Cartographie et enjeux géopolitiques

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La cartographie du cyberespace et les enjeux géopolitiques.

« Marcher et se perdre, marcher encore, sans se repérer ni s’orienter : vous traversez l’espace, vous traversez le temps. Vous parvenez en utopie, nulle part, ailleurs et autrefois. L’errance, propédeutique aux savoirs interdits, épreuve qualifiante pour l’initiation ultime, parcours qui prend du temps et qui dessine sur le soi d’étranges arabesques, itinéraire indispensable pour sortir de toutes les cartes du monde et parvenir en ce lieu qui, de toute façon, vous serez le seul à connaître. »

H.P Lovecraft. Lui.

La cybergéographie s’accompagne de son essentielle compagne : la cartographie. Le nouveau monde du cyberespace réclame ses cartographes comme à l’époque des grands découvreurs et navigateurs. Il est d’ailleurs remarquable de noter que le vocabulaire fréquemment employé dans le cyberespace emprunte au lexique de la navigation : nous utilisons un navigateur, un explorateur de fichier, le logiciel de Netscape affiche comme image un gouvernail, etc. Le gouvernail dont on retrouve la trace dans le mot cyberespace, cyber implique la commande, le pouvoir. Cette notion de pouvoir se retrouve dans la cartographie qui a pour but de délimiter, de pouvoir contrôler un territoire en le réduisant sur un espace manipulable. La cartographie ne peut être neutre, nous le savons par les choix de projection ou de placement au centre de certains territoires. Nous pensons qu’il en est de même pour les cartographies du cyberespace. Les propos de Jean Loup Rivière exprime parfaitement les rapports qui existent entre la carte, le corps et la mesure1 :

« Le tout premier geste d’organisation du territoire est la mesure, et c’est le corps appliqué à l’espace qui commence à compter : le pouce, le pas, la coudée, l’aune…L’analogie entre le corps et le territoire ne se soutient pas que dans la mesure : habiter, c’est comprendre (prendre avec soin) l’espace périphérique et la carte peut toujours apparaître comme une projection du corps propre, l’espace qui m’entoure étant celui qui « moule », « informe » mon corps. »

Ces rapports sont-il totalement modifiés au sein du cyberespace ? Nous avons vu en quoi une géographie du cyberespace était possible car nous pouvions retrouver dans le cyberespace les mêmes actions que dans l’espace terrestre avec quelques variantes (cf. tableau ). Cependant l’enjeu qui revient le plus souvent est la question de la frontière.

La frontière. L’enjeu géopolitique.

La frontière constitue une limite par excellence. Un découpage qui permet une mesure plus aisée. La frontière, voilà l’enjeu géopolitique par excellence et nous comprenons qu’il ne s’agit plus seulement d’avoir une vision globale d’Internet et de son diamètre. Internet n’est plus vu comme un territoire unique mais au contraire partagé.

Mais il nous faut revenir aux définitions. Qu’est-ce qu’une frontière ? Si nous reprenons la définition d’Yves Lacoste dans son dictionnaire politique 2:

« Du point de vue géopolitique, la frontière est la ligne ou la zone qui forme la limite du territoire d'un Etat ou bien d'un ensemble politique que ses dirigeants cherchent à constituer en Etat plus ou moins indépendant. »

La frontière s’avère donc être une construction politique voire intellectuelle, souvent matérialisée sur une carte. Peut-on trouver des frontières sur Internet et plus particulièrement au sein du cyberespace ? Patrice Flichy remarque que l’idée de frontière revient lorsqu’il s’agit d’un espace nouveau 3:

« La thématique de la frontière est associée à celle de la découverte et de l’aménagement d’un nouvel espace encore vierge où les pionniers pourront se saisir d’opportunités inconnues, mobiliser leurs compétences, leur enthousiasme, leur capacité à innover, tout en établissant leurs propres règles sociales. Faire de la frontière une valeur, c’est également choisir la mobilité et le changement par rapport à la stabilité. Le cyberespace constitue évidemment cette nouvelle frontière virtuelle où les internautes pourraient s’installer. En attendant leur venue, les hackers et les cow-boys de Gibson y vivent déjà, en toute liberté. Ils ont construit les premières règles de la vie collective. »

