Je n’ai pas trop le temps de bloguer ces dernières semaines du fait de phase rédactionnelle intensive pour des articles et des ouvrages à paraître prochainement.

Du coup, à l’occasion de la sortie d’un article sur la translittératie que j’ai écrit pour Intercdi (« Qu’est-ce que la translittératie ? » Intercdi n°237, p. 62), je publie sur le blog cet article qui était paru outre-atlantique chez nos amis d’Argus. (« La translittératie en débat. » Argus. Vol.9, n°3, p.30-31)

 

La translittératie n’est pas un nouveau gadget à la mode ne faisant qu’ajouter de la complexité à la somme des autres littératies, en particulier à l’information literacy.

Nous réagissons ici à plusieurs interrogations émises notamment sur plusieurs blogs de langue anglaise sur l’utilité d’un nouveau mot et sur la complexité qui en résulte parfois. Nous tentons donc de répondre à la critique [1] qui ferait de la translittératie une simple affaire de chercheurs ou de bibliothécaires qui n’intéresseraient nullement le public et qui serait de plus totalement incompréhensible.

Nous allons donc tenter de clarifier quelque peu cette translittératie si complexe.

 

La translittératie est définie comme « l’habileté à lire, écrire et interagir par le biais d’une variété de plateformes, d’outils et de moyens de communication, de l’iconographie à l’oralité en passant par l’écriture manuscrite, l’édition, la télé, la radio et le cinéma, jusqu’aux réseaux sociaux »[2]

Les chercheurs britanniques qui portent le projet font le constat d’une convergence médiatique pour tenter d’envisager une formation. [3]

L’équipe de recherche du projet [4]  (PART : Production and research in transliteracy) publie régulièrement sur un blog [5]. Sue Thomas apparaît comme la principale chercheuse de l’équipe de par ses diverses interventions sur le sujet dans des conférences. Nous avions lu avec intérêt l’article intitulé “transliteracy : crossing divides” [6] qui constitue l’article de référence et explicatif.

Les auteurs de l’article montrent que le concept n’est pas clairement tranché et identifié et nous ne savons pas vraiment s’il s’agit d’une pratique ou d’un concept scientifique. [7]

 

Le projet s’inspire d’un précédent projet, celui du professeur Alan Liu [8], créateur du concept dans le but de prendre en compte la diversité des supports du numérique et ses effets notamment sur la création littéraire.

Le professeur américain est intéressant à plus d’un titre pour ses recherches sur le numérique et les potentialités littéraires et culturelles que le web peut apporter. Il est également un défenseur des formations littéraires et des sciences humaines.  Le projet intitial [9] comprenait plusieurs chercheurs de différents horizons dont notamment Katherine Hayles qui a notamment beaucoup travaillé sur les questions d’attention en observant et décrivant la diminution des capacités d’attention profonde chez les jeunes générations. Il faut donc voir la translittératie comme un projet ambitieux qui prend en compte une diversité d’approches.

 

La découverte récente par des bibliothécaires de ce concept suscite plusieurs interrogations quant à son opportunité.

La première est évidemment celle de la différence avec l’information literacy. Sur ce point, les terrains communs sont évidents tant il s’agit de former à une culture de l’information et aux outils du numérique. La translittératie ne souhaite pas remplacer néanmoins les autres littératies mais prétend davantage les englober. [10] Cependant, il nous semble que la translittératie peut constituer une alternative intéressante à l’information literacy. Elle peut rejoindre dans ce cadre les objectifs de la culture de l’information en présentant un paradigme différent. (Le Deuff (2009) Les rapprochements actuels opérés avec l’information literacy sont donc souhaitables à condition de ne pas rester dans  la logique des compétences procédurales.

