Ecrit et mémoire

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Je suis en train de lire en ce moment plusieurs ouvrages en même temps, pratique courante chez moi depuis mon enfance et qui produit généralement de l’intertexte voire de la transtextualité souvent opportune. J’ai fini le dernier ouvrage de Roger Chartier sur la main de l’auteur et j’aime ce passage qui rappèle la liaison forte entre l’écriture et la mémoire. Une mémoire qui peut être  de différentes sortes, à court-terme avec la possibilité d’effacer quand ce n’est plus nécessaire. Chartier cite à cet effet les tablettes de cire, les dispositifs comme le bloc magique qui ne sont pas là pour être durables mais qui sont avant tout pratiques. Évidemment, cette mémoire peut-être à plus longue portée, le dispositif technique et mnémotechnique permettant la remémoration mais aussi la transmission. Cela permet de rappeler que la culture de l’imprimé n’a pas fait disparaître les pratiques manuscrites, bien au contraire :
 » (…) des textes conservés dans les armoires de la mémoire. Les comparaisons énonçaient ainsi, tout à la fois, les différences et  les similitudes entre les écrits tracés sur la cire ou Ie parchemin et ceux conservés dans les archives mentales’. La production de  nouvelles œuvres supposait la mobilisation de ces traces de lecture déposées et organisées dans les architectures mémorielles du
lecteur. Écrire était convoquer et associer des textes que l’on portait en soi, à condition d’avoir su les classer et de savoir les retrouver. Aux XVIe et XVII siècles, le recours direct aux livres imprimés, qui sont comme des prothèses mémorielles, a permis d’autres  pratiques, mais il n’a pas fait disparaître pour autant le lien premier noué entre les mnémotechniques et la composition des textes. » (Roger Chartier, La main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur, Folio Histoire, 2015 p. 267)
Du coup, les propos de Chartier constituent sans doute une amorce de réponse à ce que raconte l’héroïne de l’ouvrage que je suis en train de lire en ce moment. Une jeune japonaise, Nao raconte son expérience du blog, elle qui a pris la décision d’écrire un ouvrage de façon manuscrite, ouvrage qui arrive mystérieusement dans les mains d’une autre personne dans un autre pays, une Ruth qui ressemble fortement à l’auteur du roman finalement. Nao écrit son ouvrage sur un dispositif qui est un cahier mais dont la couverture est en fait la reprise d’une édition d’un ouvrage publié, en l’occurrence ici, à la recherche du temps perdu de Proust. C’est une forme de néo-palimpseste, ou plutôt de nao-palimpseste qui ne peut que nous interroger sur le sens de nos écrits et de leur portée.
« Bien, Nao. Pourquoi tu fais ça ? Franchement, quel intérêt? C’est tout le problème. La seule raison qui puisse justifier mon envie de raconter les histoires de jiko dans ce livre, c’est que je l’aime et que je veux mc souvenir d’elle alors que je n’en ai plus pour très longtemps. Mais comment je me souviendrai de ces histoires si je suis morte ? Et qui ça intéressera, à part moi ? C’est vrai, si je pensais que le monde en avait quelque chose à faire, de ma jiko, je posterais ses histoires sur un blog, mais pour tout vous dire, ça fait bien longtemps que j’ai arrêté ça. Des fois, je me surprenais à faire semblant de croire que plein de gens s’intéressaient à ce que j’écrivais sur Internet, alors qu’en réalité personne n’en avait rien à secouer. Ça me rendait triste. Et quand je multipliais ma tristesse par ces millions de gens enfermés tout seuls dans leurs petites chambres, à taper comme des dingues sur leur clavier et à poster des billets sur leurs petits sites que personne n’aurait jamais le temps de consulter puisque tout le monde est trop occupé à rédiger et à mettre en ligne ses propres billets, eh bien, quelque part, ça me brisait le coeur. » Ruth Ozeki. En même temps, toute la terre et le ciel, 10/18, p. 43
On retrouve finalement une angoisse de l’hypomnemata qui se cherche un lecteur. Pourtant, la réponse la plus simple est sans doute de considérer que l’autre décidera du sort et du sens du document au final. Mais plus simplement, il suffit de considérer que l’autre, c’est déjà soi-même, mais un autre soi-même, un alter-ego qui fera la différance dans un laps de temps hypothétique mais qui réside aussi dans le fait que nous pouvons être parfois hors-sujet.
L’ouvrage de Ruth Ozeki pose pleins d’autres questions intéressantes et on sourit quand le fait de ne pas trouver la référence d’un auteur sur Amazon revient à considérer que quelque part il n’existe pas. Je poursuis donc ma lecture après cet intermède d’écriture. Je note également qu’il y a des références parfois avec les écrits de Murakami et j’apprécie ainsi de pouvoir rendre visibles ces liens hypertextes qui ne disent pas toujours leur nom.

