Face au négationnisme documentaire ?

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Les récents propos d’un recteur de Lille rapporté sur les listes professionnelles des documentalistes ne font que nous rappeler sans cesse l’importance du travail sur les représentations qu’il reste à faire :
Il n’est pas choquant de voir des collègues affectés dans ces fonctions. La documentation n’est pas une discipline …. au sens universitaire, il n’y a pas de recherches en documentation. Toute personne est capable de faire fonctionner un CDI. Ces enseignants ne sont certes pas des documentalistes mais ils sont capables de mettre en place des actions et d’organiser ce lieu.
Outre le fait que ces propos relèvent de fortes ignorances, il convient évidemment de réagir mais surtout de comprendre.
Le plus gênant, ce n’est pas seulement le reniement du capes de documentation, c’est le refus de caractère scientifique de la documentation et au travers elles des sciences de l’information et de la communication.
Au final, il en ressort toujours une difficulté à comprendre la documentation et derrière elle la notion de document et ses multiples potentialités : archéologiques et historiques, éducatifs et sa valeur d’établissement de preuve (juridique)
Que de telles déclarations viennent du plus haut de l’institution ne peut qu’accentuer le décalage qui au final fait que nous n’avons plus confiance en nos hiérarchies parce qu’elles sont décalées et que leur management est clairement hors-jeu. Ne nous étonnons donc pas de tels propos qui souvent ne font que refléter des pensées clairement datées et qui n’ont pas su évoluer…mais qui sont fortement partagées. Finalement ce recteur n’est pas le seul à penser ainsi.

Tout cela résulte d’une idéologie informationnelle dont il semble difficile de se départir et  qui explique le succès des théories de la société de l’information.
Ces dernières placent notamment la matière « information » comme devenant primordiale et remplaçant la matière première des sociétés industrielles si nous suivons les analyses de Daniel Bell et celles de Manuel Castells. Au final, en parallèle des travaux de recherche et des travaux de mise en place de la documentation que Sylvie Fayet-Scribe avait analysé en notant l’émergence d’une culture de l’information notamment durant la période où exerçait Paul Otlet, se développe une autre culture de l’information : celle dont les proximités avec les théories de la société de l’information sont évidentes. Cette autre culture de l’information s’inscrit dans une lignée prétendue non-idéologique et s’est développée, selon Eric Segal qui a étudié l’histoire de la notion d’information, à partir d’un terreau formé notamment par la théorie du signal de Shannon et par les interprétations des travaux de Norbert Wiener. Il en résulte une pensée de l’information qui ne prend pas en compte sa dimension sociale et qui oublie les processus de normes et de formes à l’œuvre dans l’information et la documentation.
Peut-on  alors reprocher à un recteur de ne pas saisir ce que c’est que la documentation quand beaucoup de  discours politiques et médiatiques reposent sur ces visions? Quelque part, la document souffre de ces divisions entre nature et culture, entre sciences dures et sciences molles, entre méthodes classiques d’apprentissage et nouvelles méthodes. Elle est pleinement au cœur de ces tensions et ces héritages mal assumés qui empêchent le succès de sa transmission et la mise en place d’une culture de l’information et de la communication.
Le négationnisme documentaire n’est qu’une conséquence d’une idéologie qui en voulant trop montrer les défauts des processus a fini par être victime de sa propre idéologie. Le dernier ’article de Francis Fukuyama explique bien les causes de ce processus dérégulateur. Cette volonté de sans cesse faire table rase démontre une incapacité de prêter attention, de prendre soin de l’autre, une incapacité de penser cela, de s’inscrire dans des processus plus longs, celui des constructions. C’est donc hélas sans surprise que certains parlent actuellement de la mort d’un web 2.0 dont le rasoir d’Ockham nous aurait dit qu’il n’a jamais existé. Tout cela ne fait que démontrer la nécessité de la documentation à la fois comme champ de recherche et enseignement au travers de la recherche de stabilités qui permettent de générer de nouvelles potentialités permettant les individuations psychiques et collectives ainsi que techniques. Mettre en avant des stabilités permet d’anticiper et d’être acteurs de changements éventuels, evidemment cela relève de pensées plus complexes que celles qui circulent sur d’hypothétiques autoroutes de l’information.
Pour conclure, il faut vraiment que ce recteur vienne au colloque de l’Erté sur la culture informationnelle…cela tombe bien cela se déroule justement dans son académie.

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