Mon bingo de l’infocom

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Frédéric Clavert a demandé de façon pernicieuse il y a une quinzaine de jours sur twitter, s’il existait un bingo de l’infocom, c’est-à-dire une sorte de jeu qui listerait l’ensemble des mots-clés, des auteurs, et des expressions un peu tarte à la crème de la discipline.
claverttweet
Je me prête donc au jeu en livrant le mien, qui est évidemment également une autocritique personnelle. En effet, il n’est pas inopportun d’interroger ses dadas référentiels et ses logiques de pensée et d’écriture. Je vous fais grâce de ne pas mentionner les concepts information et communication, qui sont de toute façon polysémiques, car évoqués de manière polysémique. C’est d’ailleurs un tel enjeu que plusieurs travaux sont consacrés à cette recherche conceptuelle et définitionnelle.
Je le livre ici de façon commentée et volontairement désordonnée ce qui pourrait être mon bingo. Je n’ai pas le courage de vous fournir une grille que vous pourriez appliquer sur les publications dans le champ et notamment les miennes. Toutefois, tout candidat à la qualification au CNU pourra s’y référer également et j’encourage les futurs candidats à produire un wiki et un algorithme qui permettra d’assurer d’un taux suffisant d’infocom dans vos publications. Une telle start-up pourrait d’ailleurs remplacer le CNU. Il suffirait de télécharger les publications et hop on aurait aussitôt son taux. Je plaisante, mais c’est tellement facile à faire…
Allez, commençons…
Michel Foucault. Frédéric Clavert avait suggéré qu’il était certain que l’intellectuel français faisait partie du panthéon du bingo. Je ne peux que le confirmer. J’oserai même dire que c’est probablement ma seule religion. Mais comme je suis un mauvais disciple, je ne suis pas un épigone foucaldien, mais un indiscipliné foucaldien, ce qui lui ferait d’ailleurs plaisir. Alors, je vais poursuivre dans cette voie. Vous allez me dire, mais Foucault, il n’a jamais été en infocom ! C’est vrai, mais il ne le savait pas, tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, Foucault faisait de l’infocom… C’est tiré par les cheveux ? Oui, et c’est sans doute pour cela qu’il n’en avait plus et que Mister Affordance a perdu les siens.
Dispositif : Impossible de ne pas parler de dispositif. C’est pratique, parlant, très foucaldien bien évidemment, et cela met bien en jeu le fait que le dispositif suppose une logique de pouvoir couplé à des logiques techniques et organisationnelles. C’est tellement bon comme concept que les anglosaxons l’emploient fréquemment. L’infocom sans dispositif, c’est le PSG sans Ibrahimovich, et l’Om sans Bernard Tapie (voir un chagrin d’amour, ce n’est plus de l’amour)
Forme : De l’information à la forme, il n’y a qu’un pas. Reste à ne  pas demeurer dans la seule logique du schème hylémorphique et la métaphore simpliste de la glaise que l’artisan forme et déforme à sa guise. Et c’est là que c’est intéressant, car finalement de l’information on songe aussi à la déformation, bien avant finalement la désinformation. (c’est mon explication préférée en conférences : un téléspectateur qui ne regarde que le JT de JP Pernaut est-il formé ou déformé?)
Formation: concept riche qui permet de ne pas trop parler d’éducation, si on ne veut pas être plutôt considéré comme  trop pédago et donc appartenant aux disciplines des sciences de l’éduc.
Norme : concept utilisé aussi bien au sens de la norme type afnor, que des normes tacites et intégrées plus ou moins consciemment. Puisque je vous dis que Foucault faisait de l’infocom !
Littératie : là, c’est la nouvelle mode, et dans ce domaine je plaide aisément coupable. Alors que personne ne l’employait quasiment en SIC à l’époque où je débutais ma thèse, en dehors de quelques références à Goody, le concept est devenu populaire. On le partage assez bien avec les sciences de l’éducation. Je pense avoir grandement contribué à la popularisation du concept. L’occasion de rappeler qu’il s’écrit bien avec trois T. Vous perdez des points pour toute autre orthographe.
Système : impossible de ne pas évoquer ce concept qui va de pair avec toutes les théories de l’information, et qui nous permet d’étudier l’ensemble des différents types de systèmes d’information. Même les anti-systèmes ou déclarés tels, font vraiment partie du système.
Simondon : Celui là, tout le monde l’avait oublié jusqu’à ce qu’il y a une dizaine d’années, il fasse son retour sur la scène via ses travaux sur la technique. Il n’a pas toutefois encore colonisé toutes les publications.
Médias : ancien et nouveaux, c’est aussi l’infocom avec d’ailleurs des querelles parfois entre les médias d’avant et les néo.
Médiations : un concept riche, intéressant pour qui sait le manier.
Organisations : le génie de l’infocom, c’est de pouvoir parler de toutes les formes entrepreneuriales, institutionnelles ou associatives grâce à concept. Saint-Graal du courant de la communication des organisations, il est aussi bien pratique pour l’étude de l’organisation des connaissances. Pour toute utilisation répétée dans un article d’une autre discipline, veuillez envoyer un chèque de 5 euros à la SFSIC.
