Les « négligences » des jeunes générations

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(suite du billet précédent et extrait de l’article (2010) « La skholé face aux négligences : former les jeunes générations à l’attention », Communication & Langages n°163, mars 2010, p.47-61)

Les jeunes générations commettent fréquemment des négligences. Le terme de négligence doit être pris ici dans un sens différent de son sens commun. Il nous faut donc définir au préalable ce que nous entendons par négligences.

1 Les Négligences : définition du concept.

Nous avons regroupé derrière le concept de négligences, une série de « mésusages », que nous avons pu observer auprès des élèves, afin de caractériser sous une même étiquette des échecs communicationnels et informationnels entre l’élève et le document[1]. C’est l’étymologie latine du mot négligence qui nous permet d’élargir le concept. Negligentia vient de negligere, qui se décompose en neg-legere et qui signifie « ne pas lire » Cette origine est justement rappelée par Régis Debray[2]. Les négligences sont donc par extension toutes ces actions de non-lecture, refus de lecture ou de « mauvaise » lecture. Les définitions classiques du mot font également état d’un manque de soin et d’attention :

A. 1. Attitude de celui qui fait les choses avec moins de soin, d’attention ou d’intérêt qu’il n’est nécessaire ou qu’il n’est souhaitable. Synon. laisser-aller, inattention; anton. rigueur, application, soin. Ton, air de négligence; négligence coupable.

-2. Attitude de celui qui cherche à faire les choses avec moins de soin, d’attention ou d’intérêt qu’il ne paraît nécessaire, dans un souci d’élégance.
B. 1. Acte qui témoigne que son auteur a manqué du soin, de l’attention, de l’intérêt normalement attendus. Synon. étourderie, inattention, relâchement. Négligences de style; reprocher ses négligences à qqn.[3]

Les synonymes sont fortement éclairants et rassemblent une grande partie des comportements que nous avons observés chez les élèves et qui sont souvent révélateurs d’un manque d’attention[4]. Nous avons ainsi collecté un grand nombre de constats des erreurs des élèves durant six ans en tant que professeur-documentaliste. Il s’agit d’un positionnement qui n’est donc pas garant de neutralité ou d’impartialité puisqu’il s’agit d’observation participante et que notre rôle consistait à pallier aux défauts constatés. Nous nous sommes plus particulièrement consacré à observer les différentes erreurs des élèves en ce qui concerne leur travail de recherche documentaire, que ce soit pour répondre à une simple question ou pour réaliser un travail plus exigeant tel un dossier pour un IDD ou un exposé. Nous avons recensé ainsi toutes les actions qui font que la liaison avec le document n’aboutit pas toujours au résultat escompté. Ces mésusages ou abusages comme le qualifient Yves Le Coadic[5] sont nombreux et divers. Ils sont majoritairement la conséquence d’une non-lecture ou d’une mauvaise lecture, ce qui rend opérationnel le concept de négligences pour les définir.

Si ces observations ont été réalisées dans un milieu scolaire, nous pensons cependant que ces attitudes se prolongent au-delà de la sphère scolaire. Par conséquent, nous considérons que ces négligences concernent un public beaucoup plus large encore. Cette prolongation des négligences s’observe d’ailleurs sur les réseaux sociaux et sur les blogs. En effet, le succès de ces plateformes permet de voir quels sont les comportements informationnels et communicationnels de ces générations. Nous constatons ainsi ces usages sur le réseau social Facebook où plus d’une cinquantaine de nos anciens élèves sont devenus nos contacts. Les négligences prennent d’ailleurs des aspects nouveaux et autrement plus dangereux, dans la mesure où elles concernent autant les activités de lecture que d’écriture. En effet, la mise en visibilité des écrits et des diverses productions des jeunes générations laissent entrevoir à la fois des méconnaissances sur la portée des publications sur le web[6].

 

Nous avons pu constater toutes sortes de négligences au CDI. Elles peuvent se retrouver bien sûr ailleurs qu’au sein du centre de documentation. La mauvaise interprétation ou identification du document en sont quelques unes des conséquences. Trois grandes catégories de négligences peuvent être distinguées :

 

  • La Non-lecture d’informations et de consignes collectives.

Nous sommes ici notamment dans le cas où l’information s’adressant à tous, elle est ignorée par l’élève qui considère qu’il n’est pas concerné individuellement. L’usager comme simple consommateur prime ici sur le citoyen. L’exemple le plus fréquemment rencontré est celui de la consigne collective qui peut figurer au tableau ou sur une affiche et qui n’est parfois même pas lue par l’élève. L’élève n’y fait même pas « attention ». Pour contrecarrer cette situation, nous avons souvent accompagné les affiches de consignes par des illustrations dans un objectif de captation de l’attention.

 

  • Les lectures limitées

Les lectures sont ici monomaniaques ou ne concerne qu’un seul type de support (bandes dessinées, voire telle collection, etc.). La capacité à lire un document conséquent nécessitant une analyse longue et une réflexion n’est pas exercée. Les aspects ludiques et de loisir sont privilégiés par rapport à l’étude. A l’inverse, les lectures ne sont effectuées que parce qu’elles sont imposées et elles ne s’exercent que rarement dans la sphère domestique. Certains veulent emprunter dès lors l’ouvrage le plus court possible à la suite de l’incitation à lire un roman de l’enseignant de français. Le fait de devoir porter une attention sur un grand nombre de pages leur semble impossible et ne correspondre qu’à une demande institutionnelle. D’ailleurs une enquête révèle qu’un quart des adolescents n’avaient lu aucun livre au cours des trois derniers mois si ce n’est pour répondre à une demande de l’enseignant[7].

