La licence professionnelle, MIND, un nouvel esprit du digital à Bordeaux

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Je suis ravi de pouvoir annoncer le lancement prochain d’une nouvelle licence professionnelle à l’Université Bordeaux Montaigne et plus précisément à l’IUT de Bordeaux.

Cette licence s’intitule MIND, pour médiations de l’information numérique et des données. Dans l’idéal, on aurait pu choisir digital au lieu de numérique, mais il fallait rester cohérent avec notre filière du DUT Infonum, information numérique dans les organisations.

L’objectif est de former des professionnels sur des questions à la fois anciennes, mais de plus en plus renouvelées, notamment en ce qui concerne les fameux discours autour du Big Data et et de l’Open Data. La licence prend le contre-pied en se plaçant au-delà des fantasmes et des discours en mettant en avant de façon nette, le concept de médiation dont la licence entend tirer parti dans toute sa richesse. Le terme a été choisi à dessein plutôt que celui de management par exemple, mais également parce qu’elle correspond mieux à l’ancrage disciplinaire et scientifique de l’information et communication. La médiation permet de travailler autour des actions de médiation-formation, des actions de traitement, ainsi que dans l’étude des supports, des médias et des organisations qui sont concernés par ces problématiques.

La licence prend la suite d’une ancienne licence plus orientée ressources audiovisuelles. C’est donc à la fois une continuité dans le fait qu’elle s’adresse à des professionnels de l’information, mais aussi une rupture du fait qu’elle se place dans des secteurs d’avenir.

En effet, les métiers évoluent continuellement dans les secteurs de l’information documentation et de nouveaux besoins se font sentir. L’étroite relation qui s’opère entre l’information-documentation et la donnée est un signe clef, comme en témoigne le récent changement de nom de la revue documentaliste-science de l’information en I2D pour Information, documents et données. Une perspective qui rejoint pleinement celle de la licence qui ne veut pas pour autant éliminer les concepts de document et d’information, mais plutôt les articuler avec les dispositifs techniques actuels.

La licence s’inscrit également dans une volonté quelque peu pionnière dans sa démarche, car peu de formations en Aquitaine, mais également en France dans le numérique ont placé la question du traitement des données dans cette approche. Généralement, le positionnement classique sur ces questions est davantage orienté mathématique, informatique et éventuellement statistique. Nous souhaitons l’aborder de façon élargie, plus en lien avec les sciences de l’information et de la communication, mais aussi avec l’ensemble du mouvement des humanités digitales.

Il s’agit aussi d’éviter les discours enchantés autour du big data et de l’open data et donc au contraire d’en montrer les richesses, mais aussi les limites tant l’objectif est bien de promouvoir une approche construite et avec de la médiation autour des données, de l’information et du document et pas une simple logique algorithmique. Il s’agit donc de former des professionnels qui puissent organiser et traiter les différents types d’informations rencontrés et parvenir à optimiser leur traitement, leur utilisation et valorisation. On veut que nos étudiants soient de bons curateurs de données pour éviter le tragique syndrome du pdf inexploitable et qu’ils se montrent des analystes des données, des documents et des informations disponibles.

La licence ne forme donc pas des magiciens capables de comprendre des masses de données éparpillées. Elle cherche à former des professionnels qui seront amenés à produire les conditions d’une interprétation intelligente de documents, d’informations et de données dont l’éparpillement nuit à leur compréhension et à la constitution d’une certaine cohérence.

Elle s’inscrit donc dans une logique de renouvèlement professionnel avec des métiers dont on peine encore à imaginer l’intitulé.

La plaquette  de la licence professionnelle MIND est en ligne et j’interviendrai à plusieurs reprises pour la présenter notamment demain à 11h lors des journées portes ouvertes.

Mise à jour : le site de la licence professionnelle MIND est mis en ligne.

 

 

 

 

Shell and data : le risque de l’obsession du « tout est donnée »

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L’article de Danah Boyd traduit sur internetactu a éclairé quelques une de mes préoccupations du moment. Je dois notamment écrire un article introspectif sur mon blog et je m’interroge sur comment étudier les blogs scientifiques dans la durée du fait de leur évolution et des systèmes d’archivage qui ont tendance à privilégier que des données brutes et peu éditorialisées. Supercomputing
Creative Commons License photo credit: Idaho National Laboratory

Boyd note que l’obsession de cumuler des données présente en effet un important problème : celui de les considérer comme étant toutes d’un poids équivalent. Effectivement, les grandes données offrent des perspectives parfois colossales avec le risque de déformations tout aussi conséquentes.

Mais placer les données au centre de l’étude scientifique et même toute stratégie d’organisation de l’information (avec le web de données par exemple) pose un problème épistémologique de taille : l’oubli de la question de la coquille, c’est-à-dire du support mais aussi des techniques utilisées.

Boyd montre qu’il y a un effet à risque à privilégier des approches informatiques au point de tomber dans le travers de Chris Anderson qui considère que les chiffres sont le reflet de la réalité, qu’ils parlent d’eux-mêmes, qu’ils sont automatiquement compréhensibles, et que par conséquent plusieurs sciences- sous entendues sociales et humaines- sont vouées à disparaître.

Clairement, c’est à nouveau l’idéologie du calcul, du ratio, de la société de l’information qui est en train de nous bouffer face au bon usage de la raison. Une nouvelle fois, ce n’est pas l’homme qui crée le cyborg, mais bien l’inverse. Une idéologie du tout calculable tente de nous « cyborguiser » dans la moindre de nos actions et activités. Ce serait quand même fortement inquiétant si cette idéologie devait définitivement emporter les débats en matière scientifique.  Même les humanités numériques (digital humanities) ne semblent pas à l’abri de cette tentation. La position de Milad Doueihi , qui préfère le terme d’humanisme numérique, permet de sortir de l’idée que tout n’est que data.  Humanisme car c’est la robotique qui prend le dessus de manière inattendue. On est pas si loin de l’idée de Hans Moravec de l’uploading, que notre cerveau pour être téléchargé. Un risque que j’ai décrit dans Print Brain technology.

Jean Michel Salaün a donc bien raison de répéter depuis quelques temps que les archivistes ont beaucoup à nous apporter et je crois que cela ne concerne pas que les sciences de l’information. Le support est clairement un élément à ne pas négliger. Etrangement, il semble qu’on oublie totalement la coquille (the shell) qui entoure les data.  Si on devait examiner ce blog et seulement son contenu depuis ces 12 dernières années, on ne pourrait pas clairement percevoir son évolution.  Le site n’a eu de cesse d’avoir des évolutions éditoriales, des mises en forme différentes, des langages et des codes également divers. Pour un archiviste, la reliure, le papier utilisé sont déjà pleinement des documents et des éléments riche en informations notamment en matière d’évaluation. La vision du «  tout data » conduit à négliger l’éditorialité.

Peut-on imaginer traiter des archives des siècles précédents avec seulement les retranscriptions sous un traitement de texte ? Insipide n’est-ce pas ? On se retrouve dans une division assez proche de la dichotomie corps et esprit.  On a à nouveau l’impression que la matérialité est négligeable, en tout cas pas noble, pas digne d’intérêt. Pourtant, Yves Jeanneret nous avait déjà alertés sur ce risque  dans son fameux « Y-a-t-il vraiment des nouvelles technologies de l’information ».  Le document a toujours partie liée avec des supports et des formes éditoriales, des architextes et il lui faut un interprète comme révélateur d’une relation sociale. Négliger, la coquille, c’est sans doute aussi négliger l’esprit.

Du data à la cata, il n’y a qu’un pas.
Creative Commons License photo credit: Idaho National Laboratory