Le bibliothécaire de soi

Je travaille souvent sur cet article excellent de Marie Martel, notre bibliomancienne internationale. J’aime beaucoup ce passage, bien écrit et riche en potentialités.  Je crois qu’il s’agit d’un beau passage que j’ai lu sur la profession depuis longtemps.  Je crois qu’il mérite une petite mise en exergue :

Collecter, organiser, indexer, stocker, sauvegarder représentent un labeur prodigieux: comment le faire pour nos données, archives, photos, textes, statuts, nos récits, notre livre à soi? •Il se pourrait que, dépourvus de cette science de la mémoire, nous nous trouvions quelque peu égarés et pourrions bien avoir besoin de ce bibliothécaire de soi pour réussir (le document de) notre vie. Et alors, comme nous aurons participé à la production des contenus, nous devrions participer à ce processus de gestion et d’archivage de nos productions tout en prenant la décision d’entrer vivants dans les collections de notre bibliothèque publique ou du centre d’archives. Et, avant de mourir, nous prendrons bientôt des dispositions, comme avec nos organes, afin de donner aux institutions scientifiques ou publiques l’autorisation d’utiliser nos données.
•Les bibliothécaires et les archivistes pourraient être promis à un grand avenir en tant que complices de notre vie en documents, comme formateurs pour nous guider à travers les projets publics ou ceux de l’Open Data pour le bien de nos données, comme artisans d’un contexte et d’un sens pour nous et ceux qui nous succéderont, comme gardiens de la mémoire de notre projet numérique inscrit dans une trame que nous arriverons à visualiser au sein d’un avenir planifié peut-être, avec une clarté et une distinction nouvelles. 

Marie Martel. L’hyperdocumentation et la mémoire qui fabrique le futur. Argus, N°40,2011

Le document paru dans Argus est aussi accessible sur cette question du bibliothécaire de soi ici.

Je crois que ça méritait à nouveau l’ouverture à réflexion à l’heure où le droit à l’oubli pousse les institutions à imaginer des destructions d’archives, ce qui mobilise notamment nos collègues archivistes.

Cette position du bibliothécaire de soi me semble intéressante en ce qui concerne toutes les facettes de l’existence dont les éléments sont de plus en plus numérisés.

Affaire à suivre avec d’autres billets autour du sujet et des publications pas trop éloignés.

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L’homme stochastique et la capacité à analyser et interpréter les données

Je suis en train de lire actuellement l’homme stochastique de Robert Silverberg. Vous le trouverez d’occasion ou dans toute bonne bibliothèque.

Je suis tombé sur un passage qui m’a fortement interpellé, tant il décrit une relation aux objets et aux données proche de celles que l’on connait actuellement :

« Ce que j’accomplissais était sophistiqué et purement technique, mais constituait également une espèce de sorcellerie. Je plongeais dans les procédés harmoniques, les biais positifs, les valeurs modales, les paramètres de dispersion. Mon bureau était un labyrinthe d’écrans et de diagrammes. J’avais une batterie d’ordinatrices fonctionnant jour et nuit sans arrêt, et ce que l’on aurait pu prendre pour un bracelet-montre fixé à mon poignet droit (au lieu du gauche) était en réalité un récepteur de données qui chômait rarement. Mais les mathématiques supérieures, tout comme la puissante technologie de Hollywood, n’étaient que de simples aspects des phases préliminaires – le stade d’information. Quand il me fallait passer aux conjectures proprement dites, IBM ne pouvait plus rien pour moi. Je devais opérer sans rien d’autre que mon cerveau livré à ses seuls moyens. J’étais là, debout sur la falaise dans un isolement terrible, et même si le sonar m’indiquait la configuration des fonds marins, même si les appareils les plus perfectionnés enregistraient la violence des courants dominants, la température de l’eau et l’indice de turbidité, je restais tout seul au moment crucial de la réalisation. Je scrutais l’océan de mes yeux mi-clos, pliant les genoux, balançant les bras, aspirant le plus d’air possible, attendant la minute où j’allais voir, la minute où je voyais véritablement. Et quand je sentais cette vertigineuse, cette splendide confiance implantée derrière mes cils, alors je plongeais enfin. Je piquais tête la première dans les flots houleux, à la recherche du doublon d’or. Je me lançais nu, sans défense et sans la moindre erreur de trajectoire pour atteindre mon objectif. »
La stochastique est un mot peu employé et qui correspond à la capacité à établir des prédictions.  Robert Silverberg nous explique d’ailleurs longuement le concept :