Numérique : En infocom, tout le monde parle de numérique depuis fort longtemps. Cela ne signifie pas que tous les chercheurs y connaissent quelque chose. Je reconnais qu’il existe quelques chercheurs télématiques (trop d’observation participante du 3615 ulla. À mettre en relation avec Internet et Web. On ne saura trop que rappeler que ce n’est pas la même chose.
Usages : le mot en vogue des années 2000. ça se calme un peu, sans doute aussi parce que l’étude des usages a trop négligé les dispositifs techniques. À mettre en relation avec le concept de pratiques.
Digital : c’est mon nouveau mot bingo. Voir ici.
Wolton : insulte. Permet de reconnaître l’initié du profane.
Connaissance : on a beau parler beaucoup d’informations, on a quand même un sentiment de supériorité. Ce qui nous intéresse, c’est la connaissance !
Réseaux sociaux ou réseaux sociaux numériques : on ne compte plus les références sur le sujet. J’y participe grandement, même si certains vieux parangons à moustache considèrent que cela ne fait partie des SIC. On fera donc fi de cette remarque, d’autant que les vrais créateurs de la discipline le considéraient comme un escroc. On va d’ailleurs pouvoir consulter les archives secrètes de la SIC, on vous en dira plus quand l’ANR aura financé le projet SICLeaks !
Technique : on trouve parfois son complément sociotechnique qui permet d’équilibrer l’ensemble. Cela fait plus dispositif, et cela fait moins peur aux évaluateurs technophobes.
Blog : un sujet d’étude à part entière, et un territoire dont raffole les acteurs des SIC, même s’il ne faut pas trop insister dessus, car cela ne fait pas trop sérieux quand même.
Editorialisation : l’édition c’est has been, place à l’éditorialisation. Symbole sans doute pour beaucoup d’un verbiage infocom, le terme est beaucoup employé dans d’autres disciplines, et puisqu’il est utilisé aussi au Québec, c’est qu’il doit être intéressant. En tout cas, il a le mérite de nous sortir des impasses intellectuelles dans lesquelles nous place le syndicat national de l’édition. Je ne peux donc qu’à encourager à son utilisation.
Design : nouveau buzzword qui ne touche pas que l’infocom. Personne ne sait vraiment ce que cela veut dire, alors on envisage de faire des thèses sur le sujet. Certains même voudraient créer une nouvelle discipline au CNU ! Sans doute, n’ont-ils jamais entendu parler de l’infocom célèbre pour sa plasticité…
Plasticité : le numérique c’est plastique, non pas Bertrand, mais cela désigne le fait que le numérique possède une certaine souplesse, en tout cas plus grande que celle du papier. De toute façon, le plastique, c’est fantastique (voir Elmer food beat) et on aurait tort de s’en priver en infocom.
Document : le concept essentiel bien évidemment, et ce sans aucun parti pris bien sûr. Tous ses dérivés sont bien entendu acceptés dans le bingo
Stiegler : philosophe indispensable que j’utilise trop et que certains professeurs de la discipline jalousent. À souvent un coup d’avance au niveau de la réflexion, même s’il est absent des réseaux sociaux. Il doit se planquer quelque part dans le dispositif.
Umberto Eco : intellectuel pratique pour faire érudit et qui a déjà posé toutes les questions en matière de sens et probablement en matière d’organisation des connaissances. Comme tout grand nom, s’avère pratique pour ne pas citer ses collègues de la discipline, notamment lorsqu’on ne les aime pas ou qu’on ne lit plus rien depuis des années.
Marketing : principalement utilisé dans une approche critique. On y forme nos étudiants, en leur disant que c’est pas bien… mais il les utiliseront quand même.
Discours : un bingo c’est déjà une étude des discours. On ne peut pas faire sans. Pour toute interrogation, voir Foucault.
Sens : à utiliser justement dans tous les sens.
Texte-hypertexte-architexte-contexte : indispensable, car tout est texte.
Image : souvenez-vous quand même que tout est texte.
Politique : souvenez-vous que le but de l’infocom est de replacer la politique dans tous les dispositifs de façon plus ouverte. Du coup, la section est parfois considérée comme gauchisante. Quand on parle davantage d’économie, on devient trop à droite.
Sexe-corps: si vous voulez frapper un grand coup, il va falloir mener des travaux dans ses territoires. Évitez surtout le concept de genre qui contient des DRM chronodégradables à moins d’user du sublime concept de  » transgenre ». On attend la future thèse sur le rapport entre humanités digitales et humanités génitales.
Se citer. C’est l’effet bingo par excellence. A ne pas confondre avec l’effet fayot qui consiste à citer tout son jury de thèse.
Vous pouvez dorénavant fabriquer vos grilles et venir en colloque avec. Le problème dans cette histoire, c’est que le bingo, c’est déjà une sorte de dispositif d’observation. Du coup, je me demande ce qu’en dirait Michel Foucault…

L’indexation des désirs

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Je me fais de plus en plus rare sur le blog, mais ce n’est finalement pas nouveau, puisque c’est le rythme que j’ai adopté depuis quelques années. Pour suivre mon actualité, le plus simple est de vous abonner à mon compte twitter, car je n’ai pas toujours le temps de bloguer toutes mes interventions ou dernières publications.