Nous poussons la réflexion plus loin en nous aidant des travaux d’Alexandre Boucherot et Arnaud Jacob4 . La frontière peut donc être conçue comme « une limite, une interface privilégiée entre des systèmes différents »5 . Boucherot et Jacob poursuivent la comparaison entre la frontière et l’interface :

« (…)il est possible de multiplier les comparaisons terminologiques avec le registre géographique : "passerelles", "accès", "flux", "ports", "canaux"… Même constat côté utilisateur avec le "navigateur" bien sûr, et autres "portails" pour éviter de se « perdre »sur Internet. Le réseau peut se concevoir dès lors comme un univers "géographique" à part entière que l'internaute est invité à explorer en voyageur. Les interfaces (les frontières) entre l'homme et la machine et entre les différents protagonistes du réseau révèlent une fonction essentielle : l'échange. La frontière est par excellence un lieu de communication, un lieu riche, privilégié. Faut-il pour autant parler de frontières sur Internet, ou la métaphore doit-elle rester simplement terminologique et technique ? »

En effet, Internet n’est pas un espace neutre où la question politique est absente. Plusieurs termes sont parfois évoqués pour désigner cette politique de l’Internet. Nous entendons parfois parler de gouvernance6. Certains n’hésitent pas à parler de « maîtres du réseau »7. Une géopolitique de l’Internet est dès lors nécessaire. C’est l’avis de la journaliste indépendante Solveig Godeluck La Géopolitique d’Internet paru en 2002. Elle y affirme d’ailleurs qu’il ne peut exister des frontières au sens traditionnel 8:

« Dans le monde virtuel, il ne peut y avoir de lignes blanches matérialisant la séparation entre le territoire d'un Etat et de son voisin. Tout au plus peut-on réserver un bout du territoire en ligne en lui attribuant une adresse soumise à réglementation, telle que .mil pour le secteur de la Défense aux Etats-Unis, ou .fr pour les sociétés immatriculées en France. Mais ces délimitations n'ont rien des frontières modernes que l'on peut garder. L'information circule à peu près librement sur Internet, une communication entre Paris et Berlin peut emprunter la route de New York, et de toute façon aucune route n'est écrite à l'avance : cette multiplicité des routes est le fondement architectural du réseau. La seule manière de rétablir des frontières physiques dans le cyberespace consiste à détruire ce principe de "redondance", ce qui fait qu'Internet est Internet et non un réseau de télécoms lambda. Au lieu d'un réseau décentralisé à la très grande fluidité, on reviendrait à un schéma en étoile, avec une autoroute unique pour chaque trajet, et des coûts élevés. Effectivement, il est possible d'installer un douanier à cet endroit. Mais c'est au prix de la destruction du Net. »

Mais l’auteur n’exclut pas totalement l’idée de frontière même si sa vision est clairement journalistique.9 Pierre Mounier rappelle qu’Al Gore avait parlé de la nouvelle frontière à conquérir10 et souligne la justesse de la définition :

. « C’est peut-être la définition la plus juste que l’on puisse donner à l’histoire du cyberespace : comme un espace colonial, un espace vierge, ou perçu comme tel, vers lequel se précipitent des individus et intérêts aux motivations profondément divergentes. »

En clair, les frontières sont ces « lieux de friction » où se nouent les échanges. Finalement, nous avons quelque peu l’impression qu’il y a des frontières partout sur Internet si nous donnons au mot frontière un sens large : frontières entre l’homme et les différentes interfaces, frontières entre les différents réseaux et ordinateurs, etc. Par conséquent, il est évident que s’il existe un nombre incommensurable de frontières, il existe aussi un grand nombre de cartes du réseau. La représentation dépend de beaucoup des choix individuels. D’ailleurs il est peu aisé de savoir où se situe la frontière, comme le montrait Michel Serres11  :

« De même, lorsque nous organisons une conférence visuelle à 3 ou 4, dispersés en Nouvelle Zélande, Afrique du Sud, Scandinavie et France : où se situent le point d’intersection de ces zones ?. »

La frontière est un terme géopolitique par excellence. Et finalement si les traces les plus nettes des frontières étaient les fameux noms de domaine ? L’attribution des DNS (domain name servers) se fait par l’ICANN dont nous reparlerons plus loin dans les acteurs-réseaux.