« Stochastique. Selon le Grand Dictionnaire d’Oxford, le mot fut créé en 1662, et il est maintenant rarement utilisé, ou périmé. N’en croyez rien. C’est le Grand Dictionnaire d’Oxford qui est périmé, et non la stochastique, car ce terme perd chaque jour de son archaïsme. Son sens primitif est « objectif », ou « but à atteindre », d’où les Grecs ont fait dériver un verbe signifiant « viser une cible » et, par extension métaphorique « réfléchir, penser ». Il passa dans la langue anglaise, d’abord comme une manière fantaisiste de condenser « moyens propres à conjecturer », ainsi que le prouve la réflexion de White-foot au sujet de sir Thomas Browne en 1712 : « Bien qu’il n’eût point de don de prophétie… il excellait pourtant dans une connaissance qui y touche de fort près, je veux dire la stochastique, grâce à quoi il se trompait rarement au sujet d’événements futurs. »

 

Il me semble qu’il est également important pour les SHS de ne pas se contenter d’être des sciences du passé ou du jeune présent, mais il leur faut porter davantage leurs analyses de façon stochastiques...

 

 

De la documentation à l’impulsion : du tag au like

Le lecteur trouvera ici quelques lignes qui figurent dans l’ouvrage du Tag au Like... Cette histoire s’inscrit dans une diminution de la part documentaire autant au niveau pratique qu’intellectuelle. Cette diminution est malheureusement constatable sous de nombreux aspects. Si certains se montrent incapables d’envisager un avenir à la documentation si ce n’est en procédant à une dilution progressive et en refusant la montée en puissance de la nécessité éducative, ils sont pour partie responsables de la dégradation documentaire que cela va engendrer dans les années futures en se contentant d’une formation à la marge.

Les boutons de type like marquent un changement important dans l’écosystème du web, avec l’affaissement de la dimension de l’indexation des folksonomies au profit d’une impulsion. Ce court-circuit limite pour l’internaute l’usage du raisonnement pour catégoriser efficacement et peut provoquer la fin des « milieux associés » comme les signets sociaux et les systèmes de biens communs. Cette transformation  profite aux industries qui tirent des bénéfices de cette dégradation. Quelques grands acteurs du web capteraient dès lors un grand nombre de médiations et de recommandations à leur seul profit. Le risque est celui d’une prise de contrôle qui repose sur des stratégies de captation de l’attention, afin d’éviter tout exercice de réflexion et d’évaluation raisonnée des documents et sources d’information.

 

1- L’impulsion du Like

Le like – et parfois le retweet sur Twitter –, correspond souvent une réaction immédiate, voire pulsionnelle. Le commentaire et l’annotation ne sont plus nécessaires, ils peuvent disparaitre au profit d’une logique binaire : « j’aime ou je n’aime pas ». Ce choix renvoie fortement à des jeux de l’enfance. C’est même ce qui désigne étymologiquement le in-fans (non-exprimé). Dès lors, le système place l’usager dans une enfance technologique qui l’empêche de devenir adulte.

Ce court-circuit ouvre aussi la possibilité d’une nouvelle médiamétrie : les like permettent de réaliser des profils types selon les classes d’âge, le sexe, la nationalité, etc. La somme des actions individuelles décrit des comportements et des avis collectifs. Nos écritures collectives finissent par ne plus nous appartenir, les synthèses sont produites par les machines.

Le like n’appartient pas qu’à Facebook, il prend une diversité de formes. Par exemple, Pinterest offre trois réactions possibles aux usagers à partir d’une photo présente sur la plateforme : le repin (la possibilité de reprendre la photo pour la punaiser sur son propre mur), le like (signale qu’on aime l’image ce qui lui permet de gagner des points dans les classements de popularité),  et la possibilité de commenter l’image, mais ce sont les deux premières fonctionnalités, impulsives, qui connaissent le plus de succès.

Le like est également présent sur Amazon. Cliquer sur le pouce levé permet à Amazon d’emmagasiner des données afin « d’améliorer notre expérience d’achat ». De nouvelles formes de like et de dislike vont probablement voir le jour.

