Le temps des humanités digitales est arrivé !

Par défaut

J’ai le plaisir de vous annoncer la parution du temps des humanités digitales chez Fyp éditions. Un ouvrage qui vient marquer plusieurs mois de travaux autour des humanités digitales de mon côté ainsi que pour l’ensemble des participants à l’ouvrage. La logique de l’ouvrage s’inscrit dans la poursuite des objectifs du projet Humanlit.

L’ouvrage n’est pas une fin en soi, mais plutôt un début pour d’autres aventures auxquelles vous allez peut-être pouvoir vous aussi participer à l’avenir. Pour mieux comprendre le mouvement actuel débuté depuis quelques années déjà,  le livre pourra vous éclairer.

J’aurais plaisir à vous annoncer très prochainement une autre parution autour de la documentation.

Le temps des humanités digitales est venu. Il promet de ne pas être bref.

Sommaire 

Préface : Milad Doueihi

Introduction : Olivier Le Deuff

Première partie : Histoire et frontières d’un concept en vogue

Petite histoire des humanités digitales. Olivier Le Deuff, Frédéric Clavert

Vers de nouveaux modes de lecture des sources. Frédéric Clavert

L’historien et l’algorithme. Frédéric Kaplan, Mélanie Fournier, Marc-Antoine Nuessli

 

Deuxième partie : Réalisations et potentialités

Les chercheurs en SHS rêvent-ils de code informatique ? Jean-Christophe Plantin

En deçà des images. Logique informatique et recherches en esthétique. Nicolas Thély

Le long, le bref et le truchement numérique. René Audet

Les digital humanities ont-elles existé ? Stéphane Pouyllau

 

Troisième partie : Enjeux, débats et transformations

Le temps des changements. Olivier Le Deuff

Humanités digitales et (ré)organisation du savoir.Franck Cormerais

Bibliothèques et lieux de production de savoirs. Olivier Le Deuff

Quelle place pour les bibliothèques dans les digital humanities ? L’exemple de Bordeaux Montaigne. Sylvain Machefert

 

Conclusion : L’humain dans les humanités digitales. Olivier Le Deuff

 

le temps des humanités digitales

le temps des humanités digitales

Humanités digitales versus Humanités Numériques, les raisons d’un choix

Par défaut

Récemment sur twitter, des remarques m’ont été faites sur l’expression d’Humanités digitales et notamment en ce qui concerne l’emploi du mot digital pour la création de la nouvelle revue « Études digitales » dont je fais partie du comité éditorial. Digital semble un barbarisme ou un terrible anglicisme notamment pour certains de mes amis et collègues québécois. Me voilà donc obligé de tenter d’expliquer ce choix qui est celui d’un parti-pris pour digital. Initialement, je penchais plutôt en faveur de numérique, pour des raisons simples : le mot était davantage usité et je ne percevais pas encore très bien la portée du mot digital. Mais j’ai changé finalement d’avis après avoir été un temps favorable à une non-traduction et la conservation de l’expression anglaise de Digital humanities.

Mon esprit de contradiction renforce aussi l’envie de rejoindre la position minoritaire (voir les résultats de l’enquête humanlit) tout en rejoignant ma position institutionnelle à Bordeaux où le choix de l’expression d’humanités digitales a été fait par Valérie Carayol en 2008 pour lancer une dynamique de projet en ce sens. On sait que depuis l’expression est restée ancrée sur Bordeaux tandis que la dynamique helvète en a fait une inscription forte depuis quelques années également avec notamment Claire Clivaz qui a bien su défendre cette acception. Vous pouvez également l’entendre dans cette vidéo à ce propos.

L’accusation la plus fréquente vient de ceux qui pensent que digital est impropre, car il s’agit d’un anglicisme. C’est à mon sens un peu rapide. D’une part parce qu’il n’a rien de scandaleux à employer des anglicismes à mon avis, d’autant que bien souvent l’étymologie se trouve être en fait latine. Dans le cas du digital, ce n’est pas un anglicisme, mais un latinisme ! Le digitus est ce doigt qui nous permet finalement de remettre finalement un peu le corps en jeu, là où les discours sur le numérique ont tendance à privilégier une sorte d’instantanéité de l’information. Reste cependant à savoir de quel doit il s’agit ? C’est à mon sens un des principaux enjeux du digital… une discussion qui m’avait occupé dans du Tag au Like qui est en fait une histoire digitale du passage de l’index au pouce. Cette histoire qui est aussi celle de l’indexation a le mérite d’être double, entre l’histoire de l’indexation des connaissances et celle de l’indexation des existences.

