à des incitations ministérielles bien encadrées. La politique documentaire du learning centre dans toute sa dimension.

 

Voilà pourquoi, défendre le mandat pédagogique signifie non seulement répondre à une mission de service public en matière de formation à l’information, aux médias et à la documentation, mais aussi défendre l’identité d’une profession dont il est aisé de précipiter la disparition programmée par petites touches successives.

 

Alors, oui la faisabilité d’un curriculum pose encore problème. Cela nécessite des affinements et une variété de dispositifs d’apprentissage. Cela ne signifie pas qu’il faille nécessairement considérer toutes les heures comme devant être effectuées en magistral.  Il existe aussi des moyens de prolonger le présentiel avec des cours en ligne notamment. S’il devait y avoir une ingénierie, cela pourrait être aussi dans ce domaine pour maximiser l’efficacité du présentiel pour un suivi plus individualisé sur des cours en ligne.

C’est pas facile mais pas infaisable, j’en suis persuadé.

 

Par contre ce qui est rapidement possible en terme de faisabilité, c’est de cesser de recruter des professeurs-documentalistes pour recruter des contractuels « documentalistes » chargés de faire 1600 heures annuelles. Et c’est d’autant plus facile si on accepte de céder le mandat pédagogique. Et c’est bien sur cette question qu’il s’agit de se prononcer et pas une autre.

Le réveil de la veille : prendre soin plutôt que de surveiller.

Article paru il y a quelques temps dans Intercdi et comme on me le demande, il est temps de le diffuser sur le blog.  ref. Le Deuff, O. (2009). « Le réveil de la veille : prendre soin plutôt que surveiller ». Intercdi, (220), 66-68. J’ai retiré quelques élements anciens notamment images et tableaux.

 

« Au fin fond de l’univers, à des années et des années lumière de la Terre, veille celui que le gouvernement intersidéral appelle, quand il n’est plus capable de trouver une solution à ses problèmes, quand il ne reste plus aucun espoir : le capitaine Flam. »

Cette phrase célèbre prononcée en exergue de chaque épisode du capitaine Flam, captain futur pour les anglo-saxons, la dimension super-héros mise à part, montre en fait une image de la veille qui nous semble bien plus convenir aux actuelles évolutions de stratégies et des outils de veille documentaire et informationnelle. Il s’agit d’une dimension qui cherche à développer le sens de « prendre soin » de l’autre, ce qui est valable pour nos proches, mais aussi collègues et élèves. Les travaux de Bernard Stiegler[1] peuvent ici nous éclairer :

« Prendre soin, ici, signifie aussi faire attention, et d’abord porter et prendre attention à soi-même, et par la même occasion, aux siens, et aux amis des siens, et donc de proche en proche, à tous : aux autres quels qu’ils soient, et au monde que l’on partage avec eux en sorte que la formation d’une telle attention constitue une conscience d’universalité fondée sur (et profanée par) une conscience de singularité. »

Notre propos ne concernera pas les systèmes de types netvibes mais d’autres moyens de faire de la veille même si les univers netvibes constituent des instruments recommandables[2]. De la même nous n’évoquerons l’utilisation d’outils tels Google Reader qui permettent de réaliser un veille poussée et de la partager.

La veille change et de plus en plus ce ne sont pas seulement des mots-clés voire des sites que nous surveillons mais bel et bien des personnes. Le site Twitter[3] est l’exemple le plus flagrant de ce déplacement. Ce qui peut sembler comme je l’ai parfois qualifié de communication klean-ex[4] s’avère en fait bien plus riche et correspond à une vision non pas à la « big brother » mais plutôt à la little sister où chacun surveille tout le monde tout en étant lui même surveillé par les autres. Communication klean-ex dans la mesure où Twitter limite l’expression à 140 caractères et qui parfois nous transporte dans le culte de la transparence mais qui permet d’échanger de l’information et d’amorcer des discussions. Comme le résume bien Olivier Ertzscheid, l’homme est devenu un document comme les autres[5]. Evidemment, cela implique une gestion de son identité numérique. Nous nous attarderons par ce sujet ici, mais simplement nous voulons souligner que cette identité individuelle s’inscrit pleinement dans un collectif et que c’est ce dernier qui peut conférer une bonne ou mauvaise image, pour ne pas dire une bonne ou mauvaise réputation.

Dès lors, il faut sortir de la logique de la surveillance et aller dans une autre direction qui correspond davantage à l’inscription de l’individu dans un collectif qui lui permet à la fois de se valoriser personnellement (individuation) et de participer au travail collectif. Les réseaux de signets type diigo, delicio.us ou ma.gnolia permettent ainsi de partager sa veille avec le plus grand nombre, de créer des groupes thématiques également. Ils reposent sur des folksonomies[6], mot composé par Thomas Vander Wal à partir de folk et de taxonomy et qui définit la possibilité offerte à l’usager d’ajouter des mots-clés appelés tags à des ressources. Nous encourageons donc nos lecteurs à utiliser ces systèmes.