Le Territoire et sa représentation.

La frontière découpe souvent un territoire. Un territoire souvent nié dans le cyberespace :

« Le cyberespace, identifié à un espace fait uniquement de réseaux, est caractérisé par l’interconnexion sans fin. En effet, ce territoire n’a pas de topographie, mais uniquement une topologie. Si le cyberespace fait allusion au territoire, il est en fait, un espace sans histoire, un espace non territorialisé : il n’est pas une « terre-histoire ». Neuf, il est donc susceptible de toutes les représentations. » 12

Nous reviendrons plus tard sur le problème de la topographie que soulève Musso. Pour savoir si vraiment Internet et le cyberespace en particulier peut être représenté de multiples manières, il nous faut élucider le rapport entre territoire et représentation. Henri Desbois qui fait partie de l’équipe « Réseaux, savoirs et territoires » de l’ENS explique clairement ce fait 13 :

« Pour un territoire donné peuvent coexister des représentations très variées, voire contradictoires, car ce qui véritablement institue le territoire, autant que le contenu de chaque représentation prise individuellement, c'est le fait qu'un objet unique «le territoire» soit l'objet de représentations multiples. »

La question est évidemment posée pour la cas d’Internet. Avons- nous affaire à un territoire global et unique ? Et si oui, quelle représentation peut-on lui conférer ? Une nouvelle fois, Henri Desbois exprime ce conflit 14:

« Avec Internet apparaît un nouveau vecteur de représentations. On peut légitimement supposer que de nouvelles représentations du territoire sont liées à ce nouveau vecteur, et cela à différentes échelles. Il existe tout d'abord une mise en scène du territoire d'Internet, plus ou moins identifié à la planète entière, comme en témoignent les nombreuses icônes de globes et les planisphères qu'on rencontre sur le réseau. Internet se représente abondamment lui-même sous la forme d'un réseau planétaire, traduction géographique d'une supposée communauté des internautes (apparemment plus unie que, par exemple, la communauté des abonnés au téléphone). Il serait intéressant de comparer la géographie réelle du réseau à ces représentations. (…)Hors des applications de courrier électronique, qui rendent sensible l'extension géographique du réseau en mettant en contact des personnes qui se savent physiquement éloignées, une part de la fascination que peut exercer Internet vient sans doute, autant que de la quantité d'informations disponibles, du fait qu'elles sont dispersées. La conscience de cette dispersion et sa mise en scène font qu'on peut bien parler d'un territoire d'Internet. L'image fondamentale de ce territoire (ou, pour employer la notion développée par Jacques Van Waerbeke, la «métaphore du territoire» d'Internet) est bien entendu celle du réseau, c'est à dire justement la figure par excellence du territoire ordonné. Sans doute cela peut-il susciter quelques réflexions. (…)Il n'est pas étonnant que la constitution d'un réseau international s'accompagne d'une affirmation des identités locales sur ce même réseau. Cette affirmation peut se faire par de nombreux biais, tels que la langue, l'iconographie, ou l'utilisation de divers symboles. Ces représentations appellent plusieurs questions. Ces représentations reprennent-elles des représentations préexistantes, ou sont-elles nouvelles? Comment s'articulent-elles avec la réalité et l'idéologie mondialiste du réseau ? »

Le territoire d’Internet ne possède ni représentation parfaite ni mesure précise et si beaucoup d’internautes partagent une vision globale du cyberespace, la plupart en ont une vision fort différente notamment selon leurs usages. Il faudrait les comparer avec la véritable géographie d’Internet selon Desbois. Mais quelle est-elle ? Est-ce la géographie des backbones, des plus gros réseaux, ou bien celles des plus grands flux de données ? La difficulté provient du fait que le cyberespace est un univers en expansion et qu’une carte ne peut être qu’un produit opéré par des choix singuliers à un moment donné dans le but d’obtenir une vue globale comme le montre Olivier Ertzscheid :

