Quels concepts et compétences transmettre du système scolaire et universitaire au marché du travail ?

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Une nouvelle reprise de la thèse, avec pour thématique celle de la transmission Ecole-marché du travail….

 

Il convient d’emblée de préciser qu’il y a une évidente difficulté dans cette transmission. Il ne faut pas confondre travail et emploi. En effet, travailler c’est d’abord travailler pour soi, tandis que la référence à l’emploi implique de mettre sa force de travail au service d’un tiers. Notre propos n’est pas de s’attarder sur cette différence, mais il s’agit d’exprimer le fait que le travailleur, même s’il est employé doit pouvoir poursuivre son individuation sans être aliéné par sa relation avec son employeur.

Dans le cas de la culture de l’information, il s’agit d’examiner les compétences et notions acquises notamment dans les domaines de l’information et de la documentation qui peuvent être réinvesties. Nous prenons ici le terme de compétences dans un sens qui mêle à la fois savoir-faire et savoirs et qui n’est pas uniquement procédural. Ces compétences doivent être pensées de manière élargie afin de sortir d’un cadre passif face à l’information qui ne prend pas assez en compte les aspects de construction d’un environnement informationnel personnel, la dimension communicationnelle ainsi que le travail collaboratif. Ces aspects sont prépondérants pour que les fonctionnalités collectives des systèmes de gestion électronique de documents et de Knowledge Management puissent être utilisées de manière optimale. Les objectifs de l’information literacy sont d’ailleurs proches de celles du Personal Knowledge Management.

La culture de l’information au sein du marché du travail n’est pas pour autant synonyme d’intelligence économique même si elle peut partager des éléments communs. Franck Bulinge note également que cette culture ne peut demeurer l’apanage de certaines formations niveau master et qu’elle doit donc être investie beaucoup plus tôt dans les formations, notamment car elle concerne un grand nombre d’employés et de salariés.

La formation à la gestion de l’information

Trois points principaux semblent devoir être développés selon nous :

  • L’évaluation du besoin d’information et de communication (démarche de construction basée également sur la veille– la dimension de veille devant être prise dans un sens bien différent de surveillance-)
  • L’évaluation de l’information (sélection de l’information et capacité à lui conférer de la valeur)
  • Le partage et la diffusion de l’information. (Stratégies collaboratives et co-construction individuelle et collective avec prise en compte de l’objet technique)

Les trois aspects précédents s’avèrent utiles à la prise de décision. Une autre question revient sans cesse chez les travailleurs et notamment les travailleurs du savoir : celle de la gestion du temps. Les lois du cool dénoncés par Alan Liu entrainent un affaiblissement de la distinction des sphères travail et loisir. Si le travail pouvait en paraître moins pénible et donc plus efficace, la question du temps passé à travailler en devenait préoccupante. Nous avions mentionné également certaines littératies émergentes prétendant résoudre ces problèmes de surcharge d’information et de gestion du temps. Christophe Deschamps pose dès lors la question de ce qui mérite vraiment notre attention :

Le fantastique pouvoir hypnotisant du web, le stress qu’il induit en retour, peuvent-ils être nocifs à notre santé. (…)Le web peut-il nous fasciner au sens propre du terme et capter notre attention au point que nous en oubliions de la porter vers nous-même ? Et donc ce pouvoir doit-il être contrebalancé par des moments (quotidiens, hebdomadaires) de prise de distance, de retour sur soi, de méditation en somme. A moins que le web ne finisse par secréter son propre antidote et par constituer une voie spécifique de méditation en action, allez savoir ce que notre cerveau est capable d’en faire à l’usage…

Christophe Deschamps préconise d’ailleurs ce retour sur soi par la méditation et rappelle son rôle quelque peu oublié et qui est surtout devenu l’apanage de la religion. Or la prise de soin de soi-même mériterait déjà une plus grande ampleur face à un marché du travail stressant et des rythmes qui empêchent cette prise de distance. Il s’agit d’une culture de soi qui pourrait être développé afin que l’individu puisse garder un regard extérieur et critique sur ces actions. Nous avions vu précédemment que le Personal Knowledge Management permettait cette mise à distance vis-à-vis du lieu de travail en s’inscrivant dans des communautés de pratiques qui permettent de continuer à se former en gardant une indépendance. Mais cette indépendance n’est possible que par cette capacité à opérer la skholé, dans le sens de capacité d’arrêt. Il nous semble ici que l’exercice de la skholé est utile au travail et permet à l’individu de se situer entre besoin d’information et besoin d’affirmation.