Nous pouvons considérer qu’il s’agit d’une intelligence collaborative ou coopérative. Un peu à l’instar de l’ensemble des astronomes amateurs ou professionnels d’ailleurs qui braquent leurs télescopes sur la galaxie, la veille collaborative permet de se partager les découvertes selon les domaines et selon les disponibilités. Cela peut donc se faire entre un nombre d’utilisateurs restreints sur un domaine particulier comme dans l’exemple suivant qui montre un groupe thématique alimenté par un groupe limité d’usagers qui partagent leurs découvertes concernant les folksonomies.

L’autre stratégie, c’est de surveiller non pas une thématique mais tout simplement de voir les derniers signets des membres de votre réseau. Il s’agit dès lors d’identifier les personnes dignes de confiance et d’intérêt pour votre veille personnelle. Il est également intéressant de parcourir les réseaux de personnes pour découvrir ainsi de nouveaux veilleurs.

 

Prendre soin plutôt que de surveiller.

Dès lors, pour reprendre l’expression de Bernard Stiegler, il s’agit de “prendre soin”, ce n’est pas de la veille type surveillance qu’il faut mettre en place, mais de la confiance et de la mise en valeur. En quelque sorte, c’est là que réside la différence entre la culture de l’information de type citoyenne ou éducative par rapport à la vision “intelligence économique” : la confiance plutôt que la défiance. Un travail peu évident car notre époque est profondément marquée par la guerre froide et la lutte contre le terrorisme. Dans ces conditions, l’autre est souvent synonyme de danger ou de méfiance. Aujourd’hui si pronétariat[7], il y a vraiment, il s’agit pour ce dernier de travailler à la création de valeur et de veille. Et c’est bien cette dimension qui peut permettre aux réseaux d’être véritablement sociaux. Nous ne devons pas surveiller les activités dans un but d’espionnage mais dans une optique de partage de connaissances, de savoirs. Il s’agit de travailler à de la confiance mutuelle et à la mise en valeur de personnes que nous avons identifiées comme fiables et intéressantes.

Les personnes de mon réseau twitter ne sont pas des personnes que j’espionne mais des contacts que je mets en valeur, que je distingue et dont il “faut prendre soin” d’écouter et parfois de prendre soin tout court. Désormais ce n’est pas notre seule valeur qui est prise en compte mais bel et bien la force de mobilisation de notre réseau.

 

Veiller sur les traces

Les outils du web 2.0 tardent à être pleinement utilisés dans l’Education Nationale. D’autre part, il me semble qu’encore une fois, c’est une logique d’adaptation qui prédomine et nullement une volonté proactive de mettre en place des stratégies pédagogiques. Pourtant, il y a urgence à s’emparer des possibilités qui s’offrent à nous. Néanmoins, derrière l’apparente simplicité, il faut être capable de songer à (ou penser la) la complexité. Mais cela ne peut se faire qu’au travers de la construction de scenarii pédagogiques, de parcours permettant l’acquisition de savoirs et de compétences et pas uniquement en « infodoc ». Il ne s’agit pas non plus de parler d’éducation 2.0 ou d’user des termes similaires qui sont en fait ridicules et qui demeurent l’apanage de consultants qui n’ont jamais exercé parfois en établissements. L’éducation demeure un concept qui ne mérite pas l’adjonction d’un quelconque 2.0, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut pas faire évoluer le système bien au contraire. Les portfolios, les blogs, les plateformes d’enseignement en ligne et autres wikis permettent une meilleure gestion de la trace et donc de la progression de l’élève. Cela permet une pédagogie davantage différenciée et individualisée et plus motivante. Evidemment cela ne peut être sans incidence sur le fonctionnement actuel toujours basé sur la logique de la captivité. Il s’agit donc de permettre à l’élève de garder en ligne ses travaux, ses cours mais aussi les exercices avec un suivi plus fin et plus précis de la part de l’enseignant. Ce travail a également pour but de montrer la dimension éducative et pédagogique des nouveaux outils. De la même manière, cela permet d’enseigner plus efficacement aux élèves à mieux gérer leurs activités personnelles sur le web grâce à une utilisation plus réfléchie et surtout moins ancrée dans l’imitation du profil myspace ou du skyblog du camarade qui dévoile des informations qui pourraient devenir compromettantes dans un avenir plus ou moins proche.