 

2- Le like de Facebook

Facebook rassemble près d’un milliard d’usagers. Le temps de présence des internautes sur ce réseau social est supérieur à n’importe quel autre site web. Le film The social network rappelle que la première version, que met en ligne Zuckerberg en octobre 2003, est une application nommée Facemash où l’on peut voter pour la fille que l’on préfère à partir des trombinoscopes récupérés illégalement sur le site de l’université. Les usagers devaient donc choisir à chaque fois entre deux portraits et désigner celle qu’ils préféraient. La logique pulsionnelle, assez machiste et peu constructive n’a pas disparu puisque certaines applications permettent de faire la même chose à partir des profils Myspace. Plus récemment, l’application Hotstagram (hotstagram.com) permet de faire de même avec les photos d’Instagram.

Le like est donc une logique type facemash appliquée à grande échelle. Il faut en distinguer deux types :

- Le premier  exprime le simple fait d’aimer un statut, un commentaire ou une page d’un groupe de musiques ou d’une grande marque.

- Le second, une extension du premier, permet d’extérioriser le like à l’ensemble du web. Il est possible d’ajouter un bouton like à n’importe quel blog, de même qu’il est possible d’y intégrer un système de commentaires liés au profil Facebook.

 

- Je t’aime moi non plus

L’affichage d’un grand nombre de likes sur son profil participe d’un effet narcissique, sachant que le moindre commentaire peut être « aimé ». Dès lors, les statuts Facebook qui reçoivent beaucoup de likes témoignent de la popularité de leur auteur. Cependant, le like peut vouloir dire tout et son contraire, voire être un principe d’autodérision. Le mimétisme conduit à également apprécier un statut déjà plébiscité par le réseau d’amis.

Les logiques d’impulsion s’accompagnent aussi de stratégies de calcul pour montrer l’intérêt que porte un membre de Facebook à un contact par exemple…

 

La suite est donc ici

D’autres réflexions prochainement également pour faire face à la fin des temps.

La fin des temps

Je vais commencer un cycle de billets sur  Haruki Murakami, malgré un temps restreint pour bloguer.

Haruki Murakami est probablement mon auteur préféré. Je l’avais découvert alors que j’étais encore au lycée à la lecture de l’excellent ouvrage : La Fin des temps.

Comme toujours, chez Murakami, on y rencontre des univers parallèles qui peinent à se rencontrer. C’est aussi le cas dans sa dernière oeuvre 1Q84, ouvrage sur lequel je reviendrais également, mais qui me parait réservé déjà à un public initié aux écrits de l’écrivain Japonais. L’édition française comprenant trois tomes, il a notamment fallu de la patience pour attendre le dernier tome de la version poche alors qu’il existe une édition intégrale comme en anglais par exemple.

Mais revenons à la fin des temps. Chez Murakami, le plaisir de la lecture se situe dans le fait qu’on a l’impression de pouvoir se poser dans un univers complexe mais quelque peu reposant. Un effet agréable lorsqu’on a l’impression de devoir gérer sans cesse des flux et de passer d’une activité à l’autre sans véritable repos. L’oeuvre de Murakami agit donc sur moi depuis quelques années, comme un pharmakon face à la terrible continuité du temps présent. C’est donc un plaisir de pouvoir exercer dans cette lecture, une sorte de distance critique qui est avant tout une mise à distance du monde et la possibilité de porter un regard sur soi.

La fin des temps a été écrit dans les années 80, mais je crois qu’il demeure encore extrêmement riche pour comprendre notre présent. L’histoire est celle d’un informaticien qui suite à la rencontre d’un vieux étrange, finit par atterrir dans un univers parallèle, sorte de pays des merveilles, accompagné par une jeune fille boulotte bien différente d’Alice.  On se sent à la fois dans un imaginaire mais dans une réalité parallèle qui semble faire écho à des aspects de notre propre existence. Ainsi sont les écrits de Murakami.

Plusieurs éléments m’ont intéressé dans cet ouvrage. En premier, cette histoire de lecteur de crânes de licorne, crânes qui contiennent la mémoire d’une étrange civilisation, m’a beaucoup interpellé.  J’en avais fait un billet il y a deux ans. Je vous livre d’ailleurs un des passages de l’ouvrage à ce sujet :

« C’est le crâne d’une de ces licornes qu’on voit dans la ville, n’est-ce pas ? lui demandai-je.