 

Une philosophie matérialiste : à propos de l’être et l’écran

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Compte rendu de l’ouvrage de Stéphane Vial. L »être et l’écran. Comment le numérique change la perception, PUF, 2013

Le bouquin m’a été prêté par ma stagiaire qui y avait trouvé des éléments intéressants. Deux de mes collègues l’avaient trouvé plutôt mauvais. L’ouvrage semble avoir du succès, cela peut générer des jalousies, il me fallait donc le lire pour me faire un avis. A noter que Silvère évoquait l’ouvrage avec quelques citations.

La dédicace d’emblée fait quand même craindre le pire en mentionnant « toutes les petites poucettes ». Nous voilà donc dans l’idéologie des natifs du numérique…

Mais commençons plus en avant

Préface de Pierre Lévy

Pierre Lévy replace le sujet en évoquant les mots d’ordre dominants actuellement, notamment le fait de parler sans cesse d’innovation. Mais sont aussi évoqués les big data et les digital humanities ;

Si Pierre Lévy excuse les journalistes qui exposent souvent des théories simplistes, il déplore le trop grand nombre de théories dispersées ou ponctuelles en SHS et donc l’absence de visions plus importante au niveau épistémologique y compris dans les digital humanities, alors qu’il serait intéressant d’entame un « travail de  fond pour résoudre les immenses problèmes de fragmentation disciplinaire, des testabilités des hypothèses et d’hyperlocalité théorique qui empêchent les sciences humaines d’émerger de leur Moyen Age épistémologique. » Pierre Lévy met en garde une vision essentiellement technicienne qui conduirait à privilégier les outils (le digital) à la mission des sciences humaines et sociales (les humanités).

Il reste néanmoins selon Lévy qu’il faut apprendre à discerner avant de créer, et probablement de mieux saisir le fonctionnement des techniques et des algorithmes pour pouvoir ensuite aller de l’avant.

L’être et l’écran

La préface de Pierre Lévy est plutôt bien menée et promet donc, car on suppose que l’ouvrage tente de répondre à l’ambition évoquée plus haut…

 

L’introduction évoque d’emblée la question de la révolution numérique et tente d’examiner de quelle révolution il s’agit. Selon Vial, la révolution est en premier lieu mesurable au développement de l’informatique et du web qui concerne désormais des milliards d’individus. Ensuite, il s’agit pour lui autant d’un évènement technique que d’un évènement philosophique. Selon lui, les machines techniques ont toujours été des machines philosophiques, c’est-à-dire des génératrices du réel. D’où le fait que Vial désigne ces outils comme des machines ontophaniques. Si Vial accorde une place importante à la technique, il semble vouloir remettre en cause le concept de technique en critiquant les philosophes de la technique, trop ancrés sur des « objets techniques » tandis qu’il faudrait comprendre la technique dans un ensemble plus large. Il faudrait lui préférer selon lui une « culture matérielle ». On ne comprend guère ce passage d’ailleurs, si ce n’est qu’il s’agit sans doute d’exercer une critique à la lignée de Simondon qui mène jusqu’à Stiegler. On notera que la mise à l’écart est rapide et sans réels arguments. Par la suite, on comprendra que cette critique porte davantage sur les philosophes technophobes. Vial annonce dans l’introduction qu’il va s’attarder sur le virtuel, selon lui concept d’essence philosophique et qu’il faut revisiter.