Je vous propose néanmoins de retrouver mon intervention sur l’indexation des désirs pour le séminaire international « écritures numériques et éditorialisation ». J’étais intervenu avec mon collègue David Pucheu sur le sujet Désir de profilage et profilage du désir : L’intention catégorisée. Le résumé est ici.

Vous pouvez retrouver l’intervention ici  et le support de mon intervention est disponible sous slideshare. (attention quelques visuels sympathiques s’y trouvent !)

L’intervention constituait un prolongement de mon article sur les tags dans la pornosphère.  C’était l’occasion de rappeler les enjeux d’importance qu’il y a derrière ces questions, tant au niveau des recherches dans le domaine des pornstudies qu’en ce qui concerne finalement les enjeux économiques et stratégiques autour de nos données personnelles et nos représentations.

Cette étude avait commencé par ce qui était surtout un pari perdu sur twitter, mais qui finalement allait se révéler bien plus intéressante que je ne l’avais envisagé initialement.

J’y reviendrai prochainement, notamment pour mieux définir ce que pourraient être ces humanités digitales d’un genre particulier, les humanités numérotiques comme les nomment Yves Citton.

Si vous voulez vous détendre pour un prix peu élevé, mon roman Hot&Steam est désormais à 0,99 euros.

 

L’esprit de Norman encombré par une représentation par tags.

norman et les tags

 

Umberto et le complot

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Mon cœur avait bien ressenti quelque chose mettant ce livre tout en haut du carton. Mais le déménagement m’obligeait à le faire. Au moins, je savais que je n’aurais aucun mal à remettre la main dessus une fois le carton ouvert.

Cet ouvrage, de l’arbre au labyrinthe, était un de ceux d’Umberto Eco qui m’avaient le plus marqué. Celui-là finalement, je l’avais lu très récemment. Je ne savais pas qu’en refermant le carton, quelques jours plus tard, c’est Umberto qui refermerait son existence charnelle. Car Umberto va survivre chez ses innombrables lecteurs, chez ses interprètes, chez ses traducteurs (et donc traîtres), chez ses mauvais épigones (l’épigone est toujours mauvais par principe) et chez les auteurs qui comme Laurent Binet lui donne vie dans des œuvres de fiction.

J’avais rencontré Umberto de façon classique, par la lecture du nom de la rose, que je suis d’ailleurs en train de lire pour la troisième fois. Eco, ça se relit et ça se consulte, que ce soit ses travaux de recherche ou ses fictions. Et à chaque fois, on comprend qu’on est devenu un autre, et on mesure le chemin parcouru. C’est mon cas, lors de ma lecture du nom de la rose où je comprends de mieux en mieux l’ensemble des références qui parsèment l’ouvrage. Même chose pour le Pendule de Foucault… mon roman préféré, celui qui m’a le plus influencé et que beaucoup trouvent imbuvable et incompréhensible, et pourtant c’est celui que j’aime relire. Le pendule de Foucault c’est la lecture indispensable pour comprendre les théories du complot. C’est une façon romancée de montrer que la compréhension du monde ne peut être que complexe et que tenter d’en échafauder une théorie aboutit à un délire pas possible. Le concept qui fait tourner tous les autres est nécessairement réducteur, car trop efficace en apparence. Et on peut s’amuser à en inventer pleins, comme j’étais amusé à la faire sur l’affaire DSK.

Revenons au sujet sur lesquels je voulais écrire initialement  sur le blog : le mythe du complot. J’avais travaillé sur ce sujet à une époque où l’Éducation Nationale s’en moquait totalement en n’ayant pas encore saisi vraiment les changements en cours autour du phénomène du web 2.0. Je plaidais pour que le concept devienne un objet d’études en sciences de l’information et de la communication et j’envisageais des pistes éducatives par la même occasion avec une prise en compte dans les enseignements pour la culture de l’information. Dans cette logique, j’avais initié le projet « Historiae : les collégiens mènent l’enquête » qui incitait des collégiens à produire un article de blog sous forme de synthèse sur des thématiques où l’information disponible sur le web était fortement hétérogène et bourrée de références complotistes. J’avais présenté le projet au premier forum des enseignants innovants. Le but était de reproduire les rencontres informationnelles faites dans des requêtes et des navigations à la maison de façon raisonnée en entrant dans l’étude de l’évaluation de l’information. Le projet a été depuis réintégré à Cactus Acide et repris un temps par Gildas Dimier au niveau de l’expérimentation.