Elle hocha la tête.
— C’est là que sont enfouis les vieux rêves, répondit-elle calmement.
— C’est là-dedans que je dois déchiffrer les vieux rêves ?
— C’est la tâche du liseur de rêves, répondit-elle.
— Et que dois-je faire des rêves ensuite ?
— Tu ne dois rien en faire. Tu les lis, c’est suffisant. »

Qu’est-ce donc que cette étrange pratique : une lecture tout simplement, et qui ne soit pas obligatoirement productive au final.

Intéressant aussi est la présence permanente des bibliothèques et des bibliothécaires dans l’oeuvre de Murakami, si ce n’est que parfois il devient difficile de reconnaître la bibliothèque :

« En fait de bibliothèque, c’était un immeuble de pierre tout à fait ordinaire, qui ne différait en rien des autres. Aucun signe, aucune particularité extérieure n’indiquait qu’il s’agissait d’une bibliothèque. À voir les murs de pierre aux mornes teintes délavées, l’auvent étroit, les fenêtres munies de volets de fer, ou la porte de bois massif, il aurait tout aussi bien pu s’agir d’un grenier à céréales. Sans le plan détaillé tracé par le gardien, jamais je n’aurais pu y reconnaître une bibliothèque. »

La fin des temps possède un titre intéressant à plus d’un titre du fait de la polysémie associée. Il est assurément quelque part inquiétant également. Vraisemblablement  se trouve enfouie dans ces crânes de licorne, nos rêves.

Hélas actuellement, il semble que ce soient les cauchemars qui soient en train de prendre l’épaisseur d’une réalité qu’il est de plus en plus tentant de fuir… en lisant Murakami.

Espace de fous. Avant-propos de l’ouvrage « C’est de plus en plus fou tout ce qu’on peut encore faire au CDI »

Je publie mon avant-propos à l‘ouvrage « C’est de plus en plus fou tout ce qu’on peut encore faire au CDI » dirigé par Philippe Marhic qui cherche à montrer le dynamisme des professeurs-documentalistes sur le terrain au quotidien.

Le livre est disponible chez vos libraires habituels. L’occasion pour ceux qui exercent la profession de piocher des idées et de partager des situations vécues. L’ouvrage est aussi utile à ceux qui se destinent à la profession afin d’avoir un aperçu des potentialités.

Voici mon avant-propos :

 Espaces de fous !

par Olivier Le Deuff, Maître de conférences en sciences de l’information, Université de Bordeaux 3, Laboratoire Mica. Professeur-documentaliste toujours dans l’âme et raisonnablement fou.

Je ne sais pas si ce livre est fou, mais je rejoins Chesterton lorsqu’il disait que le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. Et je crois en effet que ce qui resterait au professeur-documentaliste si on devait continuer à fragiliser son équilibre professionnel : c’est bien sa part de folie.

Entre raison et folie, un bel univers en tension entre d’une part les évolutions techniques d’un côté et d’autre part les pressions institutionnelles qui veulent faire du CDI et du professeur-documentaliste, une sorte de remède à tous les maux. Paradoxalement, cet état instable voire menaçant a obligé les professeurs-documentalistes à étudier un grand nombre de questions diverses et variées ce qui a parfois permis de renforcer leur légitimité.

Beaucoup ont pu ainsi étoffer leurs propres compétences et leur panoplie d’interventions. Le présent ouvrage n’y fait pas exception.

L’inscription du CDI dans ces univers fluctuants en fait un objet évoluant et à géométrie variable et ce sans pour autant tomber dans la perspective du learning center, qui n’est en fait qu’une redécouverte par nos collègues anglo-saxons de la perspective pédagogique inscrite dans le document et la documentation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les CDI se sont développés en France, car la documentation est un terme peu connu ailleurs que dans la francophonie où on lui préfère bien souvent celui de sciences de l’information et des bibliothèques (LIS = Library and information science). La bibliothèque marque un attachement étymologique et physique à la notion de livre, ce qui n’est pas le cas dans la perspective des centres de documentation bien davantage tournés vers le document et l’information. Le cas particulier des CDI réside dans le fait que c’est la dimension d’apprentissage qui est soulignée. En cela, les learning centers ne sont que des redécouvertes de ce qui se produit en France depuis bien longtemps.  Et sans doute certains collègues ont raison de craindre que le risque ne soit au final que le CDI ne devienne un lieu où on n’y fait en fait plus grand-chose, un « glanding center » [1] comme l’évoquent parfois les listes de diffusion.