Le premier chapitre aborde le système technique en s’appuyant essentiellement sur les travaux de Bertrand Gille puis sur les travaux de Jacques Ellul qui a mis en garde contre un système technicien. Vial reconnaît alors que la plupart des philosophes et notamment ceux de la technique ne sont pas parvenus à l’exception de Simondon, à dépasser le stade de l’angoisse de la technique. Vial se pose donc ici contre l’idée d’un système technique fantasmé et agissant comme s’il avait une existence propre. Vial cherche donc à sortir de ce rejet culturel de la technique, en mettant en avant le design, terme créé par Cole en 1849 et qui connait son avènement avec les premières esthétiques industrielles. Vial déplore que les philosophes ont trop longtemps ignoré le design

Chez Vial, le design devient alors « une nouvelle culture qui mêle à la fois l’art, la technique, l’industrie, l’ingénierie, la science, la philosophie et les sciences sociales, et qui est portée par l’espoir de l’innovation mise au service de l’homme ». C’est ce même design qui a déplacé le beau de l’art à l’industrie, quittant la laideur des hauts fourneaux pour aller vers l’esthétique des produits type Apple. On sent que Vial apprécie beaucoup Steve Jobs. On notera à cet effet la construction étrange de cette phrase : « Lé génie de Galilée et celui de Marcel Duchamp méritent autant de figurer au panthéon de l’intelligence que celui de Richard Stallman ou de Steve Jobs »… Le mélange des genres est sans doute volontaire, mais il est ici symptomatique d’un renversement chronologique terrible, sans compter qu’évoquer ici un quelconque génie nous place finalement dans un imaginaire de la technique fort gênant.

Vial souhaite par conséquent que les philosophes étudient la créativité présente dans les industries hollywoodiennes et informatiques. Steve Jobs (le véritable maître à penser de Vial ?) est cité à multiples reprises et devient le héraut d’une poétique industrielle. Toutefois, Vial prend soin de parler de Stallman pour compenser cet attrait évident pour les produits Apple. Vial revendique l’intérêt du concept de technologie et vante le fait que la technologie vienne davantage jusqu’à nous plutôt que l’inverse en exerçant une libération plutôt qu’une dépossession. On aurait aimé un discours plus critique et plus mesuré, mais ce n’est pas l’objectif de l’ouvrage.

Le chapitre 2 prend la suite du précédent et tente de décrire le système technique numérique. Le chapitre montre la prise en compte de plus en plus grande de données et d’éléments d’essence numérique dans nos activités. Cette révolution technique est selon lui une numérisation qui succède à une mécanisation. On se demande quand même par moments si Vial ne nous refait pas le coup de la société de l’information dans ce chapitre.

Le chapitre 3 s’attarde sur un changement de perspective, ou plutôt de perception. Comme les peintres de la Renaissance avaient amené de nouvelles manières de voir, il en sera désormais de même pour le numérique. En premier lieu, il y a besoin de forger de nouvelles perceptions face à des objets nouvellement existants. Jusque-là, cela parait assez évident. Pour Vial il s’agit de construire par conséquent cette perception. Viennent ensuite des passages par toujours aisés à comprendre, si ce n’est que Vial précise que la perception est autant influencée par notre organisation interne que par une organisation externe, une sorte de culture technique.

Vial construit parfois sa démonstration de façon à ce qu’on soit nécessairement d’accord, comme cette phrase : « le temps des appareils n’est pas seulement celui de la modernité. Le temps des appareils, c’est celui de l’humanité. Nous visons depuis toujours dans une réalité augmentée ». (p.137)

L’auteur prend exemple sur le téléphone pour montrer que cette invention a changé les manières d’agir et de percevoir le monde et qu’il a fini par devenir quasi « naturel ». Il en va donc de même pour le numérique, notamment pour les jeunes générations qui ont besoin de ces nouveaux outils pour appréhender le monde dans lequel ils vivent. On peut déplorer que Vial ne fasse pas plus longtemps la critique de l’expression des natifs du numérique, mais c’est sans doute aussi stratégique tant le discours est parfois positiviste…

Le chapitre 4 examine la question du virtuel. Il s’agit ici d’une version inspirée de l’article paru dans MEI (l’article est sur academia.edu. On notera que l’auteur évoque les interfaces graphiques [évoquant leur invention chez Xerox Park] en oubliant l’importance de Douglas Englebart. Le chapitre revient bien sûr les travaux de Quéau sur la question et considère le virtuel, comme un concept dépassé et daté comme celui de cyberespace tant le numérique est devenu partie présente d’un monde qu’il a reformaté. En ce sens, on ne peut qu’être difficilement en désaccord une nouvelle fois, tant l’opposition réel/virtuel renvoie à des visions anciennes et aux débuts des débats qui ont intéressé la revue Terminal pendant longtemps.

