Le syndrome Samsa : les « non concernés » et le risque pédagogique.

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Je prolonge ici la réflexion de Pascal Duplessis qui tire la sonnette d’alarme suite à la parution du propos d’ouverture à la réunion des interlocuteurs académiques de documentation de M. Durpaire, IGEN et président du jury du CAPES interne apportant quelques précisions sur l’interprétation pour le cas des professeurs-documentalistes du Cahier des charges de la formation des maîtres en IUFM. Désormais les professeurs-documentalistes seraient « non concernés » par tout un tas d’activités d’enseignement et devraient perdre de plus en plus leur aspect de professeur pour se contenter du seul aspect professionnel de documentaliste.

Une fois de plus, voilà qui rejoint les craintes que j’avais déjà formulées lors de la journée des professeurs-documentalistes de l’Académie de Paris en parlant du « syndrome Samsa ». A force de vouloir nous transformer en simple documentaliste, c’est tout simplement notre disparition qui est programmée. Notre dimension pédagogique effacée, il serait alors simple de nous balayer tels de gros cancrelats asséchés à l’instar du héros de Kakfa. Pour ma part, je n’ai guère envie de subir le sort de Grégoire Samsa. Car ce n’est pas seulement une profession qui serait menacée mais bel et bien l’éducation à l’information et la culture de l’information.

La complexité et la confusion.

Prôner la mise en place d’un système d’information peut sembler séduisant mais outre que ce n’est pas suffisant, cela repose souvent sur des confusions, des imprécisions et des mélanges. Un professeur-documentaliste n’est pas un bibliothécaire et encore moins un documentaliste travaillant dans une entreprise. Chaque profession a ses spécificités et ses richesses. Il ne s’agit pas de confondre association, partenariats, éléments culturels communs et…fusion. J’ai travaillé en bibliothèque municipale et universitaire et ce n’est pas le même métier. Evidemment que nous avons des terrains communs, des techniques communes ainsi que des réseaux qui s’entrecoupent. Il m’arrive ainsi fréquemment de former des personnels de bibliothèque. Notre association s’explique par les mutations actuelles autour du document et de l’univers informationnel. Il est logique que nous travaillions parfois de pair. Mais pour autant, association ne signifie pas fusion même si certains aimeraient sans doute y voir une source d’économie. Par conséquent, l’idée de vouloir calquer la politique documentaire à un établissement me semble relever d’une erreur d’analyse. Outre que la politique documentaire n’est pas toujours clairement définie dans certaines bibliothèques, elle n’a pas lieu d’être en établissement en tout cas de manière autonome. Tout d’abord il conviendrait de parler plutôt de stratégie documentaire, moins lourd sur le plan sémantique car la politique documentaire suppose non pas l’établissement mais un territoire beaucoup plus large. On peut dire qu’un établissement s’inscrit dans une politique documentaire si on travaille dans un autre échelon notamment régional car il s’agit dès lors bien plus d’intelligence territoriale. Or, l’enjeu actuel ce n’est pas pour les élèves l’intelligence territoriale, mais bel et bien l’intelligence informationnelle et personnelle.
Les techniques documentaires évoluent et il est évident que les professeurs-documentalistes doivent être davantage formés à ces évolutions à la fois en accédant un niveau de connaissances techniques de ces outils mais en ayant une pratique avancée- qui leur permette d’ailleurs un gain de temps dans la gestion documentaire- et qui surtout leur permettent une meilleure compréhension de l’environnement informationnel. Et c’est là que se trouvent leurs spécificités : la capacité à expliquer, à faire émerger des notions et des compétences qui pourront être transmises aux élèves. Il ne s’agit donc pas de former seulement les élèves à de la recherche procédurale sur une base de données mais bel et bien d’aller plus loin. Notre rapport aux sources ne concerne donc pas seulement leur accès mais bel et bien leur compréhension.

Quid de la culture de l’information ? A quoi bon écouter les discours politiques de la société de l’information, si ce n’est pour sans cesse renvoyer la culture de l’information aux oubliettes en privilégiant l’aspect technique et ce de manière superficielle. Or actuellement il se développe une tératogenèse documentaire, autant passionnante que complexe et qui de mieux placés pour former les futures générations que des hybrides comme les professeurs-documentalistes ? Une nouvelle fois, il s’agit d’envisager l’avenir et de cesser de se tourner vers des mythes éducatifs. Les professeurs-documentalistes ne sont pas contre une évolution du système scolaire, au contraire ils cherchent à imaginer d’autres formes de transmissions qui ne soient pas seulement magistrales. C’est peut-être parce qu’au sein de la profession se trouvent des vecteurs de changements que l’on cherche à les museler. Je travaille ainsi actuellement sur un dispositif de cours en ligne, pouvant constituer autant un prolongement de cours en présentiel que de support durant les séances : le projet Lilit & Circé que j’utilise déjà avec mes sixièmes et que je devrais rendre public bientôt. Reste à savoir si genre de dispositifs constitue un risque pédagogique…

Finalement, je ne regrette pas ma sélection au Forum des enseignants innovants pour le projet historiae, même si certains peuvent déplorer la présence de Microsoft comme sponsor et dans la conception du site de l’évènement. Cela aura moins le mérite de démontrer que les professeurs-documentalistes sont des enseignants et que de surcroit ils peuvent être innovants.

Le débat est en cours et sera sans doute actif lors du congrès des « non concernés »

mise à jour du 16 mars : J’ai fait une erreur, le héros de Kakfa est Samsa et non Samska. Merci à Ghislain et Pascal de me l’avoir signalé. L’erreur est rectifiée.