Il est donc opportun de rappeler cette place historique du CDI dans l’histoire de la documentation et de bien considérer que la documentation constitue un territoire d’apprentissage de toutes natures. En cela, le CDI a dès le début constitué un lieu alternatif, dans la mesure où les processus ne sont pas ceux du cours traditionnel. Cette logique demeure car il s’agit de concevoir le CDI comme un moyen d’apprendre de différentes manières… ce qui n’exclut pas pour autant des méthodes plus classiques.

Il est vrai qu’actuellement se pose à nouveau la question de l’avenir des CDI. Faut-il les faire disparaitre pour privilégier une approche davantage numérique ? Faut-il les décentrer finalement en disséminant la culture de l’information dans les savoirs disciplinaires ? Faut-il changer totalement les lieux pour faire des établissements des CDI géants  comme c’est plus ou moins le souhait de Bruno Devauchelle [2]?

Ces réflexions suscitent débats et expérimentations. Bref, il y a vraiment de quoi devenir fous ! Et pourtant, paradoxalement, cette incertitude peut être encore source d’imaginations et d’innovations  car peut-être plus que le lieu, fut-il richement doté et architecturalement bien conçu, c’est particulièrement les projections pédagogiques des acteurs qui permettront la réussite des diverses initiatives et qui susciteront le plaisir d’apprendre et de comprendre des élèves.

Voilà pourquoi ce livre montre un certain enthousiasme, une volonté d’aller au-delà des injonctions institutionnelles. S’il devait y avoir une liberté pédagogique affirmée, ce livre en est un bel exemple. D’ailleurs, ces lieux ne sont pas que la demeure réservée du professeur-documentaliste mais davantage le lieu partagé où à chaque recoin de nouvelles portes doivent s’ouvrir.

J’avais  d’ailleurs placé sur la porte du CDI du collège dans lequel j’exerçais en basse Normandie à Isigny-Le-Buat, deux citations en exergue :

-          La première est la même que celle qui se trouve à l’entrée de l’Eglise de Rennes-le-Château : « TERRIBILIS EST LOCUS ISTE», ce lieu est terrible car s’y trouve savoirs et connaissances si bien que celui qui y pénètre en sortira nécessairement changé. En cela, j’ai toujours considéré que celui qui rentrait dans le CDI devait s’y trouver transformé, si possible en bien, c’est-à-dire « augmenté » dans ses connaissances mais aussi très souvent en reconnaissance.

-          La seconde « la porte  est en dedans ». se trouve initialement au-dessus de la porte de la petite église de Tréhorenteuc.  Et je crois que c’est bien là l’essentiel. Bien d’autres portes se trouvent au sein du lieu CDI comme c’est le cas dans bien des bibliothèques. Cela signifie aussi qu’il ne suffit pas de rendre ce lieu plus agréable et plus attractif, – ce qui est certes plus que souhaitable- mais il faut surtout donner les moyens et donc les clefs pour ouvrir les autres portes. C’est principalement le rôle du professeur-documentaliste et de ses collègues enseignants, mais c’est aussi le but de l’élève de parvenir à décrocher des clefs. C’est aussi pleinement un lieu où les élèves apprendront parfois par eux-mêmes mais très souvent par transmission entre camarades. Les transmissions sont donc diverses.

Il peut être étonnant de voir deux exergues religieux dans un établissement public. Mais ce n’est pas le caractère sacré qu’il faut y avoir mais plutôt le sens religieux au niveau étymologique. Religion signifie ce qui relie et donc créer du lien. C’est à mon sens pleinement le rôle du CDI et du professeur-documentaliste d’impulser une dynamique de créations de liens.