Le chapitre 5 sur l’ontophanie numérique ne m’a guère convaincu. Il s’agit pourtant de la démonstration la plus personnelle, mais je n’ai guère accroché d’autant que le mélange entre des références philosophiques et des aspects techniques n’est pas toujours parlant. Sans compter qu’on apprend qu’Alan Turing a inventé le concept d’algorithme ! [voir au moins celui qui lui a donné le nom en concept] en étant celui qui a le premier crée un programme informatique. C’est vrai qu’on peut considérer Turing comme le premier programmeur, mais on pourrait tout aussi bien remonter à Ada Lovelace voire à Pascal finalement. D’autres collègues ont trouvé que l’ouvrage comportait des erreurs informatiques importantes notamment autour du compilateur.

On retrouve finalement des passages qui en voulant louer les informaticiens tombent dans les défauts d’un discours qui célèbre plus qu’il n’analyse. C’est Chateaubriand qui décrit le génie de Pascal sans rien y comprendre, si ce n’est qu’ici c’est Vial qui décrit le génie de Steve Jobs. Du coup, l’ouvrage manque souvent de dimension critique, voire énerve notamment par une Jobsphilie qui finit par fatiguer. On avait rappelé que ces outils étaient précisément des instruments de flatterie dans le sens de Simondon.

L’ouvrage surfe trop souvent sur des éléments courants et on n’est paradoxalement proche d’une doxa à laquelle se mêlent des réflexions théoriques. Du coup, cela peut séduire quelque lecteur pressé, mais on reste toujours sur une impression de superficialité, sans doute liée au fait que l’ouvrage est une réduction d’un travail de thèse plus conséquent. On a l’impression que tout l’ouvrage est construit à partir d’observations personnelles. Ce n’est pas un mal en soi, il y a une véritable pratique qui est plutôt agréable, mais elle n’est pas suffisamment compensée par l’observation des autres, sans doute parce que le but du design ici est bien une sorte d’usage programmé et enfermant. Quelque part, on a l’impression que l’ouvrage se situe finalement entre les écrans de l’auteur [sans doute des produits Apple] et l’auteur lui-même. Finalement, on a parfois l’impression de lire un selfie philosophique, du coup parfois cela peut séduire, mais par moment cela peut fortement agacer.

Plus intéressante est la partie sur le design qui comporte des références et des réflexions opportunes. On sent aussi une expertise professionnelle de la part de l’auteur. Toutefois, on déplorera encore l’absence de critique et la célébration des objets comme l’Ipad d’Apple ou la Wii de Nintendo présentés comme des instruments de libération. On attendrait plus d’un philosophe… mais l’auteur est davantage dans la mouvance que dans la critique. En fait, c’est le design qui cherche à s’emparer de la philosophie et non l’inverse.

L’ouvrage est totalement libéral compatible de ce point de vue et paradoxalement sa lecture ne changera pas nos perceptions, car il n’est pas certain que l’auteur donne réellement quelque chose à voir.

Bref, une lecture finalement assez décevante pour les critiques évoquées auparavant, mais surtout parce qu’elle n’a évoqué aucun déclic et aucune piste de réflexion nouvelle chez moi.