Bernard Stiegler nous met en garde sur le fait que les nouveaux outils peuvent constituer tout autant des moyens de veiller que de sur-veiller. Il faut pour cela tout autant nous ré-veiller afin que nous ne soyons pas acteurs d’une société de surveillance mais de veille et de confiance. L’occasion aussi de rappeler que si nous ne pouvons totalement échapper aux objets techniques, aux caméras et autres dispositifs de « traquage » de nos activités et de nos traces, nous devons garder notre distance critique, l’esprit documentaire à l’œuvre dans nos professions, cet esprit dans la machine dont je parlais au congrès de la Fadben en mars dernier[9]. Cet esprit documentaire, c’est le nôtre et il est d’autant plus fort si nous travaillons ensemble même s’il ne s’agit pas vraiment d’intelligence collective. Il ne nous reste plus qu’à embarquer à bord du cyberlab du capitaine Flam …à moins que ce ne soit à bord de l’Atlantis d’Albator, bref il nous faut réenchanter le monde comme le préconise encore Bernard Stiegler [10] :

« Réenchanter le monde, c’est le faire revenir dans un contexte de milieux as-sociés, et reconstruire l’individuation comme association (…). »

C’est-à-dire permettre à l’individu de se construire au sein de collectifs d’humains et de techniques afin de prêter attention à nous tous.

 

Nous faisons ici référence aux travaux de Bernard Stiegler, philosophe de la technique qui est actuellement directeur du département du développement culturel au Centre Georges-Pompidou. Le concept de milieu associé auquel nous faisons référence  vient initialement de Gilbert Simondon dans son ouvrage « Du mode d’existence des objets techniques ». Il désigne chez Stiegler « un milieu social, réunissant les êtres humains et les médiations techniques à travers lesquels ils interagissent »[11]. Sur ces questions, il convient d’aller voir le travail d’Alexandre Serres en ce qui concerne les apports potentiels de Stiegler à la culture de l’information sur le site du GRCDI (Groupe de recherche sur la culture et la didactique de l’information) et notamment le séminaire de septembre 2008 :

 

Et donc pour le plaisir, le générique chanté par JJ. Debout

 


[1] Stiegler, B. (2008). Prendre soin : Tome 1, De la jeunesse et des générations. Flammarion. P.319

 

[2] Une sélection d’univers netvibes est réalisée par Brigitte Pierrat sur cactus acide : < http://www.culturedel.info/cactusacide/2008/04/08/selection-univers-netvibes/>

[3] <http://www.twitter.com>

[4] Et in arcadia ego : vers une culture de l’information et de la communication. Billet de l »invité d’Urfist-info du 31 août 2007. <http://urfistinfo.blogs.com/urfist_info/2007/08/et-in-arcadia-e.html>

[5] Voir à ce sujet, le panorama réalisé par Olivier Ertzscheid : < http://www.slideshare.net/olivier/lhomme-est-un-document-come-les-autres/>

[6] Sur le sujet, voir mon article : « Folksonomies : Les usagers indexent le web », BBF, 2006, n° 4, p. 66-70. < http://bbf.enssib.fr/sdx/BBF/pdf/bbf-2006-4/bbf-2006-04-0066-002.pdf>

[7] Rosnay, J. D., & Revelli, C. (2006). La révolte du pronétariat : Des mass média aux média des masses (p. 250). Fayard.

 

[8] < http://www.neuroproductions.be/twitter_friends_network_browser/>

[9] Le support de l’intervention est disponible en ligne :< http://www.guidedesegares.info/2008/03/27/de-linnovation-a-la-poursuite-didactique/>

[10] Citation p. 52 de STIEGLER, B., Crépon, M., Collins, G., Perret, C., & Collectif. (2006). Réenchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel (p. 172). Flammarion

[11] Alexandre Serres. ( 2008) Glossaire sur Stiegler.in GRCDI < http://culturedel.info/grcdi/?page_id=80>

Juste une mise au poing : Françoise Chapron remet les choses à leur place

kick it!

Creative Commons License photo credit: gagilas

Un billet important de Françoise Chapron qui fait suite au dernier billet de Pascal Duplessis et qui fait écho à ma « gueulante » de mercredi.

Chapron Françoise. « Bas les masques » ou comment on tente de « reprofiler » une profession sans décision réglementaire ! Les Trois couronnes, novembre 2011.

http://lestroiscouronnes.esmeree.fr/table-ronde/bas-les-masques-ou-comment-on-tente-de-reprofiler-une-profession-sans-decision-reglementaire

Françoise revient notamment sur le « hold-up » qui s’effectue devant nos yeux :
« II y a eu en somme une forme de « hold up » sur notre mission, pour laquelle nous avons compétence par notre activité et notre statut, au profit de collègues qui ne l’ont pas demandé, ne sont pas formés et qui, légitimement, ne peuvent travailler les compétences info-documentaires que de leur point de vue didactique disciplinaire, s’ils en ont le temps et l’envie. »
N’hésitez pas à commenter le billet de Françoise.
Pour rappel, tous les billets de mon blog à propos des professeurs-documentalistes sont dans la catégorie « professeur-documentaliste ou le combat de Françoise ». C’est d’abord un hommage, mais c’est aussi une réalité…permanente qui méritait bien cette « mise au poing ».
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