En cela, il s’agit de permettre à l’élève de se situer et de trouver de quoi ce constituer sa culture personnelle d’honnête homme, telle que la conçoit Hannah Arendt :

« en toute occasion, nous devons nous souvenir de ce que, pour les Romains- le premier peuple à prendre la culture au sérieux comme nous -, une personne cultivée devait être : quelqu’un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé. » [I]

 

Finalement on le voit tout semble confiner plutôt au « décentrage », ce qui ne signifie pas pour autant dispersion et absence de cohérence. En effet, il apparait opportun de travailler sur comment créer des liens et leur donner du sens dans de nouvelles logiques hypertextuelles. Ce n’est donc pas sur le centre qu’il faut insister mais plutôt sur « ce qui fait lien ».

A l’inverse des logiques de décentrement, on observe celles qui tendent vers les convergences médiatiques. En effet,  la recherche d’informations, la lecture d’informations et la publication d’informations se déroulent  autour d’une convergence d’outils que sont les moteurs de recherche, les blogs, les wikis, les forums et les réseaux sociaux parmi les plus importants.  Cette convergence est clairement d’essence numérique et lié à l’accroissement des moyens de se connecter.

A cette convergence dans les usages et les outils, il est tentant de répondre par une convergence de la formation.  Les  segmentations autrefois opérationnelles entre les différentes littératies (notamment informationnelles et médiatiques)  ne sont pas idéales et optimales pour comprendre et former les usagers.  Ce constat avait été déjà fait par Alexandre Serres qui en appelait  au rassemblement de la formation à l’information, la formation à l’informatique ou tout au moins aux outils informatiques et l’éducation aux médias :

« Il faut donc prendre toute la mesure de la numérisation et de la généralisation d’Internet et des TIC à toutes les sphères de la réalité et repenser, à partir de là, les « litéracies » informationnelles. Autrement dit, il faudrait faire une « révolution copernicienne » dans la conception et la définition des différentes formations à l’information : partir de la réalité des pratiques et des techniques de l’information, des enjeux qui leur sont liés et bâtir ensuite une culture informationnelle globale, intégrant toutes les dimensions de l’information, notamment ces trois cultures spécifiques, portant d’une part sur les médias, la documentation et les bibliothèques, d’autre part sur l’informatique et les outils. Il faudrait y intégrer l’éducation aux images, plus que jamais nécessaire à l’heure de l’explosion des documents vidéos. Il resterait à y ajouter la «cinquième dimension », essentielle (…) : la dimension communicationnelle. [3] »

Le CDI est depuis longtemps un lieu de convergence. Cette prise de conscience de l’influence et de l’intérêt des médias n’est pas non plus nouvelle. Simplement, de plus en plus le  numérique facilite et oblige à une formation plus complète et plus ambitieuse qui comporte davantage de phases de productions de contenus. Les expériences d’utilisation décrites ici s’inscrivent dans cette lignée. C’est d’ailleurs pleinement la dimension communicationnelle évoquée par Alexandre Serres qui peut prendre forme dans des travaux qui permettent de réaliser des processus complets et aboutis en matière de traitement et d’analyse d’information jusqu’à sa diffusion que ce soit sous la forme d’un journal papier, sous une forme radiophonique ou sur un site web dédié.

Cette phase de production change également le rôle de l’enseignant qui prolonge souvent son action en dehors des temporalités classiques et qui effectue de la médiation sous forme numérique pour valider et corriger les contenus produits par les élèves. Cette médiation est bien évidemment plus individualisée et permet de mieux suivre la progression des élèves et de les motiver davantage. C’est en quelque sorte le prolongement numérique de l’ « effet-maître », un effet qui concerne également les professeurs-documentalistes qui peuvent jouer d’une position souvent originale dans la transmission. Cette position originale mérite un réinvestissement au sein des espaces numériques notamment pour prolonger l’action de formation à l’information et aux médias qui ne s’opèrent que trop souvent à la marge et dans une fréquente impression de bricolage. Certes, on peut y trouver un état d’esprit propice à l’innovation et les actions décrites dans cet ouvrage sont là pour en témoigner mais on peut regretter, si ce n’est parfois un manque de reconnaissance pour les projets mis en place ayant permis de belles réussites, surtout un manque de cohérence qui conduit à différents niveaux de formations à l’information et aux médias selon les établissements.