Entrez dans la poétique du numérique

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Compte rendu  de  Poétique du numérique 2, les territoires de l’art et le numérique, quels imaginaires ? Sous. la direction de Franck Cormerais. Editions, l’entretemps, 2013 Une couverture violette avec un titre en jaune, la couleur est donnée pour ce poétique du numérique numéro 2. Franck Cormerais a réuni dans cette édition une quinzaine d’auteurs pour interroger notamment le rapport entre l’art et le numérique. Il s’agit aussi de réinterroger l’esthétique dans des perspectives contemporaines qui aboutissent à une réflexion sur l’œuvre d’art et sa place dans la société. Mais l’objectif est de mieux comprendre le rôle de l’artiste et du spectateur, en incitant l’artiste à devenir majeur notamment face au regard d’un spectateur dont il faut faire également la critique. L’ouvrage se positionne nettement autour de la question technique, la technè dont il est rappelé à juste titre qu’elle mêle aussi bien art que technique, imaginaire et raison et qu’il est sans doute opportun de repenser les liaisons et les hybridations entre les différentes facettes, tandis que des siècles nous ont appris plutôt à les séparer. Jean Paul Fourmentraux dans le second chapitre retraduit d’ailleurs bien cet enjeu en montrant que la poïesis présente bien cette dualité entre création et production.

Poétique du numérique

L’ouvrage fait donc une place importante aux imaginaires. Pierre Musso qui signe la préface nous gratifie d’un chapitre intitulé « imaginaires et innovation technologique » d’une grande qualité qui fait le point sur différentes théories autour des techno-imaginaires de façon éclairante et synthétique. Un texte à lire et à faire lire assurément. L’ouvrage s’appuie souvent sur des expériences artistiques particulières, voire innovantes. Le générateur poiétique (dont j’avais parlé ici) d’Olivier Auber est ainsi cité à plusieurs reprises. Le lecteur y trouvera matière à réflexion et une richesse dans les références épistémologiques, ce qui entrainera de nouvelles lectures et certainement des relectures. On notera que Gilbert Simondon en tant que philosophe de la technique est souvent cité en référence. Impossible de résumer l’ensemble des chapitres de l’ouvrage qui est divisé en quatre parties :

  1. De nouveaux territoires pour l’art ?
  2. Une cartographie déplacée
  3. Une spatialité interrogée
  4. Un imaginaire reformé.

Les lecteurs du blog seront sans doute également intéressés par le chapitre consacré par Jacques Gilbert au concept de sérendipité, « A la suite des princes de serendip » dont il fait la critique. Il montre les différents récits mythiques de la sérendipité et étudie de manière intéressante le positionnement d’Horace Whalpole, le créateur du roman gothique et créateur du néologisme. L’ouvrage s’achève par la rédaction de six thèses concernant la poétique du numérique par Franck Cormerais et Sylvie Gosselin, thèses brièvement exposées tout d’abord, puis développées ensuite. Posant les jalons d’une réflexion théorique nouvelle, la poétique du numérique est vue comme une manière de voir le numérique autant de façon pratique que théorique. La technique est ici pensée et non rejetée, et la création vue également d’une manière collective. Ce texte laisse entrevoir de futurs développements intéressants en s’achevant sur la nécessité de construire un nouveau « sublime » entre art, science et technique. Le lecteur y trouvera également quelques réflexions sur la tendance aux « labs ». La courte postface de Bernard Stiegler tente de redéfinir l’artiste dont le philosophe nous dit au final qu’il est un « tenseur ». C’est dans cette poétique du numérique en tension que nous invitions le lecteur à entrer.

L’invention d’Orfanik et la technique aux enfers

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The parade is named after Orpheus, a figure fr...
Image via Wikipedia

Jules Verne dans le château des Carpathes nous fait part à la fin du mystère de la présence continue de la cantatrice Stilla dans le château en ruines qui suscite l’inquiétude en Transylvanie. Elle est en fait morte mais l’inventeur Orfanik, qui travaille au service de Rodolphe de Gortz a mis au point un procédé qui permet de retransmettre l’image et la voie de la cantatrice. L’image et la voie ayant été précédemment enregistrés lors d’une représentation.

Ce procédé que Jules Verne qualifie sans vraiment le dire de diabolique correspond à la vision de la culture littéraire qui voit de la magie dans la technique. Orfanik en étant le digne représentant. Toutefois, Jules Verne qui possède également une culture technique nous donne quelques éclaircissements sur le procédé :
« Or, au moyen de glaces inclinées suivant un certain angle calculé par Orfanik, lorsqu’un foyer puissant éclairait ce portrait placé devant un miroir, la Stilla apparaissait, par réflexion, aussi « réelle » que lorsqu’elle était pleine de vie et dans toute la splendeur de sa beauté. »

Dans ce roman de Jules Verne, nous retrouvons les deux côtés de l’objet technique ou de l’hypomnematon, un côté positif qui est illustré par les potentialités de la technique explicitées et un côté négatif exprimée par la confusion engendrée et par les relations diaboliques, quasi alchimiques d’un Orfanik.