 

La seconde interrogation concerne le rôle des bibliothécaires dans cette translittératie.  La complexité parfois dénoncée montre bien que la translittératie ne peut s’effectuer à la marge. Elle se situe par conséquent sur la piste de formations plus ambitieuses que celles dispensées pour la formation des usagers. La translittératie n’est pas un territoire réservé ou imposé aux bibliothécaires. Sa vocation est davantage axée sur le développement de formations dédiées et dispensées par des spécialistes du domaine. Elle a vraisemblablement prétention à s’inscrire dans des modules de formation universitaire plus classique. Un groupe de chercheurs français [11], dont nous faisons partie, travaille d’ailleurs aux rapprochements et aux pistes potentielles notamment didactiques à développer entre l’éducation à l’information, éducation à l’image et à l’informatique.

Pour finir, revenons donc sur la complexité dénoncée par plusieurs bibliothécaires pour privilégier une formation de suite utile : le pragmatisme cherchant à éviter la transmissions de notions et de concepts qui ennuieraient les étudiants. Ce refus du concept pour privilégier la situation pratique voire d’usage simple est caractéristique  d’une position qui abandonne tout réel projet de formation de longue durée et réellement durable. Se placer sans cesse du côté du pratique, de l’immédiat, entre autre pour se démarquer des formations universitaires, est à notre sens une erreur.  La translittératie doit donc assumer ce choix de la complexité quand elle s’avère nécessaire. En ce sens, il convient de privilégier une culture de l’information, qui repose sur une transmission variée avec l’apprentissage de notions et la mise en place de situations pratiques, plutôt que de céder au dogme de l’adaptabilité immédiate de la société de l’information.

A chacun de savoir, de quel côté il se place.

 

LE DEUFF, Olivier (2009) « La culture de l’information en sept leçons » in Argus. Vol.38 n°2



[1] Notre crtique porte principalement sur le billet de blog de Michelle Boule sur le site de l’ALA publié le 13 janvier 2011. < http://www.alatechsource.org/blog/2011/01/being-articulate-and-finding-context.html>

[2] La traduction en français a été trouvée sur le blog de François GUITE. In Guitef. Disp. Sur : <http://www.opossum.ca/guitef/archives/003901.html> Citation originale : « Transliteracy is the ability to read, write and interact across a range of platforms, tools and media from signing and orality through handwriting, print, TV, radio and film, to digital social networks.”

[3]  “The word ‘transliteracy’ is derived from the verb ‘to transliterate’, meaning to write or print a letter or word using the closest corresponding letters of a different alphabet or language. This of course is nothing new, but transliteracy extends the act of transliteration and applies it to the increasingly wide range of communication platforms and tools at our disposal”   Sue THOMAS et al. «Transliteracy: Crossing divides. » op. cit.

[4] Transliteracies project. Research in the Technological, Social, and Cultural Practices of Online Reading Disp. Sur :<http://transliteracies.english.ucsb.edu/category/research-project>

[5] Transliteracy resaech blog < http://www.hum.dmu.ac.uk/blogs/part/>

[6] Sue THOMAS et al. «Transliteracy: Crossing divides. » First Monday, Volume 12 Number 12 – 3 December 2007, disp. Sur :<http://firstmonday.org/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/viewArticle/2060/1908>

[7] For example, we have no agreement on how transliteracy situates itself within or apart from cultural and communications studies, and we have not decided whether it is a practice, or a way of analyzing practice, or both. These issues have been set aside for future articles and will not be addressed here. In Ibid.

 [8] Our use of the term transliteracy is pre–dated by the plural ‘transliteracies’, which evolved at the Transcriptions Research Project directed by Professor Alan Liu in the Department of English at the University of California at Santa Barbara. In 2005, Liu developed and formalized the Transliteracies Project, researching technological, social, and cultural practices of online reading. In Ibid.

[9] Transliteracies project. Research in the Technological, Social, and Cultural Practices of Online Reading. <http://transliteracies.english.ucsb.edu/category/research-project>

[10]  Transliteracy does not replace, but rather contains, “media literacy” and also “digital literacy Ibid.

[11] Il s’agit du projet Limin-R. < http://www.iscc.cnrs.fr/spip.php?article1115>

 

 

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