Le ministère vient enfin de s’intéresser à cette question, mais pour de mauvaises raisons. En clair, l’injonction vient du ministère voisin : l’intérieur qui souhaite éviter les dérives contestataires ou djihadistes. Il y a donc une pression forte qui s’exerce sur l’éducation aux médias et à l’information et sur l’éducation morale et civique. La manifestation de l’autre jour avec la mise en scène de la ministre participe d’une volonté de s’emparer du problème d’une façon peu discrète, et finalement ne s’appuie pas sur les travaux de ceux qui s’intéressent à cette question, et qui en la matière se montrent plutôt prudents d’une part, et moins méprisants à l’égard de ceux qui peuvent tomber dans les excès du complot permanent.

On trouvera donc opportun de se reporter à la lecture de Franck Bulinge sur le sujet. J’avais d’ailleurs échangé par mail avec Franck en 2008 sur cet aspect. On lira aussi avec intérêt les travaux de François-Bernard Huyghe et notamment son dernier billet qui évoque aussi Umberto Eco, et plus encore son entretien pour Atlantico. Alors certes l’observatoire du complotisme est intéressant, mais il y a bien d’autres travaux que les ministères feraient bien de consulter. Je reproche parfois à mes étudiants de rechercher principalement les ressources qui affleurent à la surface du web au niveau des premières résultats de google… j’ai le sentiment qu’à ce sujet, c’est un peu pareil au niveau de nos instances parfois. Les compétences informationnelles ne sont pas toutes développées là où elles seraient nécessaires.

Vouloir faire du combat contre les théories conspirationnistes un cheval de bataille gouvernemental est perdu d’avance. C’est y aller avec les gros sabots et surtout c’est désigner des ennemis, et répondre à des personnes qui parfois voient des ennemis qui complotent par un comportement du même type. C’est un jeu qui ne mène à rien et qui ne peut que conduire à Fort-Chabrol. On ne lutte pas avec les mêmes armes sous peine d’alimenter un combat infini. L’idée de développer une armée de blogueurs était d’ailleurs une des idées les plus absurdes proférées ces dernières années. On ne peut pas lutter contre les théories du complot sous peine de rentrer soi-même dans le plan. En clair, les conspirationnistes vont vous désigner soit comme un imbécile, soit comme un participant au complot. En clair, vous êtes manipulé ou manipulateur.

Autre point, il existe une proximité forte entre ceux qui remettent en cause l’’information officielle au point d’imaginer un complot, et les méthodes d’évaluation de l’information produites par les professionnels. Le discours de la ministre y fait quelque peu référence, mais de façon trop générale et finit par pointer un ennemi classique : Internet… on notera qu’on ne parle pas de web… :

J’aborderai d’ailleurs ici une question particulièrement importante, liée directement à l’essor du complotisme, et qui est à la fois enseignée dans l’EMI, mais qui va bien au-delà. C’est, naturellement, celle d’Internet. Oui, la diffusion des savoirs est une belle chose ! Mais elle s’accompagne aussi de la diffusion de son ennemi intime : celle des théories complotistes. Dès lors, il y a un moment où nous devons affronter directement les enjeux liés à cette révolution que constitue Internet.

Le besoin de douter est essentiel, et il nous semble que ce fondement doit être conservé et défendu. Il est vrai que les théories conspirationnistes vont parfois bifurquer sur un point qui va constituer l’explication miracle et qui va devenir le liant. On peut être très censé et tomber rapidement dans des excès, car c’est potentiellement grisant, comme un passage de l’étude rationnelle à la fiction, car tout semble concorder, ce que montre bien Eco :

« La reconstitution nous prit des jours et des jours ; nous interrompions nos travaux pour nous confier la dernière connexion ; nous lisions tout ce qui nous tombait sous la main, encyclopédies, journaux, bandes dessinées, catalogues de maison d’édition, en diagonale, à la recherche de courts¬ circuits possibles ; nous nous arrêtions pour fouiller les éventaires des bouquinistes ; nous flairions les kiosques ; nous puisions à pleines mains dans les manuscrits de nos diaboliques ; nous nous précipitions au bureau, triomphants, en jetant sur la table la dernière trouvaille. » (ECO, le pendule de Foucault, 1990 p.471)

Et même parfois, il est impossible d’en être conscient :

« Lorsque nous échangions les résultats de nos imaginations, il nous semblait, et  justement, procéder par associations indues, courts-­circuits extraordinaires, auxquels nous aurions eu honte de prêter foi – si on nous l’avait imputé. » (Umberto Eco, idem)

 

La meilleure piste évoquée est celle d’une véritable formation à l’information avec un gros travail autour de l’évaluation de l’information qui ne peut se faire en quelques heures, mais qui repose sur un travail d’analyse documentaire réitéré. Une des leçons est que de toute façon, même le plus grand spécialiste peut se faire avoir s’il oublie de poser son esprit et qu’il agit par impulsion. C’est donc à la fois une question de formation de l’esprit, de culture générale, mais aussi de capacité à exercer une distance critique. Cet esprit critique est essentiel, car il participe au besoin de débattre et donc à une culture démocratique. Toute tentative pour imposer une vérité absolue et mettre au ban d’autres alternatives risque d’être vouée à l’échec si elle ne repose pas sur un travail scientifique et rationnel. Il est clair que certains esprits refusent d’emblée ce dialogue.  Mais ce n’est pas en voulant imposer une manière de voir qu’on parviendra à convaincre le plus grand nombre, bien au contraire. On risque au final d’alimenter encore plus les théories du complot. Il reste à savoir quelles sont désormais les priorités : développer l’esprit critique et la capacité à débattre, ou bien de surveiller les opinions non conformes. La dernière loi sur le renseignement permet d’en douter… mais bon sans doute le risque est d’y voir encore un énième complot.