Dès lors, le digital désigne bien un pharmakon, un côté double, tantôt remède, tantôt poison beaucoup moins évident avec le mot numérique. Cette empreinte du pharmakon souvent expliquée dans ces travaux par Bernard Stiegler pour définir la technique. Un pharmakon bien symbolisé par la fameuse digitale, qui illustre le côté potion/poison en étant un médicament mais qui peut devenir un poison pour tuer que connaissent bien les fans d’Agatha Christie. En ce sens, digital est intéressant, car il oblige à une position mesurée et réfléchie… une position rationnelle et surtout raisonnable alors que numérique apparaît comme étant surtout du côté du ratio, c’est-à-dire du calculable… de l’idéologie de la société de l’information et que la vérité serait dans les Big Data. La position digitale apparaît plus poétique, et cela suffit pleinement déjà à me convaincre.

On voit ici que les deux adjectifs ne sont pas tout à fait synonymes et que leur emploi évolue et leur portée également. J’ai le sentiment que numérique subit une invasion gênante, notamment des sphères de l’informatique et des lobbys associés qui tentent de s’emparer du phénomène pour placer leurs propres intérêts. J’avais déjà émis de sérieux doutes quant à la position de l’INRIA de se proclamer « sciences du numérique ». C’est clairement une réduction dangereuse dont la menace continue de planer jusqu’au conseil national du numérique et sans doute au sein de l’Education Nationale. On ne peut résumer le numérique au code, cela peut être une condition parfois nécessaire, mais certainement pas suffisante.

Tout n’est pas calculable, voilà ma position. Je plaide plutôt pour une position issue des Lumières et reprise par les philosophes de la technique depuis Simondon (l’état de majorité), voilà pourquoi finalement, si je devais désormais faire un choix, ce serait celui de digital. Ce choix se verra prochainement avec la sortie de l’ouvrage Le temps des Humanités digitales.

Quelque part, je serai tenté de dire qu’humanités digitales pourrait apparaître davantage comme une french touch ou plutôt une position peut-être plus européenne, même si les entreprises les plus critiques en la matière sont initialement américaines. Alors, s’il faut faire des humanités digitales, il faut clairement mettre en avant les rapports avec la matérialité et symboliser plus fortement les alliances qui se nouent depuis des siècles entre l’homme et la machine, entre le corps et l’esprit.

Le choix que je fais ici, est surtout un choix de raison, et en cela j’espère être parvenu à convaincre Guillaume d’Ockham, hostile à tout néologisme alors qu’il existe un concept préexistant efficace. D’ailleurs l’esprit de Guillaume se prend à être hilare en me soufflant à l’oreille « et quid d’électronique ? »… En effet, pourquoi ne pas parler d’humanités électroniques finalement à l’instar de nos anciens jeux électroniques portatifs des années 80 ou bien encore de la gestion électronique des documents ? On voit que tout cela n’est sans doute pas si important sur le long terme, tant nous sommes créateurs de néologismes en tout genre. Simplement, derrière les mots se cachent parfois des pouvoirs et des positions qu’il faut tenter d’éclairer. Le choix est de privilégier la recherche de la vérité à la façon d’un Guillaume de Baskerville, plutôt que de traquer l’hérésie à la Bernard Gui.

Je crois que ce cher Guillaume me rejoindrait quand il s’agirait aussi d’évoquer la transmission qui peut se manifester par cette main réconfortante sur l’épaule pour nous encourager à poursuivre le travail. Une main tendue qui est celle du passage de témoin pour penser le monde à deux mains.

Finalement, quelque part, j’ai toujours su que j’étais un digital boy…

Métamorphose numérique

Par défaut

Rien qu’un temps estival pour diffuser quelques vidéos. J’ai eu la chance de faire l’expérience d’un Tedx à Genève grâce à l’invitation de Théo Bondolfi qui a coordonné notamment l’ouvrage citoyens du net. Une aventure différente et sympathique qui m’a permis d’aborder une nouvelle forme de communication. Ce n’était pas gagné, mais à force de répétitions et d’évolutions, cela donne un espèce d’ovni. C’est un peu la philosophie Ted, peu évidente pour moi qui préfère causer pendant trois heures.

Ravi aussi d’avoir pu rencontrer plusieurs personnes et notamment tous les intervenants de l’évènement avec en guest star Jacques Vallée, comme quoi j’avais raison d’orienter ma communication dans une rencontre du troisième type. Le tedx se déroulait dans un bâtiment désaffecté de la HEG qui pour l’occasion avait retrouvé une nouvelle vie. Un pari gagné malgré quelques coups de vent imprévus. Mais pas de doute, le vent du changement est en marche. Toutes les vidéos de l’évènement sont disponibles.