Une culture technique face à un usage d’outils prescrits

La tendance la plus prégnante est celle qui consiste à procéder par mimétisme et volonté d’adaptation, en optant pour des stratégies qui reposent principalement sur des outils. Cette stratégie, qui nie souvent les besoins des salariés ou usagers, est fréquente. Elle le devient d’autant plus que très souvent, interdiction est faite d’implanter de nouveaux outils et avec eux d’autres usages au sein de l’environnement de travail. La culture de l’information en entreprise se trouve aux prises avec un obstacle qui est celui de la sécurité informatique ou des représentations des managers qui craignent une dispersion et une perte de productivité du fait des nouveaux outils comme les messageries instantanées, les réseaux sociaux, les wikis et blogs. La culture de la collaboration et de l’échange n’est pas réellement développée et la méfiance prédomine par rapport en la confiance vis-à-vis de ces nouveaux outils.

De plus, il se produit une forme de « monstruosité technique » qui consiste à acquérir un nouveau logiciel comme un remède à un éventuel problème détecté. Il se produit alors une « excroissance du code » comme le note Christian Fauré. La technique étant perçue comme un palliatif, un remède qui soigne mais qui ne guérit pas vraiment et qui au final devient tout autant un poison. En effet, cette excroissance monstrueuse participe d’une tératogenèse informatique qui au travers d’une apparente simplicité, mise en œuvre et illustrée notamment par des schémas conduisent à une hyperspécialisation des informaticiens qui finissent par ne plus comprendre l’ensemble. Les capacités d’architecture de l’information deviennent alors rares face à une montée en puissance de la prolétarisation des informaticiens.

Il se produit une dépossession continue qui s’effectue avec le transfert du savoir faire dans la machine ou le logiciel. Une prolétarisation grandissante y compris dans les services informatiques, ce que dénonce également Christian Fauré :

Ce qui se perd (…) c’est le savoir-faire et la connaissance critique. Et cela est d’autant plus vrai du point de vue de l’architecte qui doit penser l’articulation entre des composants du système d’information. On ne peut pas être architecte (que ce soit de l’architecture réseau, applicative ou même de l’architecture des données) en étant incapable de porter un regard critique. Cela passe nécessairement par la capacité à discuter et à émettre des avis critiques, ce que ne sont pas capables de faire les experts techniques maîtrisant les solutions d’un seul éditeur de logiciel.

Dans les propos de Christian Fauré, nous retrouvons l’importance de la culture technique de Simondon, avec cette capacité critique vis-à-vis de la technique et les possibilités d’innovation et de compréhension de l’ensemble, c’est-à-dire du milieu associé. Or, de plus en plus, les informaticiens deviennent spécialistes d’un type d’applications voire d’un seul logiciel et au final deviennent mineurs face à la technique. Cette position semble moins fréquente avec les spécialistes des logiciels open source. Nous avions d’ailleurs précédemment montré cette proximité entre la culture « hacker » et la culture technique de Simondon.

De l’information à la culture

Il s’agit de passer de l’information vue comme une matière première à une culture davantage basée sur une construction à la fois individuelle et collective. La culture de l’information doit alors se penser autant comme une culture personnelle (qui ne cesse de se construire) que comme une culture collective et collaborative au sein de l’entreprise ou de l’organisme mais également via d’autres communautés de pratiques et d’apprentissage

 

Références :

Franck BULINGE. Pour une culture de l’information dans les petites et moyennes organisations : un modèle incrémental d’intelligence économique. Thèse de doctorat en information communication. Université de Toulon et du Var, 2002 < http://bulinge.univ-tln.fr/Franck_Bulinge/These/These.pdf>


Christophe DESCHAMPS. Faire attention à l’Attention. In Outils froids. Billet du 19 avril 2009. Disp. sur :
<http://www.outilsfroids.net/news/faire-attention-a-l-attention#ixzz0DUOms8RN&A>

3 Christian FAURE. Le style d’architecture SOA. In Christian Fauré. Billet du 8 octobre 2008. <http://www.christian-faure.net/2008/10/08/le-style-darchitecture-soa/>

4Christian FAURE. La prolétarisation dans les sociétés informatiques. in Christian Fauré. Billet du 14 mars 2009. Disp. sur : <http://www.christian-faure.net/2009/03/14/la-proletarisation-dans-les-societes-informatiques/#more-1025>

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