On ne sort donc jamais vraiment de la spirale complotiste. Umberto dans le pendule de Foucault pensait avoir réglé la question par l’absurde… il n’a fait qu’alimenter le complot en produisant un important travail documentaire. D’ailleurs, j’ai comme un doute. On est sûr qu’Umberto est bien mort ? Avec un peu de chance, il a été enlevé par les extraterrestres et le gouvernement nous le cache.

Au final, il ne nous reste plus qu’à en rire.

 

Pour mes amis enseignants et professeurs documentalistes notamment, j’ai écrit l’année dernière pour le Médiadoc, un article sur le sujet : théories du complot, faut-il en faire un objet d’enseignement ?

Personnages en quête d’auteur. Le personnage du mois sur SavoirsCdi

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Certains le savent, j’ai repris depuis décembre 2015, la rubrique de savoirsCDI en ce qui concerne le personnage du mois qui avait été popularisé notamment par Marie-France Blanquet. La rubrique étant un lieu opportun pour les professionnels voulant réviser leurs classiques et un lieu incontournable pour les étudiants intéressés par l’histoire de la documentation et de l’information. Il était temps de lui redonner un second souffle, ce que je tente donc de faire.

J’ai fait le choix de plonger un peu plus loin dans l’histoire, car jusque-là la rubrique s’était principalement concentrée sur le XXe et un peu sur le XIXe. Certes, Christophe Dubois avait tenté une incursion dans l’Antiquité avec Callimaque, mais on était resté principalement sur de l’histoire contemporaine.

Dans la lignée d’une histoire longue des humanités digitales, j’ai choisi d’aller voir aussi les XVIe, XVIIe, XVIIIe en montrant l’importance d’autres personnages qui sont aujourd’hui quasi méconnus voire peu mentionnés par les professionnels de l’information et de la documentation. Sans vouloir nécessairement faire une histoire de grands personnages, il s’agit surtout de montrer que des préoccupations actuelles ont déjà existé durant les époques précédentes.

J’avais commencé en décembre avec Conrad Gesner. J’ai poursuivi récemment avec Adrien Baillet, personnage qui vaut lui aussi le détour.

Au menu pour la suite, des personnages connus et d’autres beaucoup moins forcément, mais qui n’attend qu’un auteur pour leur redonner vie. Le but est de montrer que l’histoire de l’information et de l’organisation des connaissances se déroulent sur plusieurs siècles avec des logiques qui s’opposent. C’est quasi digne de Star Wars, avec le côté lumineux qui cherche à améliorer l’indexation des connaissances et de l’autre, le côté obscur : l’indexation des existences. J’évoque cette opposition dans du Tag au Like, mais également dans un récent article sur les utopies documentaires pour la revue Communication et Organisation.

J’ai déjà listé une bonne trentaine de noms qui méritent que l’on raconte leur histoire, mais vous pouvez m’en suggérer d’autres… notamment s’il s’agit d’inconnus qui méritent qu’on s’intéresse à eux, en particulier s’il s’agit de femmes. Tous les acteurs féminins parfois passés sous silence m’intéressent particulièrement, car dans le listing que j’ai commencé à réaliser, je trouve beaucoup d’hommes, même si certes comme je me plais à le rappeler, certains sont entourés de femmes qui ont pu contribuer à leur réussite.

Le prochain personnage sera toutefois un homme, il est très connu, mais beaucoup ont oublié qu’il était d’abord un bibliothécaire.

Le storytelling de l’ultralibéralisme

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Depuis quelques jours circule une conférence Ted sur les générations Y (241 000 vues). J’ai fini par écouter, et j’ai eu raison, car c’est un cas d’école. Une conférence sur les jeunes générations est intéressante a priori, notamment quand elle prétend sortir des caricatures négatives. Seulement, la conférence incarne une série de discours qui ne peuvent qu’intéresser les sciences de l’information et de la communication, tant il s’agit justement d’un discours qui se veut évident, et qui ne souffrirait d’aucune contestation. On a un véritable storytelling de l’ultralibéralisme sous couvert de coolitude (qui n’est pas le cool, mais le kiff…). La vidéo est un bon exemple à étudier dans toutes les universités pour démonter ce type de discours qui fonctionne de manière viral, mais qui est n’en fait qu’un produit idéologique mâtiné d’agitation de l’esprit, c’est-à-dire d’une stultitia opposée à une skholé.