Autre vidéo, cette fois-ci les pieds dans l’eau à Sète avec Christophe Batier. Un entretien qui fait suite à mon intervention du matin à l’école thématique sur l’identité numérique. Christophe nous a gratifié de plusieurs interviews sympathiques avec d’étranges créatures parfois en arrière plan. Si Henriette de Sète apparaît derrière moi sur la vidéo, Louise Merzeau a eu la chance d’avoir Brice de Nice pour son excellente interview.

Enfin, si vous êtes un peu acteur de ces métamorphoses ou engagé autour d’activités de recherche en ce qui concerne les digital humanities, vous êtes cordialement invité à répondre à cette enquête sur les littératies et les humanités numériques.

Le questionnaire dans sa version française :

http://www.megatopie.info/limesurvey/index.php/998655/lang-fr

Et dans sa version anglaise :

http://www.megatopie.info/limesurvey/index.php/998655/lang-en

Shell and data : le risque de l’obsession du « tout est donnée »

Par défaut

L’article de Danah Boyd traduit sur internetactu a éclairé quelques une de mes préoccupations du moment. Je dois notamment écrire un article introspectif sur mon blog et je m’interroge sur comment étudier les blogs scientifiques dans la durée du fait de leur évolution et des systèmes d’archivage qui ont tendance à privilégier que des données brutes et peu éditorialisées. Supercomputing
Creative Commons License photo credit: Idaho National Laboratory

Boyd note que l’obsession de cumuler des données présente en effet un important problème : celui de les considérer comme étant toutes d’un poids équivalent. Effectivement, les grandes données offrent des perspectives parfois colossales avec le risque de déformations tout aussi conséquentes.

Mais placer les données au centre de l’étude scientifique et même toute stratégie d’organisation de l’information (avec le web de données par exemple) pose un problème épistémologique de taille : l’oubli de la question de la coquille, c’est-à-dire du support mais aussi des techniques utilisées.

Boyd montre qu’il y a un effet à risque à privilégier des approches informatiques au point de tomber dans le travers de Chris Anderson qui considère que les chiffres sont le reflet de la réalité, qu’ils parlent d’eux-mêmes, qu’ils sont automatiquement compréhensibles, et que par conséquent plusieurs sciences- sous entendues sociales et humaines- sont vouées à disparaître.

Clairement, c’est à nouveau l’idéologie du calcul, du ratio, de la société de l’information qui est en train de nous bouffer face au bon usage de la raison. Une nouvelle fois, ce n’est pas l’homme qui crée le cyborg, mais bien l’inverse. Une idéologie du tout calculable tente de nous « cyborguiser » dans la moindre de nos actions et activités. Ce serait quand même fortement inquiétant si cette idéologie devait définitivement emporter les débats en matière scientifique.  Même les humanités numériques (digital humanities) ne semblent pas à l’abri de cette tentation. La position de Milad Doueihi , qui préfère le terme d’humanisme numérique, permet de sortir de l’idée que tout n’est que data.  Humanisme car c’est la robotique qui prend le dessus de manière inattendue. On est pas si loin de l’idée de Hans Moravec de l’uploading, que notre cerveau pour être téléchargé. Un risque que j’ai décrit dans Print Brain technology.

Jean Michel Salaün a donc bien raison de répéter depuis quelques temps que les archivistes ont beaucoup à nous apporter et je crois que cela ne concerne pas que les sciences de l’information. Le support est clairement un élément à ne pas négliger. Etrangement, il semble qu’on oublie totalement la coquille (the shell) qui entoure les data.  Si on devait examiner ce blog et seulement son contenu depuis ces 12 dernières années, on ne pourrait pas clairement percevoir son évolution.  Le site n’a eu de cesse d’avoir des évolutions éditoriales, des mises en forme différentes, des langages et des codes également divers. Pour un archiviste, la reliure, le papier utilisé sont déjà pleinement des documents et des éléments riche en informations notamment en matière d’évaluation. La vision du «  tout data » conduit à négliger l’éditorialité.

Peut-on imaginer traiter des archives des siècles précédents avec seulement les retranscriptions sous un traitement de texte ? Insipide n’est-ce pas ? On se retrouve dans une division assez proche de la dichotomie corps et esprit.  On a à nouveau l’impression que la matérialité est négligeable, en tout cas pas noble, pas digne d’intérêt. Pourtant, Yves Jeanneret nous avait déjà alertés sur ce risque  dans son fameux « Y-a-t-il vraiment des nouvelles technologies de l’information ».  Le document a toujours partie liée avec des supports et des formes éditoriales, des architextes et il lui faut un interprète comme révélateur d’une relation sociale. Négliger, la coquille, c’est sans doute aussi négliger l’esprit.

Du data à la cata, il n’y a qu’un pas.
Creative Commons License photo credit: Idaho National Laboratory