Aujourd’hui, cela n’a guère évolué avec les potentialités de la technique qui sont louées lorsqu’il s’agit de pouvoir commercialiser au delà de la mort, les œuvres d’Elvis Presley et de Mickael Jackson…mais qui deviennent alors sujettes à critiques lorsqu’il s’agit de pouvoir en disposer sans les acheter grâce à des procédés qui en facilitent l’échange.
Pourtant, la reproduction sur supports constitue à l’origine un faux qui tente de s’approcher au mieux de l’original. Pendant des années, la possibilité de reproduire des œuvres a permis des bénéfices énormes en offrant la possibilité de revendre une prestation pourtant unique à l’origine. Peu semblaient pourtant s’offusquer de ce qui constitue autant une supercherie qu’une prouesse diabolique comme l’auraient sans doute qualifiée certains inquisiteurs quelques siècles plus tôt.

Finalement, la technique demeure Eurydice ou Stilla, prisonnière des enfers, difficile à regarder en face et à saisir.
Il nous faut pourtant parvenir à réaliser ce qu’Orphée n’est pas parvenu à faire, pour faire corps avec elle.

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Besoin d’affirmation versus besoin d’information (et de formation)

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Les jeunes générations ne conçoivent pas les objets techniques dans une perspective pédagogique ou d’acquisition d’informations et de connaissances. Ce n’est en aucun cas, l’objectif premier de l’usage des blogs, des réseaux sociaux, des messageries instantanées ou du portable chez beaucoup d’usagers. Il s’agit d’une nécessité de s’intégrer et de montrer à la fois sa présence et son apport individuel au sein d’un collectif. Pour autant, il ne s’agit pas d’intelligence collective ou collaborative, mais davantage de sociabilité juvénile pour reprendre l’expression de Cédric Fluckiger (1). Les adolescents notamment cherchent à se distinguer également de la culture parentale ainsi que de la culture scolaire, démarche essentielle à la construction du jeune adulte. Pour autant, nous ne pouvons adhérer à une vision qui fait du jeune, un individu auto-formé par l’entremise des objets techniques et encore moins comme des experts du web 2.0 comme le qualifie de manière absurde un récent rapport (2) sur les européens entre 15 et 25 ans. Il ne faut donc pas confondre les différents besoins des jeunes générations. Les études sociologiques relèvent donc principalement le besoin d’affirmation qui repose notamment sur l’exhibition de son capital relationnel, et de son affiliation au groupe, partie intégrante de la définition de soi adolescente.
Il faut donc ne pas oublier les autres besoins et notamment les besoins d’information qui sont tout autant des besoins de formation.

Le besoin d’information n’est pas toujours perçu par les jeunes générations. Finalement ce n’est pas tant le besoin d’information qui devient préoccupant mais son dénuement. La conscience d’un besoin d’information n’est pas automatique. Nous observons à l’inverse plutôt un dénuement.
Faut-il pour autant parler de misère informationnelle au risque de retomber dans les discours quasi eschatologiques de la société de l’information ou bien dans certains textes revendicatifs de l’information literacy y voyant le kit de la survie dans un environnement informationnel souvent hostile ?
Qu’importe qu’elles soient négligentes (3) ou homo zappiens (4), ou digital natives, les jeunes générations ont un besoin de formation préalable au besoin d’information. Il n’est pas étonnant que des universitaires hollandais(4) constatent que la surinformation ne dérange pas les jeunes générations. Leur relation à la technique est fort différente, l’information est négligée car l’objectif est d’abord celui du besoin d’affirmation. Nous pensons qu’au contraire cette surcharge d’information n’est pas perçue du fait d’un manque de connaissance et de formation qui aboutit à un dénuement informationnel. Le fait de considérer l’institution scolaire comme désuète face à des adolescents branchés se trouve fortement accentué avec les enjeux institutionnels autour du phénomène web 2.0.