La vidéo est ici :

La conférence d’emblée prétend prendre de la hauteur vis-à-vis des discours. Mais il ne s’agit pas d’hauteur, mais d’une forme de mépris ultralibéral, ce qu’on comprendra après avoir tout entendu. Ceux qui me connaissent savent que je suis plutôt favorable au changement, mais jamais de manière béate. Je crois aussi ne pas être un antilibéral, bien au contraire, mais impossible de rester impassible face à une telle soupe.

On reste aussi dans une logique de rupture générationnelle avec le propos classique sur le volume massif des nouvelles générations qui vont devenir majoritaires sur la planète. C’est le discours classique des digital natives de Prensky avec une nouvelle génération amenée à avoir une influence aussi forte que les baby boomers. Le mot digital natives est d’ailleurs convoqué avec une référence à Michel Serres (référence qu’on retrouve sur une des entreprises de la conférencière, the boson project…)

La conférencière sort alors le concept de post-moderne comme s’il était évident. Sans doute pour accroître l’idée qu’il y a comme une réflexion philosophique dans ses propos.

« Première génération omnisciente… grâce à l’externalisation… » C’est clairement en effet le sujet intéressant, mais la conférencière ne l’interroge pas, il est vrai que le format ne s’y prête pas.  On espère entendre parler d’hypomnemata… mais non, le temps est à l’assimilation d’un discours révolutionnaire technologique qui permettrait la révolution politique. Et de ce fait, on arrive alors au mensonge le plus total : on peut faire tomber un gouvernement en une portée de clics, affirme la conférencière! Ici, on  touche le fond  car on est dans la confusion avec les révolutions arabes qui ont pu s’appuyer les réseaux sociaux comme twitter mais pour s’organiser. On confond organisation et information, ainsi que communication et action. Si personne ne prend un risque en descendant dans la rue, les pétitions ne vont pas mettre les gouvernants dehors. Si les Syriens pouvaient choisir entre partir en exil, et virer les différents courants politiques anti-démocatiques en un seul clic, ce serait si simple ! Mais bon la conférencière n’est pas une scientifique, c’est une entrepreneuse, elle a donc toute légitimité…

Arrive ensuite  le passage sur le monde du travail avec les problèmes managériaux qui gêneraient particulièrement les jeunes générations. Les problèmes managériaux gênent depuis longtemps beaucoup de salariés… les syndicats sont là pour en témoigner. Alors certes plus de jeunes effectivement tentent de voir ailleurs quand ils ne sont pas satisfaits… mais c’est quelque chose qui n’est pas si nouveau non plus. On ose davantage changer quand les charges de famille sont faibles et qu’on pense tenter sa chance ailleurs. Rien de nouveau à ce que ce soit le cas pour les jeunes actuellement malgré un chômage élevé. Il est probable que l’attitude changera lorsqu’il y aura une sorte d’équilibre entre satisfaction personnelle et des aspects plus pragmatiques. Durant les années 60, la situation permettait des changements de travail beaucoup plus fréquents. Il était possible de quitter un boulot le matin pour en retrouver un autre dans la journée. En tout cas, la conférencière confond son propre cas avec celui de l’ensemble de toute une génération.

Vient ensuite, le discours classique que la jeunesse espère opérer des changements. Là aussi, finalement, on s’agace un peu, car après tout, c’est quoi cette jeunesse… la conférencière parle globalement d’une génération qui serait somme toute similaire partout. On sait que ce n’est pas de la sociologie, mais vouloir mettre tout le monde dans le même panier.

Si le discours apparaît celui du changement, certains mots interpellent rapidement…quand la conférencière affirme que la jeunesse fait « le pari de la flexibilité avant la sécurité « (7min 36)… On a un doute, car c’est pile le discours libéral classique. On pense néanmoins que cela peut être une critique envers l’obsession sécuritaire qui pèse sur le pays des mois, mais la phrase suivante est claire : « l’exemplarité avant le statutaire ». On est totalement dans le discours libéral  qui vise sous couvert de changements super sympathiques à casser des acquis sociaux.  Je me demande encore ce qu’elle entend par exemplarité… Pour ce qui est « de l’ambition de s’accomplir » avant celle de réussir, on pourrait se rassurer,  mais après réflexion on se dit qu’au final les discours libéraux du genre : « l’important ce n’est pas le salaire mais l’accomplissement personnel… » font pas mal écho à ce genre de position. Il est vrai que la littérature sur le sujet abonde, et c’est assez pratique car cela fait reposer ses difficultés personnelles et financières sur une incapacité personnelle à s’accomplir.