En effet, la culture de l’information souhaitée par de nombreux acteurs n’a pas obtenu encore la place qu’elle mérite dans les cursus. Pour cela, un travail de rationalisation est sans doute à produire tant la culture de l’information repose sur des temps longs et donc des actions parfois lourdes à mener lorsqu’il s’agit de mêler recherche de l’information, analyse et évaluation puis la production. Cela implique des projets qui sortent des séances trop courtes et à la marge pour aller vers des démarches qui comportent obstacles, défis, objectifs et productions qui démontrent une progression et qui peuvent autant constituer des mises en valeur (c’est-dire étymologiquement des « évaluations ») des élèves et par ricochet des enseignants.

Les actuels projets de recherche au sujet d’une translittératie démontrent cette richesse d’interactions que le numérique accélère. La translittératie est définie comme « l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communication, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux »[ii]

Le CDI et le professeur-documentalistes sont donc amenés à opérer au sein de nouvelles transes. Cela donnera peut-être une énième suite à cet ouvrage.

 

Sans doute l’objectif le plus important (pour ne pas dire le plus fou), c’est d’être désormais vraiment pris au sérieux par l’institution et les collègues…tout en demeurant toujours un peu fous, c’est-à-dire sans jamais vraiment se prendre trop au sérieux soi-même. Ce qui signifie que les coups de folie ne sont pas finis. [4]



[1] Cela nous fait songer à dessin animée japonais « Le collège fou, fou, fou » où le chanteur du générique clame qu’il faudrait inventer « un collège fou, fou, fou, où on ne fait rien du tout !».

[2] Devauchelle, Bruno. Comment le numérique transforme les lieux de savoirs : Le numérique au service du bien commun et de l’accès au savoir pour tous. FYP éditions, 2012.

[3] Serres, Alexandre. « Tentative de comparaison des trois cultures : culture des médias, culture de l’information, culture des TIC. Document annexe », Séminaire du GRCDI, Rennes, 14 septembre 2007. URFIST de  Rennes, 2008. Disp. sur : <http://culturedel.info/grcdi/wp-content/uploads/2008/06/seminairegrcdi_aserres_territoirescultinfo.doc>

[4] Une petite référence musicale à Thierry Pastor.



[i] Hannah ARENDT. La crise de la culture. Paris, Gallimard, 1989, Op. cit., p.288

[ii] La traduction en français a été trouvée sur le blog de François GUITE. In Guitef. Disp. Sur : <http://www.opossum.ca/guitef/archives/003901.html> Citation originale : « Transliteracy is the ability to read, write and interact across a range of platforms, tools and media from signing and orality through handwriting, print, TV, radio and film, to digital social networks.” 

Tag au like : encore plus

L’actualité de la parution du Tag au like se poursuit… avec plusieurs choses. C’est vraiment Noël avant l’heure, mais comme vous ne serez pas tous à Bugarach, je préfère anticiper. Après le chapitre bonus, voici d’autres news.
Tout d’abord, sous les feux de l’actualité, cet entretien du quatrième type avec David Abiker à propos de l’ouvrage (même si on était que deux types…)

Ensuite, voici le support de la formation que j’ai donnée ce matin à l’Urfist de Bordeaux.

En bonus track… voici la version audio de la formation. Attention, je n’ai pas touché la capture audio, alors ne vous étonnez pas du passage d’une dame qui s’excuse d’être en retard et qui repart car elle s’est en fait trompée de salle…

Allez, encore un bonus : LE FOLKSOQUIZ 

Du tag au like chez David Abiker

Du tag au like chez David Abiker

Le chapitre bonus du Tag au Like…en ligne gratuitement

Je publie le chapitre bonus de l’ouvrage du Tag au Like paru le mois dernier.

Le chapitre s’intitule de l’indexation documentaire à l’indexation personnelle. Il est sous licence CC.
Vous pouvez le lire en pdf  et en epub. Il n’est disponible qu’en version numérique car il ne figure pas dans le livre papier. C’est une sorte de bonus track mais pour tout le monde, même les fauchés qui ne peuvent pas s’acheter mon bouquin.

Bonne lecture et vous allez droit de partager autant que vous voulez. Evidemment, on comprend mieux le chapitre en ayant lu le reste de l’ouvrage mais il est possible de ne lire que ce chapitre.

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