Nous songeons notamment aux mécanismes de popularité qui prennent le pas sur l’autorité. Nous constatons d’ailleurs que le besoin d’affirmation est le moteur de la popularité et que ce phénomène devient de plus en plus désagréable et observable sur la blogosphère, les réseaux sociaux, mais aussi twitter et…les incessantes manifestations diverses et variées sur le web 2.0 et ses dérivés divers selon les domaines :la mode des discussions sur l’identité numérique, les forums d’enseignants innovants où il faut sans cesse s’affirmer…C’est épuisant, lassant et cela ne fait que témoigner de cette prédominance du prophète sur le prêtre.

Quand va-ton enfin sortir de l’âge de la vitesse !

Il est au contraire grand temps de revaloriser la skholé, cette nécessaire prise de distance, cet arrêt pour se concentrer et réflèchir. Une formation à l’attention qui constitue une démarche d’éducation tout autant parentale qu’institutionnelle et qui repose sur la veille et la prise de soin et non l’agon (5)incessant qui nous guette au sein des communautés du web, c’est à dire cet échange-combat où il faut toujours s’affirmer par rapport à l’autre.

Comme disait Baschung, il faut savoir dire « STOP »

1. Cédric Fluckiger. L’évolution des formes de sociabilité juvénile reflétée dans la construction d’un réseau de blogs de collégiens. Doctoriales du GDR TIC & Société, Marne-la-Vallée.15-16 janvier 2007 < http://gdrtics.u-paris10.fr/pdf/doctorants/2007/papiers/Fluckiger_C.pdf
2. Wainer Lusoli, Caroline Miltgen. (2009) Young peopl and emerging digital services. An exploratory survey on motivations, perceptions and acceptantce of risk.JRC. European Commision < http://ftp.jrc.es/EURdoc/JRC50089.pdf>

3. Sur le concept de négligences, voir notre article :
Le document face aux négligences, les collégiens et leurs usages du document » InterCDI n° 2002, juillet 2006, p87-90

4. Wim Veen et Ben Vrakking, Homo Zappiens : growing up in a digital age (London: Network Continuum Education, 2006).

5. Olivier Galibert. (2002) Quelques réflexions sur la nature agonistique du lien communautaire. In Actes du colloque. Ecritures en ligne : pratiques et communautés. Sous la dir de Brigitte Chapelain. p.378-395 <http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/docs/00/12/67/19/PDF/Actes_2_collo_ecritures_def2.pdf>

« Par moments, l’Homme a besoin de prendre le temps et de s’arrêter pour réfléchir… et cela, seul l’Homme est capable de le faire... » (Masamune Shirow faisant parler Daisuke Aramaki dans le manga Ghost In the shell)

De l’entropie à l’individualisation artistique au « fil de la pensée »

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J’ai découvert par sérendipité (en fait c’est ma femme qui l’avait découvert) ce superbe blog d’une artiste australienne qui fait principalement du crochet et qui est également chercheuse ce qui explique cet article mêlant ces divers centres d’intérêts.
La somme des petits objets lui permettant de réaliser son travail apparait à la fois comme entropique au premier abord mais révèle en fait une organisation, une similitude avec l’organisation interne de la créatrice. Il s’agit en quelque sorte d’un milieu associé, concrétisant les potentialités contenues dans la technique mais permettant aux objets ainsi agencés d’aller vers une individualisation somme toute artistique. (Sur ces propos, voir Simondon et Stiegler)
Il en ressort une forme d’incorporation de l’objet, faite de réagencements, de liaisons, de rejets, de choix, de construction critique. L’image illustre bien la culture de l’information dans sa permanence de formes (héritées) et via les trans-formations et transindividualisations générées.

Elle mentionne également sa participation à des recherches sur la synesthésie, une synesthésie qui pourrait bien être constituer un pôle intéressant sur la recherche d’information et la création de sens. Mais j’y reviendrai car je devrais davantage consacrer des articles sur le guide des égarés sur le web socio-sémantique.
Dans le fil de ce billet, vous pouvez également voire la taxonomie coralienne réalisée en crochet.