Attention, à 7minutes et 50 secondes arrivent le concept de fin de l’histoire ! Fukuyama is back ! On sait que cette théorie intéressante puisait aux visions de Hegel puis de Kojève dans l’espoir que l’histoire était en marche vers une démocratie grandissante qui allait concerner toute la planète. Chez Fukuyama, c’était l’alliance entre le capitalisme et la démocratie qui incarnait cette promesse avec une forme de normalisation qui allait s’imposer à tous. Le capitalisme a viré casaque depuis longtemps…

La conférencière propose alors un modèle en rupture avec des jeunes générations qui ne seraient pas promises à un avenir plein de réussite, mais qui auraient alors besoin d’imaginer un autre monde quelque peu à côté… avec de la précarité (le mot est prononcé sans que ce soit perçue si négativement). Des lors s’en suit un couplet sur la série d’expériences professionnelles dont il faut que  le jeune parvienne à trouver un sens lui-même. On imagine bien que ce sera plus facile à faire quand on aura enchaîné quelques stages durant son cursus dans de bonnes formations et d’excellents CDD dans de grosses boîtes, que des stages raccros et de petits contrats sans lendemain pour subsister. Mais bon, ce n’est pas grave… car du moment qu’on en trouve le sens soi-même…(ce n’est plus le sens de l’histoire, c’est le sens de sa propre histoire…)

La phrase suivante finit d’achever la parabole libérale en introduisant le fait que finalement le problème, ce n’est pas tant la génération Y que les nouveaux modèles à venir… digitalisation ubérisation, le tout mis sur le même plan.

Vient ensuite le discours sur l’autre génération, les Z…avec une lutte espérée par certains qui n’aimeraient pas les Y, mais la conférencière cherche à démontrer que les Z parachèveront le travail des Y. Attention, la demoiselle mentionne alors une enquête sur les moins de 20 ans qui perçoivent essentiellement l’entreprise de façon négative… ce qui est selon elle l’héritage et donc la faute d’une génération de quadras : leurs parents (on nous refait le coup de la rupture générationnelle, et des jeunes in et des vieux cons).  Vient ensuite, le discours libéral traditionnel du « français qui n’aime pas travailler »… avec les « on vit pour les RTT, on vit pour les We, les vacances, et les retraites ».

Il faut « kiffer le travail » pourtant sans que le concept de travail ne soit convoqué et interrogé. Pourtant, c’est là que ça aurait pu être intéressant.  La démonstration préfère s’appuyer sur le fait que… miracle, beaucoup de ces jeunes voudraient être entrepreneurs… et non pas des  fonctionnaires (le mot est négatif dans sa bouche)…

Elle montre alors qu’il y aurait un changement de perspective… voulu par les jeunes qui souhaiteraient être leur propre patron dans l’avenir et qu’ils feraient donc le choix de mettre leurs compétences au service d’un patron et non pas le fait d’être embauché. Le discours paraît sympathique, et moi-même je le dis souvent à mes étudiants que ce modèle ira croissant avec des logiques de prestation. Mais le grand mensonge est de faire croire qu’il s’agit absolument d’un choix ! Il est probable que la disparition progressive du salariat finisse par s’imposer… mais il est vrai que c’est tellement mieux de faire croire que c’est ce que les jeunes veulent !

Le modèle du freelance est décrit ainsi comme un modèle évolutif qui va permettre de changer la donne car les compétences sont amenées à évoluer sans cesse. Du coup, mais on aurait pu s’en douter arrive le « A quoi ça sert l’école ? » et le rejet des diplômes. Là aussi, le coup est assez classique, on ne peut qu’être d’accord qu’un diplôme ne fait pas tout. Mais les glissements sont puissants et dangereux et on comprend que l’école est has been et qu’elle ne prépare qu’à des compétences qui vont disparaître. Là aussi, on perçoit la confusion sur le rôle de l’Ecole, dont le but est avant toute de former des citoyens et pas seulement des travailleurs. On ne peut d’ailleurs que rappeler le danger à vouloir entrer à tout prix dans des logiques des référentiels de compétences… car inéluctablement les entreprises finiront par dire que les diplômes sont sans cesse dépassés et il n’y a qu’un pas pour qu’on introduise le diplôme chronodégradable. Mais ce n’est pas fini, la conférencière assène ses évidences :

« L’entreprise va devenir l’école » ce qui ne peut qu’interroger… Si en effet, le besoin de formation s’exerce tout au long de la vie, il n’est pas certain que ce soit l’entreprise qui soit le meilleur cadre pour cela. Mais puisque c’est le kiff…

La conférence fait donc peur à plus d’un titre même si elle endosse un visage qui se veut « bienveillant », « osons la bienveillance » est son dernier mot d’ailleurs. Pour autant, il n’y nulle bienveillance ici. C’est Raymond Barre qui dit aux jeunes de créer leur entreprise, sauf que physiquement ce n’est pas Raymond bien sûr.  L’ultralibéralisme est plus séduisant et ne ressemble plus à Madame Thatcher, ce qui le rend encore plus dangereux.