 

  • Le refus de l’effort et le manque de méthodologie.

Comme dans le cas précédent, c’est le refus de se confronter à une difficulté qui prédomine. L’élève va le plus souvent choisir de privilégier une logique de zapping sur le web sans s’arrêter longuement sur une page afin de procéder à une évaluation du contenu. Ici la lecture suppose déjà une réécriture, une capacité de synthèse. Cette capacité diffère nettement des usages du traitement de texte, c’est-à-dire repose sur des capacités de production de contenu qui démontrent une compréhension. La maîtrise de l’écriture n’est pas la calligraphie et cela demeure dans les environnements numériques. Un document de belle apparence ne préjuge en rien de sa qualité intrinsèque. Or, nous avons rencontré fréquemment des productions qui démontraient une apparente maitrise du traitement de texte voire du copier-coller mais peu de productions de contenu de qualité avec synthèse, plan et mise en perspective. L’attention n’avait été que superficielle. Ces phénomènes de superficialité s’observent particulièrement durant les dispositifs type Itinéraires de découverte. Il en va également de même durant les TPE au lycée. Mais ce qui apparaît nettement, c’est le rejet de la méthode qui consiste à ne pas se « ruer » sur le moteur de recherche. Les outils accroissent l’impression d’autonomie face à l’information à la fois pour les élèves mais également pour des observateurs extérieurs qui ne distingueraient pas au premier coup d’œil un travail efficace d’un travail superficiel. Il s’agit donc d’aller au-delà d’une autonomie d’apparence et de privilégier des objectifs plus ambitieux qui sont plutôt ceux de l’accès à une majorité intellectuelle, citoyenne et technique. Cela signifie que l’évaluation de l’attention et des capacités d’analyse critique qui en découlent se mesure principalement dans les productions et plus particulièrement dans le contenu et non la mise en forme.

 

 

La description des négligences a déjà été développée plus longuement[8]. De ces observations, il apparaît que le CDI n’est pas toujours considéré pleinement comme un lieu d’études, de travail ou de lectures. La recherche de la convivialité et des aspects de sociabilité sont également à prendre en compte. Un constat qui n’est pas isolé puisque les bibliothèques connaissent également un phénomène similaire comme le montre dans son étude Claude Poissenot[9]. Il en va probablement de même pour les établissements scolaires qui sont aussi des lieux de vie.

Mais les négligences ne se limitent pas aux seuls lieux de formation et leurs conséquences sont diverses. Nous pouvons en évoquer plusieurs :

  • Méconnaissance d’un sujet (Inconscience du besoin d’information)
  • Confiance accordée à l’ensemble des documents ou au contraire doute sur l’ensemble des documents du fait d’une faible capacité d’évaluation de l’information.
  • Propagation de rumeurs sans vérification des sources.
  • Croyance en des théories « miracles » qui veulent tout expliquer. (théories du complot)
  • Méfiance vis-à-vis de l’institution qui est perçue comme un lieu de surveillance et qui possède des informations qu’elle ne dévoile pas au grand public[10].

La confrontation avec l’information des jeunes générations s’opère également de manière non scolaire et parfois par hasard. Seulement, ce hasard ne garantit pas des découvertes opportunes, bien  au contraire.

Voir aussi le billet sur la sérendipité.


[1] Rien que l’emploi du mot « document » suscite déjà des difficultés. L’élève ne fait pas toujours nettement la différence entre un document et un documentaire. En clair, il ne perçoit pas souvent les limites du document qu’elles soient physiques ou sémantiques.

[2] DEBRAY, R. (1995). Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en occident. Paris, Folio Gallimard.

[3] Article Négligence. In Trésor de la langue française informatisé. <<http://www.cnrtl.fr/definition/n%C3%A9gligence>

[4] Notamment dans le cas de non-lecture de consignes ou d’information.

[5] LE COADIC, Y. (1997). Usages et usagers de l’information. Paris, ADBS, Nathan.

[6] Plusieurs collégiens s’étonnaient d’ailleurs que les enseignants puissent accéder à leurs blogs. Ils n’avaient pas pris conscience de la visibilité de leurs écrits.

[7] Synthèse de l’enquête sur la lecture et les loisirs multimédia des collégien(ne)s et lycéen(ne)s. Enquête « Centre national du livre / Direction du livre et de la lecture » réalisée par Ithaque. Juin 2007.<http://www.centrenationaldulivre.fr/?Synthese-de-l-enquete-sur-la>

L’enquête montre que ces faibles lecteurs ressentent la lecture comme un obstacle et que l’effort à réaliser correspond souvent à une perte de temps.

[8] LE DEUFF, O. (2006). « Le document face aux négligences, les collégiens et leurs usages du document » InterCDI n° 2002, juillet 2006, p87-90

[9] POISSENOT, C. (2001). Penser le public des bibliothèques sans la lecture ? Bulletin des bibliothèques de France. 46(5):4-12. 03 septembre 2001. Dans ce travail, il montre que certes que la lecture est la première raison de venue en bibliothèque mais le fait que le lieu soit confortable et chauffé s’avère également fortement attirant. Le CDI présente souvent des avantages similaires.

[10] LE DEUFF, O. « De la méfiance à la défiance : analyse informationnelle du mythe du complot. », Revue internationale en intelligence informationnelle. <http://www.revue-r3i.net/file/2008_Le_Deuff.pdf>

Une réflexion au sujet de « Les « négligences » des jeunes générations »

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