« Probablement plus que tout autre phénomène se prêtant à une représentation cartographique, l’organisation hypertextuelle pose, à chacun de ses niveaux de réalité physique et de représentation mentale, le problème de déterminer quelle est la meilleure cartographie possible pour un territoire donné, qu’il s’agisse du territoire qui peut être parcouru dans une session de navigation ou de celui constitué par l’ensemble de ces unités (et donc toujours à un moment donné). La carte de l’organisation hypertextuelle -et c’est là la première propriété qui la distingue de tout autre-est donc liée non seulement à un espace, à un territoire, mai également à une temporalité particulière. »

Quoiqu’il advienne, c’est bien l’utilité de pouvoir se repérer, de se situer qui prime dans la carte, même si cette dernière est imparfaite. La carte est bien le symbole de la nécessité de guider, de celui qui connaît les cartes, le « navigateur ». Pour devenir nous aussi des navigateurs du cyberespace, il nous faut maintenant étudier les cartes.

1 Jean Loup Rivière. La carte, le corps, la mémoire in Cartes et figures de la Terre, Paris, Centre Georges Pompidou, 1980

2 Article "Frontière" In Dictionnaire de géopolitique, sous la direction de Yves Lacoste, Larousse, Paris, 1993.

3 Patrice Flichy. Op. cit. p. 256

4 Alexandre Boucherot, Arnaud Jacob. Territoires virtuels et territoires "relationnels" : Sur la notion de "frontières" appliquée au cyberespace [en ligne]

http://www.fluctuat.net/tourdumonde/img/Final_Frontier.pdf

Alexandre Boucherot est le fondateur de la revue culurelle en ligne « fluctuat.net ». Arnaud Jacob collabore à la revue. Ce travail a été réalisé en collaboration avec le centre Pompidou.

5 A.Bierce cité in " In Roger Brunet, Dictionnaire critique de géographie. Bordas, Paris. Article "Frontière ».

6 Richard Delmas, Françoise Massit-Folléa. La gouvernance d’Internet. Les cahiers du numérique. vol 3-2, Paris : Hermès. 2002

7 Pierre Mounier. Les maîtres du réseau. Les enjeux politiques d’Internet. Paris : La Découverte, 2002. Ce dernier explique les raisons des enjeux politiques :

« Et de fait, le cyberespace est infini ; rien n’empêche à priori que les uns et les autres mènent pacifiquement leurs activités sans se marcher sur les pieds. C’était oublier qu’Internet présente plusieurs points d’étranglement—les noms de domaine, la bande passante, l’écran de l’utilisateur final, et bientôt les adresses IP, qui sont à l’origine des nombreuses bousculades qui émaillent son histoire. » p. 16

8« L'Internet, un paysage en perpétuelle reconfiguration »
Interview de Solveig Godeluck [en ligne]

http://www.fluctuat.net/tourdumonde/godeluck2.htm

9 Ibidem :« Cela en effet ne signifie pas que toute frontière ait disparu du réseau. D'abord, il existe certains points de passage obligatoires sur le Net, malgré sa grande décentralisation. Ce sont les points faibles, les lieux où l'on peut tout à la fois percevoir des taxes d'utilisation, contrôler l'identité, interdire la circulation : les serveurs du fournisseur d'accès ; puis les backbones internationaux des opérateurs télécoms qui transportent le trafic en gros. Les décisions à ces niveaux ne doivent pas être laissées à la seule initiative du marché : le régulateur doit intervenir pour faire prévaloir des choix politiques.
Ensuite, j'utilise l'idée de frontière
au sens figuré. Cela me semble particulièrement approprié dans un univers de virtualité. Les frontières sont les lieux de séparation entre deux représentations du cybermonde, lieux de friction, de conflit, mais aussi paradoxalement de rencontre et donc de négociation. Ces frontières sont tout bonnement la cristallisation de la géopolitique ! Elles se dressent ici et là, ne se superposent pas entièrement, et portent plus souvent que jamais sur les champs culturel et juridique. Car sur Internet, on ne verse pas son sang sur une frontière : on y perd sa réputation, on y gagne son avenir, on y mène la guerre de l'information. »

10 Pierre Mounier. Op. cit. p. 16

11Michel Serres. Atlas. Op. cit. p. 196.

12 Pierre Musso. Op. cit. p .34

13 Henri Desbois. Représentations et territoires sur Internet. [en ligne] http://barthes.ens.fr/atelier/articles/desbois-mai-98.html

14 ibid.

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