 

Enquête sur les seniors et le numérique

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J’ai décidé il y a quelque temps de quitter quelque peu le public des jeunes générations pour m’intéresser aux plus anciennes, notamment dans le cadre du projet RICSA.
Le projet RICSA s’intéresse aux usages numériques des seniors, notamment ceux concernant les pratiques de recherche d’information et d’automédication. Pour ce faire, nous avons mis en place un questionnaire destiné aux personnes de plus de 60 ans, qu’elles soient toujours actives ou déjà à la retraite.
Pourquoi participer ?
L’objectif est de mieux connaître le public senior notamment pour en montrer toute la richesse et la diversité notamment autour des usages du numérique.
Par conséquent, si vous avez plus de 60 ans ou si vous connaissez quelqu’un qui est dans ce profil, nous vous invitons à participer ou à signaler cette enquête.
flyer de l'enquête

Devenir hors-sujet

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Je crois qu’une des pistes pour échapper aux mécanismes de surveillance généralisée, consiste à penser le hors-sujet comme un nouvel hors-là (une relecture du Horla s’impose d’ailleurs…)

Plusieurs idées ont jailli à la suite de la venue de Jean-Max Noyer à Bordeaux pour une après-midi de réflexion. Parmi les nombreuses discussions qui nous ont occupées figurent celles de la possible disparition du sujet. Cette individuation assez essentielle paraît être quelque peu mise à mal et on se demande ce qu’il va en advenir dans nos activités de plus en plus numérisées. Nous voilà donc à nouveau placés dans une déconstruction du sujet, seulement elle paraît bien différente de celle de Spinoza à moins de ne considérer que Google ou Facebook soient des formes divines.

Finalement, dans la piste des écritures de soi que j’ai plusieurs fois exposées, se pose la question de la possibilité d’échapper par moment à cette construction ou plutôt d’y semer la zizanie en produisant une multiplicité de soi, tant les espaces numériques nous permettent d’envisager une variété d’autres soi, comme si on pouvait tabuler nos diverses identités, et ce en même temps comme le disait Yann Leroux. On peut ainsi en même temps user de différentes identités ou pseudos, mais également tout en gardant le même identifiant, réaliser des activités opposées comme écouter de la musique débile (je pratique beaucoup) et écrire un document très sérieux qui sera synchronisé ensuite sur le drive. Comment mettre en relation ces deux activités ? Les lectures industrielles peuvent-elles percevoir le lien, l’énergie qui mêle l’un à l’autre ?

Voilà qui pourrait perturber les relations d’équivalence entre profils qui sont le degré le plus simple du web sémantique qu’ont tenté de développer les sites dans la lignée web 2.0 en incitant ainsi à une reconnaissance de l’autorité, c’est-à-dire la logique de l’identification non ambigüe d’un auteur pour lui rattacher ses œuvres. Évidemment, celle logique déclinée actuellement consiste à rapporter une production à un auteur quelconque depuis les commentaires, les réactions sur les réseaux sociaux et même les messageries. L’étape suivante étant le fait de pouvoir considérer que nous sommes bien la même personne qui possède tel compte sur facebook, tel compte sur twitter, etc. Généralement, on évite de rattacher ces comptes aux réseaux où on utilise une identité alternative sur certains forums spécialisés ou réseaux sociaux. Il n’empêche que parfois certains font l’erreur d’utiliser la même adresse mail sur tous ces différents profils ce qui fait que le mail devient le chaînon manquant qui relie toutes les identités éparpillées. Évidemment, il est aussi associé à nos comptes une série de métadonnées, type cookies ou adresse I.P qui permet d’identifier des relations potentielles. Généralement, les réseaux sociaux comme Facebook vont d’ailleurs vous suggérer un ami qui se sera connecté sur facebook lorsqu’il était chez vous en train d’utiliser votre wi-fi. Cela signifie aussi parfois qu’il est possible d’émettre des prédictions quant à de potentielles doubles identités.

Finalement, la question de la construction du sujet n’échappe pas non plus à un côté double, tel celui du pharmakon tant le fait d’être reconnu comme un individu avec une identité propre est effectivement un marqueur important, puisqu’il s’agit de la reconnaissance d’une différence et qu’on ne peut être réduit à des marqueurs physiques ou ethniques, du moins en théorie. Mais cette reconnaissance passe par des logiques de fichage qui permettent d’obtenir des droits (vote, prestations sociales, etc.) mais qui font de nous de potentiels assujettis. Il reste à savoir si par moment notre construction en tant que sujet ne souffre pas d’une série d’assujettissement à la fois par l’Etat (ce que montre bien les travaux de Foucault), mais aussi par les grands leaders du web qui semblent nous offrir un grand nombre de prestations, mais qui font de nous également leurs sujets…

Finalement, l’essentiel se déroule probablement dans les interstices entre nos différentes identités et actions, ces espaces insaisissables où s’opère la transsubjectivité (encore du trans !). Certes, il est possible de cartographier nos entités diverses en les mettant en relation, mais cela ne préjuge en rien d’une capacité d’interprétation. Il demeure quelque chose d’insaisissable aux lectures industrielles. Quelque part, ce sont nos parts de déraison et d’incohérence qui sont les meilleures formes des miettes de nos libertés en constituant la manifestation d’une volonté d’être dé-sujetti.

Le hors-sujet paraissant être finalement le meilleur échappatoire  à l’arbitraire et à la surveillance généralisée.